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ÉTUDES CRITIQUES SUR LES ÉCRIVAINS CONTEMPORAINS

BALLANGHE.

§. II. Covp'd'œît sur télatde la science philosophique appliquée à nûsloire, avant

M. Ballanche,

C'est une opinion qui compte aujourd'hui beaucoup de partisans , et à laquelle le théosophe dont nous nous occupons s'est rangé de bonne heure ,

SUPPLÉMENT AU NUMLRO DU 5 MARS \ 835, <r / • J^tf -

qu'il a existe antérieurement à toute poésie une philosophie intuitive qui avait sondé tous les mystères du monde bien avant que la poésie les eût revêtus de ses brillantes fantaisies. Cette philosophie contemplative dont la silencieuse école pythagoricienne fut le dernier reflet , et dont Platon ne parlait qu'avec vénération , se trouvant en présence d'un monde qui , à peine sorti des mains du créateur , avait conservé tout l'éclat de la jeunesse , devait avoir pénétré Lien avant dans tous les secrets de la création. Néanmoins , avouons-le , sur ce sujet important nous sommes obligés de nous contenter de conjectures. Nul monument n'est resté pour attester la science primitive. C'est à peine si nous en retrouvons un écho affaibli dans quelques fragmens incomplets de poésies Orphiques , qui elles-mêmes ne peuvent dater que de la fin de cette ère philosophique , lorsque la science se vulgarisa en prenant pour interprète la langue populaire , la poésie. Ce que nous pouvons affirmer sans crainte , c'est que nulle des plus hautes spéculations accessibles à l'intelligence humaine ne fut étrangère à cette école. Et comment en douter, lorsque nous entendons le divin Platon assurer que les Grecs ont reçu toutes leurs connaissances des barbares, possesseurs de cette philosophie sublime dont il avait entendu le dernier retentissement dans les écoles pythagoriciennes?

Mais cette admirable synthèse qui expliquait Dieu et son œuvre , noble aliment des grandes âmes , devint bientôt trop haute pour l'intelligence. L'homme animal , enchaîné dans les liens de la matière , et si enclin à se faire l'esclave de ses besoins et de ses concupiscences , se sentit du dégoût pour cette manne , pain des forts ; il demanda pour son esprit une nourriture plus légère. Alors le fait matériel , sensible, actuel , remplaça la haute abstraction^ l'homme descendit du domaine de la pensée dans celui de l'acte. L'histoire civile et politique remplaça la philosophie. La synthèse se résolvit en analyse. Ici commence l'ère historique. L'histoire fut d'abord mythologique ou allégorique , en se faisant l'interprète des cosmogonies et des diverses opinions sur l'origine du monde et sa formation. Elle raconta ensuite les premiers travaux de l'homme pour achever la création , en préparant son habitation par le défrichement , et ses luttes contre les forces rebelles de la nature , luttes dont l'histoire, comme nous l'avons déjà observé, remplit toute la période héroïque de la Grèce. Enfin , elle raconta l'établissement stable des familles humaines dans des lieux préparés et fertilisés par la culture ; la fondation des cités , régies par des lois , gouvernées par une autorité vivante » interprète du droit et de la tradition. Arrivée à ce point , l'histoire subit une nouvelle transformation : elle brise la mesure poétique qu'elle s'était imposée jusqu'alors , et elle adopte le sermo soiutus des Latins , la prose. En abandonnant le rhythme, elle abandonne par là même l'usage de l'allégorie. Le mythe s'efface , la réalité nue le remplace. Hérodote est le premier historien qui ait écrit en prose ; il est aussi pour nous le premier représentant de l'histoire proprement dite.

Aussitôt que le divorce de l'histoire et de la philosophie fut consommé , l'on put comprendre combien leur union intime était nécessaire à l'une et à l'autre, et combien chacune perdait à cette séparation. La philosophie, s'isolant des traditions , et se lançant dans le domaine de la spéculation , indépendante de t©ute règle et de tout criicrium , se perdait dans des systèmes ^absurdes. Elle

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voulut créer et organiser le nionde à priori , el ne réussit qu'à produire le cliaos. De son côté^ l'histoire répudiant les déductions de la philosophie , et ne reconnaissant que l'autorité de l'empirisme , alla continuellement s'amoindrissant et se perdant dans la futilité du fait matériel, jusqu'à ce qu'elle eût perdu toute dignité dans l'aride chronique ou dans l'insignifiante biographie.

