‹ L'Écho de la jeune FranceChapitre 112 sur 120 · III. La femme des hautes classes · texte numérisé non relu

III. La femme des hautes classes

C'est surtout à la femme des hautes classes sociales que ces remarques s'appliquent. Loin de nous la pensée d'en faire l'objet d'une satire injuste ou d'une censure amère. Mais peut-être nous sera-t-il permis d'exprimer un regret sur ce qu'il peut y avoir d'indécis et d'incomplet dans ce caractère devant lequel nous voudrions n'avoir qu'à nous incliner. Est-ce à ce flux et à ce reflux d'évènemens qui ont agité notre époque, à celte diversité d'opinions successives qui ont assiégé les intelligences , à ces chocs de systèmes et d'opinions , à ces élévations étranges et à ces étonnantes ruines , qu'il faut attribuer le peu de suite qu'on a mis dans l'éducation des femmes , ce défaut d'unité qui se fait sentir dans leurs idées , celte fermeté de raison que l'on cherche plus souvent qu'on ne la rencontre ? Est-ce un seul de ces motifs ou tous ces motifs réunis qu'il faut accuser de l'affaiblissement graduel de leur influence sociale ? Nous ne saurions le dire; mais s'il est difficile de préciser la cause, il est bien impossible de nier les fâcheuses conséquences qui en sont sorties.

Il y a quelque chose d'incohérent et d'incomplet dans l'esprit des femmes de ce siècle ; le faux s'y rencontre à côlé du vrai , l'ombre à côté de la lumière, le mal à côlé du bien. Hortensc, vous êtes !a providence des pauvres, le confort

des faibles et la mère des orphelins. Que vous êtes sainte , que vous êtes belle , quand soriant de cette somptueuse deinenro , toute parée des ima(jes de vos {glorieux ancêtres, vous pénétrez dans ces tristes et ténébreux réduits où veillent la douleur, la misère et la faim ! C'est là de la charité , Ilortense , et les an(]fes du ciel ont les rejjards fixés sur vous , et ils recueillent ces douces larmes de la reconnaissance que vous faites couler de ces yeux qu'avaient brûlés les pleurs du désespoir; et la mère vous dit les souffrances de son petit enfant lan^juissant à ses côtés, et l'enfant vous dit les douleurs de sa pauvre mère , et votre voix suave et pure descend dans ces coeurs ulcérés comme un céleste baume ; et il n'y a plus ni ténèbres , ni haillons, ni san<jlots , ni désespoir, quand , semblable à une mystérieuse apparition , vous vous penchez , ange des douces paroles , pour recevoir une ame immortelle , errante sur des lèvres glacées , ou quand vous versez la vie , la consolation et l'espérance dans des cœurs qui avaient cessé de croire aux hommes et peut-être de croire à Dieu.

Mais le soir vient, Ilortense, que vous voilà brillante et parée! que de grâces dans cette robe légère comme un brouillard de printemps ! que cette couronne de fleurs vous sied bien ainsi négligemment posée ! que ces roses, moins fraîches encore que vous, semblent bien placées dans cette main d'enfant! comme cette rivière de diamans étincelle au feu des bougies ! Que de noblesse et en même temps que de charmes ! Quelle douce fascination dans ce regard à demi voilé ! Mes yeux vous trouvent peut-être plus belle ce soir, Hortense, mais ce malin mon cœur vous trouvait encore mieux. IN'importe : la vie du grand monde a ses convenances, je le sais, les plaisirs aussi sont quelquefois des devoirs. Ce matin vous étiez un ange de Dieu sur la terre, ce soir vous n'êtes qu'une reine mortelle parmi les hommes. Jouissez de votre royauté d'une soirée, majesté éphémère; écoutez les murmures respectueux dire autour de vous: qu'elle est belle! Ohl vous, vous ne trouverez pas , vous, de sujets rebelles ; régnez par la grâce de ces yeux dont on paierait un regard avec sa vie, par la grâce de cette voix qui trouve un écho dans le cœur de tous ceux qui l'écoutent, régnez sur nous; nous sommes tous aujourd'hui vos sujets, Ilortense, car sous les portes d'un bal il n'y a que vos têtes, ô séduisantes reines ! qui passentcouronnées.

