ODILLON-BARROT. VICTOR HUGO
Ce qui se passe dans le monde est uo grand et puissant phénomène. La société matérielle est sur le penchant de sa ruine, les lois sont en litige, la force est aux prises avec la force , la bayonnette intelligente est notre souveraine maîtresse trop heureux encore quand elle est intelligente I D'autre part le suicide qui est la passion des époques perdues «nvahit les araes, le découragement a gagné les nations comme les individus , chacun mène sa vie au jour le jour; les jeunes gens attendent, les hommes faits n'espèrent plus et c'est à peine si les vieillards dont la jeunesse fut desséchée et brûlée par le souffle voltairiendu dix-huitième siècle se trouvent encore assez forts pour balbutier de nouveau leurs anciens blasphèmes. Voilà donc où toute la société française en est venue et personne à qui la voit de loin, ne contestera la vérité de ce tableau.
Mais vu de près, ce monde qui nous fait peur, prend bientôt une face nouvelle. Approchez-vous et regardez I Le sang de la jeunesse circule dans les veines de ce cadavre, le feu sacré va bientôt animer ce cœur flétri, celte âme fanée va resplendir de nouveau sous les feux de la foi et de la charité ; approchez- vous et écoutez I Ce silence ou ces blasphèmes vont se changer en prière , ce morne désespoir sera de la joie ou de l'espérance demain; la force matérielle fera bientôt place à la force morale la seule qui soit forte et éternelle , attention et silence I N'entendez-vous pas des prières vers le ciel, des cris de joie, de saints cantiques I Vraiment oui I c'est la jeune génération qui se met en route I C'est la jeune france qui s'avance vers son bel avenir , c'est le doute qui s'enfuit devant la foi , c'est la religion catholique c'est-à-dire universelle qui vient remplacer le scepticisme de quelques hommes; c'en est fait le mouvement est donné, l'exemple est donné, c'en est fait nous marchons enfin , c'en est fait le dix neuvième siècle est chrétien.
C'est là un beau et noble mouvement n'esl-cc pas? C'est là une victoire inallcnduc?
LA JKllNE FRANCE. ^3
C'est là un noble laurier sorli tout à coup des ruines et les couvrant de son ombre prophétique? Cette révolution si heureuse d'où nous vient elle? Elle nous vient de notre courage. Elle nous vient parce que nous avons juge aujourd'hui que l'effort le plus grand c'était de croire^ or une fois que nous avons mêlé l'idée du danger à une croyance , cette croyance revient plus vivante que jamais. Etre chrétien, s'avouer chrétien grand Dieul Chrétien quand Voltaire nous l'a défendu I Retourner à l'évangile en traversant l'encyclopédie I On donne ce formel démenti à tant de philosophes, à tant d'orateurs, à tant d'échafauds à une révolution toute entière! Quel grand courage! et c'est justement parce qu'il nous a fallu du courage pour marcher à cette conquête morale, c'est justement pour cela que nous nous sommes décidés tout de suite. Être chrétien î malgré le dix-huitième siècle ! et voici Ja jeunesse de France qui s'est faite chrétienne. Et une fois revenus a ce point de départ de toute civilisation et de tout génie, la foi catholique, nous avons trouvé que c'était là une croyance si féconde en résultats de tout genre, en grandeurs de tout genre, grandeurs de l'ame et grandeurs de l'esprit., puissance et liberté de l'homme , indépendance de la pensée, avenir de la terre et avenir du ciel, que tout émus et transportés, hors de nous, nous avons joint les mains et nous avons levé les yeux au ciel et nous avons dit à celui qui est la haut à la droite du père. — Pardonnez-nous , vous que nous avons salué si tard.