Pourtant cette scission entre la philosophie et l'histoire , s'gne et résultat de Taffaiblissement des forces intelligentes de l'homme , ne fut pas approuvée par tous. Loin de là : nous voyons apparaître de distance en distance de vigoureux génies qui essayent de raviver l'un par l'autre ces deux élémens qui dépérissaient dans l'isolement. L'antiquité payenne en compte quelques-uns , parmi lesquels nous citerons Pluiarque. Mais c'est surtout du sein de l'école chrétienne que sont sorties les plus vives lumières ; et ceci se conçoit sans peine. Pleins possesseurs de la vérité révélée , et témoins de l'accomplissement des promesses primitives faites à l'humanité , les chrétiens durent mieux comprendre la raison de l'existence de l'homme et les conditions de son voyage sur la terre. Arrivés au terme de la course , ou du moins à une des haltes principales , il ne leur fut pas difficile de mesurer et d'embrasser du regard l'espace parcouru. A cela , ajoutez la gravité des circonstances au milieu desquelles le christianisme apparut sur la terre. Cette société romaine qui se dissolvait dans la corruption ; ce vieil édifice de Romulus , que la hache des barbares faisait voler en éclats , et dont les débris jonchaient le sol de l'Europe ; ce grand travail de ruine et de déblayage; tous ces dieux qui s'en allaient, et ces hommes du nord qui venaient s'asseoir au banquet de la civilisation : convives quelque peu grossiers , dont la rude main brisait souvent les têtes qu'elle caressait ; et au milieu de ces ruines , le christianisme sortant des catacombes , la tète couronnée du diadème de la souffrance , éclatant de jeunesse , beau de cette austérité précoce que la persécution avait imprimée sur son noble front, jetant au milieu de ce monde de tumulte et de confusion sa parole de paix , étendant sa main pour bénir également vainqueurs et vaincus, et appelant sur son sein tous ces peuples étonnés de voir tomber tout à coup leurs haines de mille ans : certes, il y avait dans ce spectacle inouï matière à de graves réflexions. Les âmes saintes et grandes, dans le sein desquelles Dieu renferme la vérité et l'avenir des peuples comme dans un tabernacle, durent se sentir étreindre d'une douloureuse mélancolie à la vue de ces ruines amoncelées. Combien de fois leurs yeux ne se tournèrent-ils pas vers le ciel pour demander au Seigneur quel serait le sort de la malheureuse humanité ! Alors , il leur fut ordonné de regarder en arrière , et il leur fut dit cette mémorable parole : Ce qui a éié sera encore (1) ; l'avenir germe dans le passé.

Cette étude de l'histoire de l'humanité fut vivement poursuivie dans les premiers siècles de notre ère , et elle fut couronnée par le travail de l'un des plus beaux génies qui aient jamais paru : Augustin , évêque d'Hypone.

Ce grand docteur a consacré à l'élude des voies de la Providence et de sa: conduite envers l'humanité , deux ouvrages importans : la Ciié de Dieu et le Traité de la vraie religion , deux chefs-d'œuvre qui n'ont pas été surpassés.

{\) Quid est quod fuit? Ipsum quod faturum est. Qiiid est quod factum est? Ipsum ^Qod faciend'im est. Ëccle., cap. ^, v. 9.

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G LA JËUNK FIIANCË.

« J'ai VU , dit M. Mazure , dans son excellent ouvrage sur le lipîrîtnalUme et te progrès social, dans les Pères de l'éf^lise , et surtout dans le plus j^rand d'entre eux , Augustin le platonicien , le germe et déjà le développement des théories modernes sur la marche et le progrès des sociétés. C'était déjà les hautes conceptions d'ordre providentiel, d'avenir, d'humanité, mais appuyées sur une base plus large et avec une portée plus haute , parce que là , ces théories , au lieu de demeurer vagues , sans consistance , sans vertu , se ramènent à l'unité du point de vue catholique , et rentrent dans le vaste lit creusé par la Providence aux voies préparatoires et conservatrices de la révélation. Saint Augustin, dans le Traiié de la Cité de Dieu , distingue en effet plusieurs âges dans la vie du genre humain , qui lui apparaît comme un seul homme , formant lui-même son éducation , croissant et se développant à travers les siècles , et préluJant icibas à cette éternelle perfection à laquelle , en sortant du perfeciionnement terrestre et temporel , il doit parvenir.

