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LA CHARITÉ CONSIDEREE COMME SCIENCE

UÉclio de la Jeune France croit satisfaire aux vœux de ses lecteurs et de ses correspondans , en étendant le cercle de ses travaux.

En publiant l'analyse des leçons d'économie politique de M. de Coux à l'université catholique de Matines , la direction savait bien qu'elle ouvrait une carrière nouvelle à l'activité des esprits ; car c'est une pensée forte , puissante et féconde que celle de faire progresser^ en la rendant catholique , une science que les opinions athées , déistes ou matérialistes de ses principaux professeurs condamneraient à rester stalionnaire.

Cette direction donnée à l'économie politique aura pour résultais nécessaires de faire étudier et approfondir, sous un point de vue social, la plupart des questions qui agitent le monde. Considérées de cette hauteur, dégagées de l'intérêt exclusivement politique , local ou personnel , nous verrons probablement celles qui étaient jusqu'à présent un sujet de discussions passionnées , résolues avec le calme d'une sage raison ; car la vérité éternelle, celle qui préside à l'origine et à la lin des choses , interviendra dans cet examen , fera taire l'esprit de parti et les passions haineuses qui allèrent et dénaturent tout.

Ce n'est pas le seul service que les économistes chrétiens, qui apparaissent depuis quelque temps sur la scène littéraire , rendront à la société. L'un d'entre eux, M. le vicomte Alban de Villeneuve, dans son Traité sur les progrès du jyaupérisme en FAUope , a prouvé , en traitant ce sujet en administrateur habile autant qu'en écrivain consciencieux , qu'au point où le mal est arrivé en Angleterre , en Belgique , et en trente de nos dépariemens , il y avait tant de disproportion entre les besoins et les ressources , que , pour parvenir a adoucir les souffrances de toute espèce que supporte une masse énorme de pauvres , la charité devait devenir une science , sans cesser d'être une vertu , puisque les sacrifices les plus généreux ne pouvaient plus produire d'effets tant soit peu efficaces , que lorsqu'ils étaient administrés avec l'habileté la plus consommée ; il lui faudrait , s'il

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est permis d'ainsi parler, renouveler chaque jour et en mille lieux , le miracle (le la multiplication des pains dans la distribution de l'auniôno.

Mais pour faire de la charité une, science , il ne faut pas l'enfermer dans le cercle étroit de la distribution des secours matériels j il faut s'élever jusqu'à l'aumône de rinlelligeiice; ce qui implique l'étude des rapports , des lois et des institutions civiles et politiques avec les intérêts moraux et matériels des classes pauvres ; et, de plus , l'application des autres sciences et des arts à tout ce qui peut procurer, accroître ou garantir leur bien-être. Quelle noble, sainte et immense carrière offerte au zèle des hommes de bien !

Chose remarquable , l'aumône obtenue par l'importunité , répandue dans ses plus faibles proportions , et avec le moins de discernement , suffit dans nos provinces que nous appelons pauvres , pour satisfaire com[)létement les besoins des familles qui vivent de ses produits ; tandis que dans celles qui sont riches par la fertilité du sol , l'abondance des capitaux , et les progrès de toutes sortes d'industries, cette multitude d'êtres dégradés par ]a misère , qui végète à l'aide des secours publics et particuliers , a tellement dépassé toutes les limites , que Ton prévoit une époque où le soulagement d'une effrayante détresse sera devenu impossible, à moins d'absorber la totalité des revenus du pays (1). Or, cet état de choses va croissant de jour en jour, et les gouvernemens s'endorment au bord de Tabîme !

Nous avons tort : il en est un , celui de la Grande-Bretagne , qui s'inquiète et qui tremble ; nous pouvons en juger par les enquêtes que son parlement multiplie sur cet objet. Il est vrai de dire que c'est celui où le mal a fait le plus de pro:;rès ; le principe divin de la charité y ayant été détruit avec le catholicisme , tout lien de confraternité entre le riche et le pauvre y est radicalement anéanti ; et , sauf les exceptions résultant des sentimens chrétiens que le protestantisme n'a pas entièrement éteint dans les âmes, la misère des classes pauvres n'a pour moyen de soulagement que l'impôt immoral et impalitique de la taxe des pauvres , aidé de l'habileté dure et sévère de l'administration.