Mais , quoi ! ce discours vous offense. Vous n'allez point au bal , pour vous , pour votre plaisir, dites-vous. Et pour qui donc y allez-vous, Hortense? Pour les pauvres. Quoi pour les pauvres cette gaze légère? pour les pauvres et leurs haillons, ces riantes guirlandes de flcufs? Et ces diamans aux gerbes de flammes ? Pour les pauvres. Pour les pauvres toutes ces grâces et toutes ces pompes, celle élégance exquise et ces magnilicenccs du monde , ces trésors de luxe et de beauté, tout cela pour les pauvres? Sur ma parole ! Hortense, voilà les pauvres bien riches aujourd'hui! Et quand la danse vousentraînera,légèreetbrillanie, dans ses rapides tourbillons au bruit mélodieux des voix de l'orchestre , vous danserez pour les pauvres? Sans doute , puisqu'il s'agit ici d'un de ces bals de souscription, comme ils disent, dans lesquels on se réjouit au profit de ceux qui souffrent, dans lesquels on s'amuse à l'intention de ceux qui meurent de faim. Quel dévouement est le vôtre, Hortense I Allons vous n'avez rien à refuser aux pauvres, pas même celle dernière contredanse que réclame rie vous cet élégant danseur ; pas même un sourire plus doux que de cdulume qu'il a mérité par une spii'ituelle parole sur l'ensenible ra^iss;lnt de votre toilette, sur ce je ne sais quoi qu'il est aussi difficile

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d'exprimer qu'impossible de remplacer, sur celte atmosphère de chastes séductions et de grâces ineffables dont vous marchez comme enveloppée. Encore une fois les pauvres sont bien heureux, Ilortense , et votrû dansi^ur aussi. Mais puis-je vous parler franchement? En voyant toutes ces richesses, toutes ces pompes , de l'or et des diamans à nourrir une ville , et ces brillantes frivolités, ces coûteuses créations de la mode qui, prenant la somme suffisante à soutenir pendant un mois une pauvre famille, l'emploie ou plutôt la dissipe à payer ou le pli capricieux d'une étoffe, ou la pose orijjinale et piquante de cette plume qui tombe comme une blanche neige sur votre front charmant , ou la spirale aérienne de ce turban de gaze qui semble un de ces frais et iransparens nuages dont les poètes ceignaient le front^de leurs déesses , à voir tout ceci, liortense on est tenté de répéter le mot de ce convive au somptueux cardinal qui excusait devant lui les magnificences de son argenterie ciselée, en disant que tout cela était aux pauvres. Ilélas! monseigneur, que ne leur en épargniez-vous la façon !

Mais c'est pure méchanceté qu'un pareil langage. Pourquoi décourager ainsi la bienfaisance ? Pourquoi jeter une teinte de ridicule sur une bonne œuvre? Pourquoi ne point s'incliner devant ces fêtes données au profit de la misère par lâchante ? La charité ! je vous arrête ici , liortense. C'est la philantropie qu'il faut dire et non point la charité. Cette sainte fille du christianisme aux pieuses émotions et aux chastes pensées entend un peu mieux le respect dii au malheur. En le secourant, elle pleure avec lui, liortense, et laisse à la philantropie le privilège d'insulter la dignité humaine et les vénérables souffrances de la misère en dansant pour ceux qui pleurent et qui ont faim. Ah! de grâce! ne mêlons point des choses incompatibles , n'associons point des idées qui répugnent à se trouver ensem'ole. Quand vous êtes au bal, liortense , et bien dansez pour vous et non pour les pauvres; demain à l'église vous quêterez pour eux.

J'ai pris soin de le dire en commençant, ces études 'ne sont point une satire. Mais il faut bien saisir sur le l^iit cette nature inconséquente et ambiguë que nous avons signalée dans la femme du xix"" siècle. Ce mélange des plaisirs profanes du monde et des saints devoirs de charité imposés par le christianisme, nous a paru mettre en saillie cette confusion d'idées et celte incertitude de raison dont nous n'avons pu nous empêcher de nous plaindre. La femme, hàtons-nousdele dire, en est bien moins coupable que le siècle oii elle est venue. Tant de faux principes , tant de folles idées n'ont pu passer sans laisser dans l'atmosphère sociale je ne sais quelle ivresse que les plus sages respirent. L'on se souvient de ces systèmes d'éducation étranges qui remontent aux malheureux essais de madame Campan. Cette profane fondatrice d'un Sainl-Cyr impérial , cette Maintenon mondaine a laissé derrière elle des héritières. L'éducation des femmes est privée presque partout de sa véritable base. Le christianisme n'y entre que comme une haute convenance sociale et le christianisme seul s'entend à mettre du sérieux dans leur pensée d'ailleurs si vive , à ajouter de la profondeur à leur intelligence d'ailleurs si fine et si déliée , et à régler leurs facultés d'ailleurs si actives et si promptes.