a Or, ce nœud mystérieux , redoutable , caché à un grand nombre d'acteurs s'ignorant eux-mêmes , ce nœud du grand drame que le genre humain représente jour par jour, c'est l'accomplissement du mystère de la révélation chrétienne considéré dans ses trois actes principaux : la chute de l'homme en Adam , sa réparation en Jésus-Christ, et la consommation finale que nous attendons, seloa la promesse , dans l'époque inconnue qui verra se fermer le monde mortel et se lever le monde invisible, règne de Dieu. Ce drame , enfin , c'est rédificaiion du temple mystique de la cité divine , à travers les luttes constantes contre la nature physique et morale que les ouvriers de la cité céleste ont à soutenir dans le travail passager et symbolique de la cité terrestre. Et l'illustre docteur a pour objet , dans son traité , d'établir la ligne parallèle des deux cités , dont l'une traverse le monde et s'y ensevelit , cité essentiellement terrestre , où régnent les passions, où s'agitent les intérêts fugitifs , multiples, évolutifs, plutôt que progressifs de l'humanité; et l'autre, cité céleste , spirituelle, qui traverse aussi la terre , mais ne s'y enchaîne pas, la dédaigne, la fuit, et se sert de notre vie éphémère comme d'un moyen pour arriver au but auquel est appelé l'homme et la race de l'homme. >

Telle fut la Ciié de Dieu. C'est de ce point de vue élevé qu'il étudia la marche de l'humanité , conduite par la main de Dieu , et qu'il formula quelques-unes de ces idées que , onze siècles plus tard , Bossuet a développées dans son éloquent Discours sur iliisloire universelle. Tout le monde connaît l'idée-mère de cet ouvrage : c'est l'élévation el la chute des empires , combinés de manière à préparer l'avènement du Messie. Saisissant dans sa main puissante toute l'humanité, il lui donne un but, qui est l'accomplissement des destinées du peuple juif, au milieu duquel doit apparaître le réparateur. Ainsi que dans le songe du patriarche, il force les gerbes plus fortes et plus grandes à se courber devant la petite gerbe de l'objet de prédilection du Seigneur. Quelle grandeur de vue ! quelle vaste synthèse ! mais aussi quelle éloquence prestigieuse! comme il reproduit vivement les angoisses de la création en travail de son Sauveur ! et les aspirations de l'humanité vers le désiré des nations ! Mais lorsque Bethléem a vu naître le Sauveur, et lorsque le mystère a été consommé sur le calvaire ; alors que l'humanité régénérée devait serrer de nouveau sa ceinture, et reprendre sa marche avec plus de courage ; lorsque notre oreille redoublait d'attention pour ne perdre aucune des

solennelles paroles de son historien , d'où vient que ses forces semblent défaillir? d'où vient que sa parole si ferme se met à balbutier, au point que les admirateurs de son génie ont à se féliciter que son histoire s'arrête à G harlemaj^ne? La cause? Ah ! c'est qu'il n'est pas donné à l'homme de faire une œuvre parfaite à tous égards; c'est que, faible et infirme, il doit laisser partout le sceau de sa faiblesse; c'est que Bossuet était à la fois homme de génie et précepteur de son altesse royale monseigneur le Dauphin , et qu'après l'accomplissement de la rédemption par la croix , il a eu beau y regarder, il n'a vu dans la vie des sociétés d'autre but que l'élévation et l'affermissement éternel du trône du roi Louis XIV, qui lui avait fait l'honneur de l'admettre dans son conseil privé.