On ne s'étonnera plus maintenant d'entendre tous les publicistes qui s'occupent de ces recherches , les Villeneuve , les Iluerne de Pommeuse , les baron de Morogues , et la société des établissemens charitables formée à Paris, composée d'administrateurs expérimentés et d'amis zélés des pauvres , soimer l'alarme, provoquer l'adoption de mesures énergiques pour arrêter les progrès du paupérisme , et quelques voix même prédire notre ruine.

Qui oserait , en effet , mesurer les conséquences pour l'Angleterre , la Belgique , la Suisse et le nord de la France , d'une stagnation subite du travail industriel. Elle serait incontestablement suivie des plus affreux bouleversemens. Et pourtant l'industrie, dans la recherche de ses perfectionnemens , tend incessamment à supprimer le travail de l'homme, elle y est parvenue en Angleterre , dans quelques fabriques ; elle l'a réduit , dans un grand nombre , à l'emploi de qiiehpies enfans , dont elle condamne les esprits à croupir dans l'ignorance , et les corps à descendre jusqu'au crétinisme.

N'est- il pas temps de généraliser l'étude de celte branche de l'économie sociale , de suivre , jour par jour, les progiès du mal , et de ne pas attendre , pour y trouver des remèdes, que l'on soit réveillé par les clameurs d'une foule affamée , et demandant , comme à Lyon en 4832, du travail ou la mort.

Ces graves considérations nous ont déterminés à former , dans le comité de rédaction , une section de charité , et à consacrer quelques pages de notre recueil à l'analyse raisonnée des ouvrages qui traitent de cette importante matière. Nos jeunes corres|K)ndans nous sauront gré de les initier ainsi à la connaissance des besoins, des dangers et des

(1) Il résulte de ces différences dans l'état des pauvres en France, que les actes d'une charité prévoyante doivent nécessairement varier dans les contrées agricoles, et dans celles OÙ domine l'industrie manufacturière.

ressources d'une société dans laquelle ils vont remplir un rôle actif, et dont l'avenir leur appartient. De grandes et peut-être d'inévitables catastrophes menacent les nations européennes ; il ne faut pas nous exposer à être surpris par l'orage , lorsque rien ne pourra plus le conjurer, et à périr honteusement , comme les Grecs du Bas-Empire , en disputant à la suite de quelques rhéteurs sur les productions d'une littérature frivole ou corruptrice.

Nous ouvrons une correspondance avec les amis de l'humanité et de l'ordre que préoccupe la prévision de nouveaux cataclismes sociaux, sous les auspices de la plus aimable des vertus. Sans doute, et nous nous plaisons à le dire , la pliilanîropie a soulagé quelques souffrances et séché quelques larmes ; mais la charité enfante les grands dévoueraens : elle distribue aussi des alimens pour les corps , mais elle a des paroles divines pour les âmes ; paroles qui fortifient , relèvent et consolent. Elle sait calmer les plaintes souvent trop justes du pauvre abandonné contre le riche égoïste ; elle a apaisé plus d'un soulèvement , sans gendarme ni police; elle a préservé des gouverneinens de dangers que leurs chefs ne soupçonnaient même pas.

Entrons donc tous ensemble dans cette carrière; préparons-nous par l'étude des écrits des sages , et par l'observation des faits , à rendre à une société ébranlée sur ses bases antiques et sacrées, des senices capables d'en réparer les ruines , ou d'en sauver quelques débris , si son arrêt est prononcé. Le salut d'un grand nombre de malheureux sera le prix de nos travaux; et, quel que soit l'avenir que la Providence réserve à notre patrie , nos efforts persévérans , fussent-ils inutiles , seront récompensés ailleurs. Au milieu des plus déplorables désastres , il y a de hautes consolations pour ceux qui peuvent se dire : Nous avions voulu le bien.

Nota. La rédaction de cette partie de YEcho est confiée à une commission qui s'est assurée du concours de plusieurs collaborateurs particuliers , et qui prend la responsabilité morale et matérielle des articles signes de la lettre R.

La commission de charité compte déjà parmi ses correspondans 3IM. le vicomte Alban de Villeneuve , le vicomte Levavasseur, Charles de Coux , Rousseau , Albert Duboys , de ïlainneville père.

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