Et pourquoi ne point l'avouer? Les i^mmes des hautes classes sociales avec tant de vertus qu'il faut admirer, tant degraces, tant de puissances, ne sont point telles encore que nous les voudrions. Le xix*" siècle a besoin qu'elles soient grandes. C'est sur elles qu'il compte pour remplir une haute et grave mission que seules elles peuvent remplir; et il y a cela d'admirable dans les femmes qu'elles grandis-

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sent avec les situations et que jamais elles ne se trouvent au dessous de leur rôle. Or ce n'est plus assez maintenant d'avoir conservé cette civilisation élégante et polie de l'ancienne société française sur laquelle la révolution de 95 avait jeté à la volée sa pesante carmagnole ; ce n'est plus assez d'avoir réhabilité la gravité des mœurs et la sainteté du foyer domestique que le siècle de Louis XV avait mises à l'encan. Oh! si nous avions celte éloquence persuasive et cette puissance de langage dont les cœurs sont touchés, si nous pouvions dérobera l'auteur d'Emile, ce merveilleux enchanteur des âmes, la magie de sa parole qui vibre à l'oreille comme Ja voix d'un ami, que n'aurions-nous point à dire à la femme des hautes classes sociales, et quel service n'aurions-nous pas rendu à notre siècle si elle nous écoutait! Et nous ne lui parlerions point celte langue de flamme, qu'elle comprend si bien, pour circonscrire tous ses devoirs, par je ne sais quel matériahsme de pensée, dans les attributions, j'allais presque dire animales, de la maternité. Nous n'emploierions pas, comme Jean-Jacques, cette éloquence si vive et si irrésistible à transformer la haute société en un bureau des nourrices. Merveilleuse prédication qui faisant violence à la faiblesse de ces frêles et élégar.tes créatures, pâles et délicates (leurs auxquelles il faut ce soleil des salons qui éclaire sans brûler, merveilleuse prédication qui tue les mères par amour pour les enfans, et qui tue les enfans par l'amour de leurs n: ères; qui dérobe à la femme des classes populaires ce tribut que la richesse maladive venait payer à la santé indigente ; qui détruit enfin cet usage heureux qui faisait couler dans les veines des puissans du monde, avec le sang illustre de leurs anceires, l'humble lait de la femme du laboureur ou de l'artisan, éiablissant ainsi une nouvelle et touchante famille à côté de la famille telle que les institutions la reconnaissent, et, qu'on nous passe ce terme, rapprochant les extrémités sociales par une fraternité lactée. Non ce ne serait point pour adresser de pareils avis aux femmes des hautes classes sociales, que nous leur parlerions, nous ne sommes pas assez mauvais entendeurs des nécessités de notre époque pour les précipiter à bras de paradoxes dans ces malencontreux essais. Le but que nous proposerions à leurs efforts serait plus haut et plus digne.

La plaie du siècle, le danger du présent, l'écueil de l'avenir peut-être, c'est la décadence morale et intellectuelle des hautes classes de la société. A part quelques grandes et honorables exceptions, les plus beaux noms de la monarchie ne se portent plus, ils se traînent. La supériorité est séparée de l'aristocratie; celleci est restée dans les hautes classes, celle-là est descendue plus bas. Malheur immense, immense péril, source toujours ouverte de révolutions ! Dans le temps où nous sommes , on ne peut plus se faire pardonner les avantages dus au hasard que par l'ascendant du mérite personnel. Et cependant les hautes classes sociales s'endorment dans une vie de loisir et de sécurité. On dirait que ces échappés du grand naufrage ne songent plus qu'ù bercer les jours de calme qui leur restent dans les illusions d'une douteuse félicité, sans songer que , par ces temps de déluge , la mer se montrera un jour à leur porte , et viendra chercher les victimes qui avaient cru qu'en oubliant , elles se feraient oublier.

C'est aux fenmies qu'il appaitient de réveiller les hautes classes sociales de cette pesante léthargie. Elles le peuvent et elles le veulent puisqu'elles le doivent. Costa elles qu'il appartient de rendre de l'élan, de l'action, delà vie à ces hommes qui s'eiitcndtnt si bien à perdre gaîmeiu un royaume. Souveraines par les mœurs, si puissantes comme femmes cl comme mères , qu'elles consacrent ù celle bplle

mission celle autorité d'autant plus grande qu'elle est indétermine'e et qu'elle ne s'arrête qu'où s'arrcleleur influence. Qu'elles décident celte aristocratie qui afait assez long-temps comme Charles Vil le roi de Bourges, à faire enfin comme Charles VII roi de France. Semblables à Jeanne d'Arc , la miraculeuse héroïne , et à Agnès Sorel, la dame de beauté , que les femmes veuillent que la France soit sauvée, et la France aura encore une fois été sauvée par leurs mains.

{A run des prochains numéros , la femme des moyen.^es classes.)

UN TRAIT D'URBANITE.