Eh qu'on ne cherche pas à la nier cette révolution morale qui s'est opérée dans toutes les âmes : autant vaudrait nier le soleil j regardez autour de vous et cherchez! Quel est l'homme aujourd'hui qui rougit de sa croyance? quel est celui qui la cache! qui au contraire ne l'avoue hautement quand il en a une? Et parmi ceux qui n'en ont pas encore , quels sont ceux qui aient conservé l'ironie et le sarcasme contre les croyances de leurs frères? Donc vous avouez que l'ironie est déjà hors de nos mœurs , que le ridicule n'est plus une arme anti-sociale et que l'esprit qui vient des hommes ne peut plus rien contre la foi qui vient de Dieu? Vous avouez cela, n'est-ce pas? Et aussi vous avouez en même temps le grand discrédit auquel sont arrivées les doctrines du dix-huitième siècle et qu'on a reconnu les fruits quelles ont porté, et qu'à présent elles sont odieuses même chez le vieillard et quelles sont ridicules chez le jeune homme! oui ridicules I Le jeune homme qui répéterait aujourd'hui les sarcasmes de Voltaire contre la bible par exemple, ou ses infamies contre le christ serait aussi malvenu qu'à répéter ses calomnies contre Jeanne-d' Arc la noble fille! Voici donc que vous en convenez tous, la mode est passée de rire des choses saintes, de se moquer en masse des grands peuples et des grands livres et des grands noms; au contraire le ridicule a changé de place, il était pour le dix -huitième siècle autrefois, il est contre lui aujourd'hui !
Ceci posé il nous reste à vous rendre compte du mouvement moral et religieux qui agite toutes les âmes. La foi chrétienne est la seule doctrine qui soit en progrès de nos jours. Déjà toutes les tentatives de nouvelles croyances ou de nouvelles formes dans la croyance ont disparu. Les Saints-Simoniens ont quitté leur costume ils sont rentrés dans la vie et dans, la croyance de tous ; on ne parle plus de l'abbé Chatel ni de son camarade Auzou, comme de scandales aussitôt abolis que commencés j l'archevêque de Paris, ce glorieux prélat contre lequel le peuple a porté la main impie, dans un jour de délire, est aujourd'hui le pouvoir le plus respecte' eu ce monde, et son palais en ruines est tranquille pendant que les forteresses toutes neuves ne le sont pas; et l'émeute a quitté le temple pour larue, l'église pour le palais, l'archevêque sans armes pour se tourner contre le général à la tête de ses troupes. Mais là ne s'arrête pas notre progrès religieux et chrétien.
Le progrès se manifeste surtout par la parole, comme s'est manifesté tout progrès intellectuel. De toutes parts de jeunes éloquences, de chastes et éloquentes imaginations surgissent dans la chaire évangélique , se montrant tout de suite aux lieux les plus difficiles et les plus escarpés de la sagesse humaine. L'éloquence dans h chaire évangélique I l'enseignement au milieu des églises catholiques , la foule assemblée dans les temples pour entendre un simple prêtre , les écoles profanes abandonnées pour les écoles chré-
tiennes cl 'es leçons des rhéteurs faisant place aux enseigneraens de Tévaugile, et la foule abandonnant les rc'putations du siècle, pour se presser autour d'un jeune prêtre inconnu , >jus coteries , sans journal , qui n'appartient à aucune académie! certainement c'est-là un singulier progrès dans les âmes et dans les esprits.
Or, ce progrès des intelligences contemporaines n*est pas seulement signalé par l'ardeur avec laquelle la jeune France se porte au-devant de l'enseignement religieux. Ce qui le signale encore ce progrès qui sauvera îa France , c'est l'itr»mense supériorité de l'enseigrcnent religieux sur l'enseignement profane. A moins d'avoir entendu les orateurs qui parlent du haut de la chaire chrétienne^ il est irapo.ssible de se figurer leur autorité et leur puissance. Avant eux , nous avions entendu sans cioute de savans orateurs et de grands historiens; certes, M. Guizot , professeur d'histoire, M. Villemain enseignant les belles lettres, M. S. inî-Marc-Giraidin racontant toute la poésie passée, M. Royer- Collard , philosophe et orateur, et tant d'autres, ce sont \\ des réputations incontestables. Ce sont là de savans profe-iseurs ; savans et habiles . parlant à toutes les passions , et avidement écoutés par la génération nouvelle , et qui ont soulevé dans ces jeunes têtes plus d'enthousiasme