A peu près vers ce temps-là vivait à Naples un homme savant , simple et obscur, Jean-Baptiste Yico , qui , après avoir occupé pendant quarante ans une chaire de rhétorique dans un collège de cette ville , mourut ignoré, dans un état voisin de l'indigence. Cet homme réunissait en lui les deuxélémens constitutifs des dix-septième et dix-huitième siècles, sur les confins desquels il fut placé. Il garda du premier la vive foi chrétienne; il emprunta au second l'esprit d'examen. Il comprit que dans Ihistoire il y a autre chose que des faits; il crut que chaque événement avait sa raison , et il se mit à la recherche de cette raison des choses. Pour remuer ces masses imposantes, il se servit d'un levier dont on ne comprit la puissance que lorsqu'il s'en fut servi : ce levier fut l'étymologie. Aidé de ses déductions hardies , il s'enfonça dans les ténèbres des origines, il pénétra jusque dans les entrailles des sociétés et des langues qui sont leurs vivantes expressions. C'est surtout sur la vieille société romaine , dont les débris couvraient son sol natal , que Vico dirigea ses études. Sur ce sujet ses découvertes sont immenses , et méritent d'être examinées avec soin, quelque parti qu'on embrasse sur son syslème philosophique appliqué à l'histoire. Ce système peut se réduire à ceci : Tout peuple a une destinée sociale qu'il doit accomplir. Cette destinée est uniforme , en ce sens que chaque peuple passe par les mêmes états que les peuples qui l'ont précédé. Ces diverses phases de la vie des sociétés , il les réduit à trois : l'oligarchie , la monarchie et la démocratie. Ces trois phases une fois parcourues par un peuple , ce peuple disparaît pour faire place à un autre qui vient parcourir le même cercle ; de sorte que , selon Vico , l'humanité marche sans cesse sans jamais avancer. Chaque peuple a une mission , mais une mission individuelle , et sans rapport à l'ensemble du genre humain. Dans le système de Vico , rien ne lie les peuples entre eux; ils ne sont rapprochés que psiv juxla-posiiion. Ce n'est pis ainsi que Ta entendu llerder , philosophe allemand qui vivait cinquante ans après Vico ; il s'est emparé de la formule que Vico applique à l'histoire d'un peuple isolé, et l'a étendue à l'humanité considérée comme un seul peuple.

€ Herder, dit M. Mazure dans l'ouvrage que nous avons cité plus haut, a cotiçu une synthèse plus large , plus généreuse : c'est le genre humain qui est ici un seul peuple, dont les peuples en particulier sont les divers membres, et dont les empires sont les accidens. A l'individualité des peuples succède l'individualité du genre humain. Or, le genre humain ne recommence pas son œuvre comme le veut Vico : dans celte voie indéfinie de perfectibilité à travers laquelle il s'avance, il n'y a pas un monde ancien et un monde moderne, mais un seul monde qui naît , grandit et se développe sans interruption , bien qu'avec des retours secondaires , dans le vaste cercle de temps que la Providence lui a ùoiuié de parcourir.

Et le {jenre humain , c'est l'homme lui-même , l'homme jeté sur la terre comme le gland dans la forêt , qui va germer, croître et s'épanouir dans l'humanité ; arbre immense qui ne connaîtra pas de déclin , et verra de degré en degré monter le faîte de ses rameaux verts jusqu'à un point que nous ne saurions imaginer.

> ller.ler est spiritualisme par le souffle qui l'anime , par l'enthousiasme qui est en lui, par ses pressentimens et ses avant-goûts d'immortalité; mais sa doctrine ne sort point des erremens de la philosophie de son époque , et son point de départ ne le sépare pas encore de l'école de Condorcet. La pensée dominante de son livre , c'est l'éclielle progressive des êtres , qui commence au minéral le moins organisé, et qui grandir , se déploie, s'avance sans repos , parcourant tous les degrés de l'être comme l'immense palmier qui ombrage une vaste plaine, et qui , avant d'êire un palmier, n'a été qu'un grain déposé dans la terre aride. >

Nous ne parlerons ici ni de Lessing , ni de Hegel , ni de Schelling , dont les travaux n'ont qu'un rapport indirect avec la philosophie de l'histoire. Ce que nous venons de dire nous paraît suffisant pour faire connaître l'état de la science avant M. Ballanche , et le point de départ de ce philosophe. Il nous reste maintenant à suivre le développement de sa pensée à travers ses divers travaux , jusqu'à ^a pleine lumière à laquelle elle est arrivée.

MOUTTET.

{La suite a l'un des prochains numéros.)

SCIEÎXCES,

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