Je donne ce qui va suivre pour une de ces histoires désormais vulgaires dans nos familles, et dont la triste péripétie se reproduira fréquemment encore, par une raison tellement en vue de chacun, que cela même fait que cette raison échappe à tous les yeux. Cette raison , peut-être l'indiquerai-je ; peut-être non. En ce siècle , où l'on écrit tant de journaux et de livres, où le plus intrépide lecteur ploye sous ïe fardeau de la publicité , je me chargerais quelque peu volontiers de plaider en faveur de la rature et de la réticence ; ne fût-ce que pour amener bon nombre de gens, qui en ont perdu l'habitude , à réfléchir et à penser par eux-mêmes. Conteur, et rien de plus , je redoute un écueil. Je crains d'empiéter sur la mission et la spécialité du moraliste ?

Vers le commencement de l'automne, en 1831, je me rendais à Rouen. Parmi les voyageurs de la diligence , un jeune Rouennais , qui courait sur le fd de la conversation avec la verve et l'étourderie de son âge , m'avait offert , entre deux relais , d'être mon cicérone pour les curiosités de sa ville natale , et aussi de m'aplanir l'accès de ses principaux compatriotes. Une double et cordiale poignée de main avait scellé le pacte. Ces iulimitcs brusques ne sont pas rares dans nos mœurs : il suffit , on le sait , de se rencontrer sur le nom d'un ami commun , pour jeter à bas la cloison du passé , se familiariser en un clin-d'œil et s'entendre , sous prétexte que l'on a serré les mêmes doigts et rompu le même pain à la même table. L'axiome que les amis de nos amis sont les nôtres , est essentiellement français , surtout en voyage. N'est-ce qu'une manière d'échapper aux faligues de cette prison roulante , où six corps sont emboîtés dans la sueur d'une commune torture , pendant la monotonie d'un parcours noclurne au milieu d'un paysage éteint par le brouillard et la nuit ? Peut-être. On aime un compagnon de malheur : voyez plutôt à la Force et au cabaret.

Je sus bientôt la vie entière de mon jeune provincial , qui put lire aussi dans la mienne, à livre ouvert. Au total , quelques nuages , mais très-légers, s'étaient déjà formés dans ma tête sur son chapitre , en raison de ses petites fatuités de bon goût, et d'un enthousiasme pour les arts où perçait une pointe de lieu commun , lorsque les chevaux de la diligence , enfilant au galop la chaussée boiteuse du faubourg d'EaupIet , nous déposèrent, avec la rapidité de la foudre sur le quai du Havre, à travers le tumulte du port de celte cité marchande.

Sur la fin de l'indispensable déjeûner, où, de rigueur, on s'extasie sur la fraîcheur des huîtres , qui ne perdent pas trop , ce me semble , à n'être mangées que douze heures plus tard dans la rue Montorgueil , mon nouvel ami me fil entrevoir, à distance et sous un pli de soie de son agenda , la suscriplion d'une lettre dont le contenu devait renfermer des merveilles. Celte lettre était d'un académ-cien , et adressée à une demoiselle. Les noms n'y font rien. Je tairai les noms. Malgré tout mon respect pour l'Académie ( on ne sait pas ce qui peut airiver), peu soucieux de prendre feu sur parole et sans vérification

préalable , je ne lépoiiflis à la dévotion emphatique de mon compagnon , qui semblait en ce moment contempler des reliques au fond u'une châsse , qu'en sonnant à tour de bras pour demander du fromage de Rocquefort.

Pi<l"é, j'y complais Lien, de ce mouvement d'appélit et d'indifférence, le Rouennais risqua l'indiscrétion tout enlièrc : il me con/ia la lettre.

Les expresi-ions de la missive ne sont pas très présentes à ma mémoire; et, pour rien au monde, je n'oserais, comme les historiens imperlinens qui font parler les héros et les rois , belle occasion pour déployer leur rhétorique , prêter mon style à qui que ce soit parmi les notabilités de l'Académie. Après tout, le fond seul importe. Parlons du fond.

Certes , je ne conseille à personne de se faire homme de lettres ; mais , le cas échéant que mon lecteur le soit , je liasarderai , pour le moment , un appel à sa conscience. Et, d'ailleurs, qui est-ce qui n'est pas un peu homme de lettres ?

