COMMENT ON FAIT UN NOUVEAU JOURNAL
Un homme n'a pas une ide'e à lui^ en revanche ce même homme ne connaît personne au monde, il ne sait guère plus ce qui se passe; en conséquence, il attend les bras croise's qu'une ide'e lui vienne et qu'une opinion lui tombe d'en haut. Tout à coup, un beau jour, au milieu de son de'sœuvrement , notre homme voit passer une ide'e qui n'est pas à lui , une opinion qui n'est pas la sienne ! Vite il prend cette opinion au collet, vite il se jette à corps perdu sur cette idée, il les fait siennes, elles sont à lui, il s'en empare : c'était le bien d'un autre tout à l'heure, à pre'sent c'est son bien à lui. Vous croyez qu'il a pris cette ide'e pour avoir une idée , et qu'il a pris cette opinion pour avoir une opinion ? Erreur! idée et opinion , que lui importe ? Il ne les a prises l'une et l'autre que pour les revendre au premier qui les voudra, que pour en faire quelque chose, par exemple un journal.
Ce que nous disons en plaisantant n'est malheureusement que trop vrai. Dans ces jours de sophisme, le premier venu se croit appelé à éclairer son siècle. Nous avons une manie d'imitation qui nous perdra tous si nous n'y prenons garde; notre imitation s'attaque aux meilleures choses et aux plus grands génies. L'admirable style de M. de Chateaubriand, cette éloquence du cœur qui sera la poésie de notre histoire, l'imitation s'en est emparée, et nous avons vu des plagiaires voler à M. de Châteabriand une phrase qui est à lui seul. La mélancolie de M. Lamartine, cet enthousiasme plein de foi et d'amour, des plagiaires ont voulu les voler à M. Lamartine. Insensés auteurs qui voudraient dérober ses rayons au soleil! Toute notre histoire est ainsi faite. C'est une longue suite de plagiats qui viennent tous aboutir à un grand homme. Trop heureux si le grand homme reste tout entier quand les plagiaires se sont évanouis.
Revenons à notre faiseur de journal. Quand notre homme a trouve l'idée d'un autre , il se dit à lui même , j'ai une idée; reste à présent à trouver des écrivains pour l'exploiter cette idée. Car c'est là un des malheurs de celui qui n'a pas d'idées à lui; c'est qu'en même temps le style lui manque . Cependant notre inventeur se met en route ; il va tout d'abord dans les endroits les plus littéraires. Entrez , l'homme de lettres à Paris est visible pour tous, sa porte est ouverte à tout le monde, malade ou bien portant, au milieu de sa famille ou tout seul , au travail ou au repos , l'homme de lettres est toujours visible, qui que vous soyez, entrez. Voici comme se présente le faiseur de journal.
— Monsieur, dit-il, j'ai une idée utile et grande, elle touche à tous les points de la société, elle appartient tout à la fois au présent et à l'avenir de la France; à cette idée est rattaché le bien-être des familles , la sécurité du présent, la gloire des années qui nous viennent. Voulez-vous partager mon idée avec moi? voulez-vous prendre votre part dans cette œuvre immense de civilisation et de progrès? Vous serez en bonne compagnie , monsieur : Vous aurez pour vous aider a cette grande œuvre M. un tel qui a été préfet, M. un tel qui est de l'Académie française, M. un tel que Bonaparte a fait baron, M. un tel qui vient d'avoir la croix d'honneur, en un mot toutes les sommités politiques sociales et littéraires. Là-dessus l'homme vous quitte sans attendre votre réponse , et il emporte votre nom tout comme si votre nom était une idée; vous n'avez pas le temps de courir après cet homme , vous le laissez partir, et vous rentrez dans votre travail ou dans votre repos.
Ce que cet homme a fait chez vousj il va le faire chez tous les autres. Il se vante à votre voisin de votre nom comme il s'est vanté à vous-même du nom du voisin. En deux
jours le rédacteur en chef de ce journal, qui n'est encore qu'une idée volée, aura ainsi ramasse quelques noms imposans et sonores tout étonnés de se trouver à côté d'autres noms inconnus et ténébreux, ^"'importe, le plus difficile est fait. L'homme a trouvé une idée et au-dessous de cette idée il a inscrit des noms propres; tout est dit, le journal n'est pas fait, mais qu'est-ce à dire? Le plus difficile n'était-ce pas d'avoir une idée et des noms pour faire ce
journal?