Après avoir gagné à la sueur de votre front un peu de celte popularité de douteux aloi, dont les feuilletons parisiens sont les dispensateurs , s'il vous est arrivé ( que Dieu vous en préserve ! ) d'être consullé par un débutant littéraire sur une tragédie, sur un roman, ou , qui pis est, sur un poème, le tout expédié du fond de quelque département au moyen de la poste; si ce chagrin vous est arrivé, je vous plains ! Mais, assurément , pour répondre à cette candeur et à la lettre d'envoi, lettre toujours obséquieuse et polie, vous aurez, dans le délai convenable, fait preuve d'urbanité française, en réexpédiant le fatal ballot, apostille d'ailleurs et suivant l'usage, d'un mot fiai teur et généreux. Ce mot ne coûte pas grand peine à griffonner au vol de la plume ; il vous crée un ami sous le soleil, et il vous en débarrasse. On n'est pas un paysan du Danube, et les hyperboles sont pour rien. Citez (c'est impossible!) un académicien qui ne se soit pas vu dans cette passe, et qui ne s'en soit pas tiré de celte manière. Que voulez-vous? On lui jette du grand homme par la figure. Il s'échauffe, et traite son panégyriste de génie. Parlant, quittes!... La vanité s'en arrange à merveille de part et d'autre. Est-ce un bien ? est-ce un mal ^ Je garde mon opinion devers moi ; mais c'est de la sorte que , dans notre pays de civilisation et de bonnes manières , les honnêtes gens en usent. L'honnêteté est une noble ressource !...

La lettre que me confia le Rouennais était une de ces missives obligées : on peut en présumer le formulaire. C'était une cassolette parisienne , où l'encens brûlait à poignées , à en donner des vertiges. Seulement il y régnait une certaine aisance d'aristocratie qui dénonçait le parement brodé de l'Institut, et , aussi , ce je ne sais quoi de plus onctueux dont on peut être frapi)é au bal de l'Opéra , en écoutant les paroles de tout homme qui a le visage nu et qui est intrigué par une fenmie masquée.

Je la rendis nonchalamment. Mon ami se méprit sur ce geste équivoque, et me jura, d'un ton qui sentait l'humeur, que, non-seulement de la part d'im académicien, mais encore de tout homme de sens , sa jolie compatriote, mademoiselle Clémence J... , méritait à tous les tities le surnom de onzième ou de douzième Muse ; je ne sais plus au juste le numéro d'ordre. Le mot de jolie me fit ouvrir les yeux; tic dont je n'ai jamais su me défendre en pareille occasion, bien que je sois marié.

Nous conviumes d'arranger une rencontre fortuite au planitre de la montagne Sainte- Catherine, pour le lendemain ; et, ceci décidé, chacun se rendit à ses affaires.

Dans un endroit où l'on ne connaît personne , les amis d'un jour sont de vieilles nécessités , alors même qu'on ne devrait pas les rencontrer avec une jolie demoiselle* , ce qui ne gâte rien. Une heure avant le rendez-vous , j'étais à considérer, du point le plus élevé, au revers de la côte Sainte-Catherine , le magnifique point de vue de celte ville assise au bord de la Seine, en face d'une forêt, sous le demi- cercle de collines peuplées de sapins et de bouleaux dont elle est enveloppée presque uniformément à la marge de ses boulevards. Rien de riche comme cet eusemî)le à celte élévation. L'horizon s'ouvre sur une foule de vallées que des eaux vives alimentent , diaprées d'usines sur le velours des prairies , polypes industriels qui se pressent contre les flancs de la cité gothique. L'air égayé du matin circulait en reflets lilas et harmonieux sur cette pelouse de toits d'ardoise , et , grâce

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aux délicatesses de sculpliirc de ces tourelles d'églises qui dominent les différens quartiers , les rayons du soleil , en me rappelant les voiles à franges d'or qui flottent sur les épaules des madones d'Italie , sillonnaient d'échappées de lumière les larges pans d'ombres projetés par lesmonumens religieux. Sur le fleuve, des files de mâts , maigres et nus pressés le long du port animé par la foule; un bâtiment à vaj^eur, secouant son panache de fumée ; la ligne des ormes de la belle promenade du Grand Cours réfléchis dans l'eau • puis, sur la ville, des percées accidentelles à travers la confusion des édifices ; entre autres la rue de Robec , où le vent se jouait des étalages de levantines et de nanquins dont nous habillerons un jour les mandarins du grand empire, si les canons de la douane chinoise le permettent ; cette variété de tons , d'objets, et de bruits , sous l'influence des nuages qiii se métamorphosent à la course; de l'odeur \\\e de résine qu'exhalent les bois de mélèze, et des cris de ces troupes d'oiseaux qui semblent inviter le promeneur à les aller prendre en s'aventurant contre les broussailles de la hauteur, taillée à pic dans plusieurs enJroiis- ce tableau si vivant et si frais , large et borné tout à la fois , dont l'œil ne perd aucun détail, me prépara peut-être à des émotions que je dois avouer fort ingénument tout à l'heure. Je l'ai souvent éprouvé, l'air des colluies grise comme le vin de Champagne!

La rencontre eut lieu , comme il avait été dit, le plus fortuitement qu'il me fut possible, mais avec un certain malaise de précipitation de la part de mon compagnon de roule: malaise inséparable de cette manie que certains individus poussent à l'excès , et qui était la sienne, de faire les honneurs de leur ville, personnes et monumens, pour émerveiller les nouveaux venus. Sa jolie compagne, jo?î> n'était pas de trop , nous devina ; toutefois au regard plein de finesse indulgente qui se joua sur ses lèvres en écoutant nos exclamations simulées, je pensai qu'elle se prêterait de bonne grâce aux ruses de son compatriote. Les femmes, même au bras d'un homme qui leur est indifférent, ont le sentiment inné de la vanité qu'elles inspirent.

Sur leurs pas, venait une dame âgée, dont le visage, honnête et ingénu, sur quelques éloges du Rouennais pour mademoiselle Clémence , laissa voir tout à coup une émotion d'orgueil si naïve et si pure, que, même avant de les entendre officiellement décliner, j'avais déjà reconnu la sainteté de ses titres : une mère seule connaît et exprime ce bonheur-là. C'était peut-être par respect filial que la jeune poète laissait l'indiscret conduire l'entretien sur le chapitre de la poésie. La transition ne fut ni très-habile , ni très-ménagée. Les prédilections n'y regardent pas de si près. Demandez à tous ceux qui font des vei^.

J'allais oublier qu'un jeune homme habillé de noir, et qui ne m'intéressa pas autrement ce jour-là, peut-être parce que sa timidité le portait à s'effacer devant nous, donnait le bras à la mère de mademoiselle Clémence.

A'oilà beaucoup de détails , sans doute , pour une histoire sans drame. Mais je me sens si mal posé dans tout cela , surtout au moment de jeter à la tête des lecteurs une pièce de vers inédite, et avec la chance qu'on me l'attribue par la seule raison que je suis forcé de taire le nom de famille de la muse rouennaise, que j'hésite sur ce terrain ruineux où j'engage mon amour-propre de juge et ma responsabilité decitateur. Vaille que vaille ! Si cette pièce est condamnée , j'en veux supporter l'affront ; si elle ne l'est pas , ce sera le chef-d'œuvre d'un inconnu.

Toujours est-il qu'à propos du récit des sensations que l'aspect de la ville et des alentours avait produites sur moi dans le cours de mon pèlerinage matinal , mon cicérone pria sa jeune amie de nous lire des vers composés à l'occasion de la flèche de fonte que l'architecte Alavoine, mort depuis peu, se proposait alors déplacer au sommet de la cathédrale de Rouen , à la place même de la flèche de charpente que la foudre avait consumée dans l'orage du \o septembre 1822. Clémence, après une hésitation légère, s'y décida ; et, dès ce moment , nous restâmes dans un religieux silence ; elle, avec la complicité de l'air qui contrariait son écharpe de gaze et frissonnait dans les rubans de sa coiffure, une main tendue vers la cathédrale , et s'animant par degrés, appuyée et debout contre un fragment de fortifications , masse informe et qui fait peur , isolée sur l'étendue

de ce large planilre ; nous , assis de droite et de gauche à ses pieds , sur l'iierbe, porlani tour à tour notre vue du point qu'elle nous désignait à son visage , d'abord pâle comme sa voix , puis plus coloré a mesure que sa voix devenait plus flexible , et passait successivement de la plainte à l'ironie , de l'accent de la colère à l'accent de la résignation. Ce qui n'est que médiocre émeut quand on le dit bien. Puissiez-vous , lecteur , retrouver mon émotion de ce moment là pour le fragment que vous allez lire ! Je le copie , ce fragment , d'après un agenda qui me fut confié beaucoup plus lard , et où se trouvent deux ou trois corrections marginales , de peu d'importance , je le crois , mais qui feraient tache d'anachronisme dans la pensée , si l'on se reportait avec une sévérité puritaine à la date de mon récit.

fa ftcdje ïre Houen.

Diadème dont l'art couronne un front d'église , Et qui brille au soleil sur les plaines de l'air , Quand l'immense obélisque avec .^a croix de fer Commande à l'ouragan qu'il défie et qu'il brise. Orgueil de la cité qui le proclame roi , N'est-ce qu'un faste vain pour un objet stérile ? . . . Non ! — Moi , je vous dirai que ce géant d'argile, Au nom de Jésus -Christ , fut dressé par la foi.

An loin , comme un signe de grâce , Voyez donc la croix se pencher ; Lorsque le bronze du clocher Bourdonne en cercle dans l'espace ?