Ainsi raisonne-t-il , il ne voit pas combien c'est chose difficile à faire un nouveau journal? Combien cela est difficile à remplacer un journal tout fait par un journal qui commence. Nous sommes inondés de journaux dans tous les sens, il en naît de toutes parts, il en pleut. Chaque partie des beaux-arts, chaque nuance de l'opinion publique, chaque coterie dramatique ou littéraire a son journal A Paris on en compte trois cent soixante-douze quotidiens ou non quotidiens en grand format, de toutes dimensions, de toutes couleurs. A peine une place est-elle vacante qu aussitôt cette place est prise par un journal.
Aussi qu'arrive-t-ill pour un journal qui réussit, vingt journaux nouveaux meurent en naissant, pour une chance de succès, que d'entreprises dont la ruine est incroyable ! Que sera-ce donc si le nouveau journal , loin d'être appelé à exploiter une idée nouvelle, est fondé sur une idée déjà exploitée , sur une opinion représentée sur un journal déjà existant? De deux choses l'une j ou le journal qui existe est suivi et lu par la foule, alors il n'y a aucune concurrence à établir; car c'est un instinct des hommes de la même opinion de serrer leurs rangs et d'y rester unis , afin d'être toujours prêts et toujours forts: ou bien vous élevez une concurrence à un journal qui n*a pas de public à lui, et alors vous faites comme celui qui irait élever une hôtellerie dans un méchant village à côté d'une hôtellerie , sous prétexte que personne n'a pu réussir à ce métier-là ! Ainsi ou l'enseigne est bonne, et alors il faut la respecter, ou elle est mauvaise, et alors il faut l'éviter. Faire concurrence à un journal , que ce journal soit ou non en succès, c'est une double imprudence.
Mais nos faiseurs n'y regardent pas de si près; quand ils ont leur idée et des noms propres , ils commencent leur journal : alors ce qui devait arriver arrive. Les hommes qu'ils ont annoncés à leurs lecteurs ne se montrent pas ; les noms illustres inscrits sur le prospectus restent inscrits sur le prospectus. Leur idée , qui n'est pas à eux, se montre dans toute sa nudité; le journal concurrent n'a servi qu'à faire comprendre, par son vide, combien il y avait de mérite dans le journal antagoniste qui passe devant lui, sans le voir, et qui marche pendant que l'autre reste en chemin écrasé sous les noms propres. Ceci est une histoire littéraire de tous les jours, et que nous sommes bien aises de consigner ici à notre gloire, bien plus qu'à la confusion d'autrui.
Car nous autres, après une année toute entière de travaux, de tracasseries , et de veilles , et de recherches pénibles , nous pouvons nous rendre cette justice qu'aucune promesse de notre prospectus n'a été oubliée. Nous avons rempli , avec l'exactitude du devoir, la noble tâche que nous nous étions imposée. Servir de ralliement et de point de départ à toutes les jeunes intelligences de la France ; rappeler les hommes des vieux temps pour exciter l'émulationde la jeunesse; couvrir notre présent français de toutes les gloires du vieux passé; ramener tout ce peuple d'intelligences qui vont en avant aux saines docti'ines littéraires, à la vraie croyance, au vrai roi et au vrai Dieu; mettre en présence, par la presse , toutes les intelligences éparses çà et là , tous les noms nouveaux qui ne demandent qu'à se faire connaître , toutes ces âmes qui aspirent à s'épancher Tune dans l'autre , voilà le problème que nous nous étions proposé ; le problème que nous avons résolu en partie. Qu'on voie en effet le chemin que nous avons parcouru, qu'on se rappelle au milieu de quels obstacles , et l'on jugera de nos efforts î
A présent que notre marche est assurée , à présent que notre phalange est formée , à présent que nous savons où le trouver ce printemps de l'année, ou la conduire cette belle
jeunesse de France , nous n'avons pas peur qu'on nous l'enlève , nous n'avons pas peur qu'on la disperse ainsi re'unie sous le même bouclier ; la plislange macédonienne n'offrait pas une force de bataille plus irre'sistible ! Nous marclierons donc en avant avec elle, et après lui avoir dit comment se faisait un nouveau journal , nous lui dirons comment se fait un livre nouveau, afin qu'elle ait à se pre'munir à la fois contre les livres nouveaux aussi bien que contre les nouveaux journaux.