C'est l'étoile que chacun suit.

De cet exilé qui s'égare , De ce pauvre qu'un monde avare Chasse avec répugnance ou fuit , Dieu sait les maux et les répare ! . ■ . Au jour, la croix leur sert de phare ; La cloche est leur lampe de nuit.

Vous qui manquez de pain sous l'œil des grands du monde , Qui , près de leurs palais , ne trouvez pas d'abris , Qui frappez nuit et jour l'air d'inutiles cris Sans savoir à qui tendre une main vagabonde , Accoutez vers le crucifix !

Accourez ! — Le tocsin de la foi vous appelle ,

Souffrans , coupables et proscrits !

Pour tous, la Charité , riante et maternelle,

Ouvre les battans du parvis.

Vous , poètes , aussi ! vieillards bien avant l'âge ,

Martyrs du baptême de feu , Témoins que l'Éternel fil l'homme à son image ,

Hâtez vos pas vers le saint lieu.

Accourez ! — Vous aurez le pain de la parole ,

Et le pain qui nourrit la chair, Et le denier du prêtre , et le mot qui console ,

Au pied de cette croix de fer.

Venez ! vous trouverez sous le toit du lévite ,

De bons cœurs , du pain , du repos , El puis du linge blanc pour quitter au plus vUe

Vos robes (pii sont en lambeaux.

3Iais où vais-je me perdre en ces rêves étranges ,

Lorsque l'étoile d'Orient Qui guida les trois rois vers la reine des anges

Ne luit plus dans le firmament :'

Ah ! frères , pardonnez ! Mais , devant ce symbole

Qui vers le ciel lève sa croix , J'ai cru voir Jésus-Christ , paré de l'auréole ,

Prêt à bénir comme autrefois.

Hélas ! il n'en est rien ! — Réduit à l'indigence

Par ce siècle où l'or seul est roi , Le Christ , sourd à nos pleurs , sur sa croix fait silence;

Lui qui disait : — Venez à moi !

Le prêtre , ainsi que nous , est orphelin au monde ;

Et, pour lui ravir son pouvoir, L'impie a desséché la piscine féconde

Qui guérissait du désespoir.

Jadis , du haut des cieux , à la foule éblouie

La foi jetait son doux rayon !

Où rallumer, sans Dieu , la lampe évanouie

De l'espérance et du pardon ?

Puis, fiers de nous crier que Jésus porîe encore

Le fatal sceptre de roseau , Ils ont flétri ses bras d'un haillon tricolore ! . . .

Dieu , voyez ! porte leur drapeau !

Jugez par là, jugez de l'abîme où nous sommes !

Esclave des événemens , L'Éternel dégradé donne l'exemple aux hommes

Des parjures et des sermens !

Entre les biens du ciel et les biens de la terre ,

Pauvres , restez donc isolés.

Toi , tu souffres , dis-tu ? — C'est bon î dors sur la pierre !

Vous , il vous faut du pain ? — Volez !

Volez ! — Et puis sur vous que la prison retombe

Avec le frisson des verroux !

De nos maux , croyez-moi , le terme est dans la tombe ,

Et rien ici-bas n'est à nous.

Rien ! — Lorsque sur la fleur, en bourdonnant de joie,

L'insecte glane son butin !.. .

Rien ! — Lorsque au fil du vol l'oiseau saisit sa proie ! . . .

Rien pour nous , quand nous avons faim!

L'Evangile à nos fronts a passé comme un songe ! . . .

Dans ces champs que nous traversons , Quel orphelin |)ourrait , lorsque la faim le ronge ,

Prendre un épi sur les moissons?

Bien mieux ! — On prend l'obole au pauvre qui travaille ;

Et c'est pour gorger des heureux , Qui veillent, l'arme au bras, de peur qu'on ait la paille

Du grain dont le fruit est pour eux !

Vous voyez ce qu'on gagne à crier sa souffrance ? —

Eh bien ! un froid rhé.eur prétend Que rien n'est dangereux sur le sol de la France

Comme un prolétaire éloquent ?

û72 LA JEUNE FîiANCE.

Dites alors que Dieu , depuis mil luiit cent trente ,

' Pour mieux éclielonner les ran.2:s , N'admet plus dans le ciel que des sainlsà patente Et des anges à deux cenls francs !

Laissez, laissez le faible, en pleurant, se morfondre

A la recherche de ses droits.

Est-ce que le canon n'ost pas là pour répandre ,

Si nous élevons trop la voix ?. . .

Je suis jiisle ! — Parfois le riche entend la plainte !

Et, dans les jours du carnaval , Parodiste insoient de la charité sainte ,

Il l'invite aux restes du bal.

Des lustres fatigués qiiand se meurt la lumière ,

Parmi les cristaux en débris, Il laisse à ([ui le veut chercher dans la poussière

Et son aumône et son mépris ! . . .

Mais devrais-je aiguiser le tranchant du murmure

Et prêter nne arme an chagrin , Tandis qu'Abel mourant, victime sainte et pure ,

Bénissait un frère assassin ? . . .

Non ! je veux désormais que Pellico m'inspire Des mots de paix , d'âme et d'oubli ;

Lui , martyr du Spielberg , qui chante et qui respire La rose de Maronceili !

Oh ! sur notre calvaire , ainsi que Jésus même ,

Ilepoussant l'éponge de fiel , Prions , pour qu'aux ingrats , dont on meurt , mais qu'on aime ,

Nous fassions Its hoimeurs du ciel.

Et si l'hiver qui vient , sur ces plages de neige ,

Raidit nos membres harassés , Le prêtre n'a-t-il pas gardé le privilège

D'ensevelir les trépassés ?

Pèlerins fatigués du chemin de la vie ,

Le tombeau n'est pas loin de nous ,

Et Dieu lui-mêjne au seuil de la grande i)atrie , Nous appelle à ce rendez -vous.

De,son beau patrimoine , hélas ! déshéritée , L'Église maintenant est sourde aux malheureux; Elle n'a phis de pain, d'asile et d'or j)our eux , Et son parvis désert pour la foult^ attristée Ne peut plus être généreux.

Qui nous rendra les sanctuaires Où s'agenouillait la douleur ?

Et , poiu' les orages ilu cœur, L'ombre pure des monastères ?

Nos larmes , qui doit les tarir ?

Cherchez donc au sein de nos villes Riches d'or, mais d'amour stériles , Une cellule où recueillir, Dans la charité du mystère , Et le génie , et la misère , Et l'exil , et le repentir ?...

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La flèche de l'église au ciel en vain se dresse ! Par la main du vendeur lâchement flagellé, Jésus-Christ , loin du temple à son tour exilé , Maudit son tabernacle où règne la détresse , Et quand, lassé du monde , il nous attend là-haut, La triste humanité , souffrante et prolétaire, Rouille ses fers de pleurs et cherche en vain sur terre Un rêve d'espérance au fumier du cachot.

Clémence s'arrêta. Ses traits , encore heurtés et émus , exprimaient le trouble des sentimens qu'elle nous avait fait partager, en les colorant de sa parole , tantôt fiévreuse et stridente, tantôt plaintive et mélodieuse; mais où dominait, comme la révélation de son caractère , une teinte de virilité. Sa mère la baisa au front , et laissa tomber une larme en se détournant. Comment me serais-je défendu contre cette dernière épreuve?...

— Il faut aller à Paris , lui dit avec feu mon compagnon de route en lui saisissant la main, puisque vous avez maintenant des protecteurs. A Paris, Clémence, il se présente tout un avenir pour vous. Ici , vous n'arriverez à rien , qu'au salaire d'une pauvre sous-maîlresse pour faire prosodier le solfège à des demoiselles de confiseurs, ou pour leur enseigner les élémens de la grammaire. Je ne quitterai Rouen qu'avec la promesse formelle que vous consentez à votre fortune. On vous appelle; c'est à vous de prendre une résolution.

Clémence , émue , se cacha dans le sein de sa mère.

— Qu'en dites-vous , ma mère ?

— Eh ! mon enfant , est-ce que je puis vouloir autre chose que ce que tu veux ? Et elle embrassa vingt fois sa fille.

Comme , à la suite de ce moment de trouble , j'adressais quelques paroles embarrassées à la pauvre enfant :

— Où donc est Adolphe ? demanda la mère'avec un sentiment d'inquiétude. Adolphe était le jeune homme qui n'avait pas dit un mot. Mon cicérone nous le désigna

du doigt , au détour d'une ruelle qui plongeait sur la ville , et qu'il ai'pentait à grands pas,

— Il nous boude , dit-il avec un rire moqueur. Mais , avec ses beaux conseils , avec ses prétentions peut-être, quel serait, madame , l'avenir de votre fille?

La mère de Clémence baissa la tête et ne répondit pas.

Clémence était rêveuse î...

Bans les trois jours que je passai à Rouen , je n'eus pas l'occasion de revoir ces dames, pas plus que mon obligeant ami de voyage. Mes affaires m'absorbèrent entièrement , et me rappelèrent à Paris.

Six mois s'étaient écoulés, et j'avais tout-à-fait oublié cet incident , lorsqu'une circonstance nouvelle le raviva dans ma mémoire.

{La suite au numro du \o mars,)

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