qu'elles ne pouvaient en porter I Eh bien î ni M. Guizot , ni M. Villemain, ni M. Saint-Marc-Girardin, ni M. Rover-CoUard , ni aucun d'eux, u'ont eu dans leur chaire le succès qui est venu tout d'un coup à M. l'abbé Lacordaire, à ces prédications évangéliques dans une obscure petite chapelle de collège. L'enseignement des illustres professeurs de la Sorbonne et du collège de France a fini à peine commencé ; ils ont été uses en quelques années d'enseignement , eux et leurs élèves , i>\ fort x^iés que pour la plupart ils ont quitté la chaire et leurs écoles désertes pour se faire oublier dans les fonctions politiques. Transivi et non erant. J'aipasié, Us n étaient ■ plus. Il n'en est pas ainsi de l'enseignement de M. Tabbé Lacordaire. Tout au rebours des profesçeurs piofanes qui se font annoncer à l'avance, et dont l'école est un spectacle j.lus encore qu'un enseignement , M. l'abbé Lacordaire e>t venu simplement pour parler ;nx enfans de son collège. Il leur- a par'é de l'évangile en prêtre de Jésus-Christ; il a appelé à son secours toute la simplicité apostolique. Sa parole naturellement graTe et sérieuse, il l'a faite encore plus sérieuse et plus grave. Il a caimé tout sou enthousiasme, il a modéré son regard , il n'a parlé qu'à la raison et au cœur de ces jeunes gens, tout à la différence des professeurs par brevet qui ne parlent qu'à leur tête (t à leurs secs. Voyez ici la puissance de la foi .' Cet homme qui se faisait si petit et si simple , à peine eut-il parlé à ces enfans, que de tous côtés le bruit de sa parole se répandit comme un tonnerre. On vint le voir de toutes parts, comme autrefois on accourait de toutes parts autour de Jeau , l'apôtre, qui baptisait dans le désert. C'est que l'un et l'autre attirent par la même puissance, la puissance de la foi. C'est qu'aujourd'hui dans ce siècle blasé , perdu, anéanti, égaré, étonné par tant de grandeurs , par tant de misères, par tant d'élévations et de chutes subites qui passent et qui repassent devant nous, c'est une chose si belle a voir, un homme qui croit à sa paiolel Ln homme couvaincu qui parle, surtout quand cet homme convaincu est un chrétien! c'est (juelque chose de si beau et de si grand I Aussi la chapelle où parle M. l'abbé Lacordaire a-t-elle été bientôt remplie. Tout ce que Pans renferme d'intelligences diverses est accouru dans cette maison modeste , dans cette chape'le étroite , demandant aux petits enfans une part dans leur instructio* du dimanche. Ces enfans n'ont pas voulu céder leur place aux grands du monde , alors le* grands du monde ont pris place derrière les bancs des élèves trop heureux encore cpiand ils arrivaient à temps. Vous dire l'immense concours que M. Lacoixlairc attire, c est impossible. Ou s'y pre^se , on s'y pousse, on y écoute dans le plus grand silence lis moiudres paroles de sa bouche; on le rej;arde, ou l'admire; ce siècle tout habitué qu'il est à tant de spectacles étranges ue se rend pas bien compte de ce qu'il éprouve à la vue de ce jeune homme inspiré ! Faites donc du bruit au-dehors ! Koulcverser le monde, orateurs; jetez-nous des vérités inconnues, philosophes ; maîtres, enseignez à
VOS disciples le mépris de toute science; savons, interrogez la nainre et derobez-lni tous ses secrets ; changez Ja face de toute poésie, poètes; faites du théâtre un lieu impur, de vos livres une histoire immonde , vous tous qui écrivez; rois de la presse, brisez tous les liens, renversez tous les obstacles et jetez les peuples d^ns 1rs ardeurs funcitfs qui ne s'éteignent que dans leur sang; allons, allons, courage, ruez- vous dans toutes sortes d'excès , et tout cela pour que le premier orateur chrétien qui dans un lieu retiré parle du christianisme à une centaine d'enfans, attire autour de la chaire plus d'émotions, plus de renommée , plus de silence et plus de conviction , que vous tous réunis en masse, vous les grands maîtres de la parole et de la presse , vous les grands destructeurs du monde physique et moral.
Telles étaient nos réflexions l'autre jour , au dernier sermon de M. Lacordaire. Dans cette foule immense réunie par l'orateur, on pouvait distinguer les plus grands noms de notre époque dans l'éloquence et dans les arts. Toutes les illnstralions diverses avaient quitté leurs travaux ou leurs affaires pour entendre l'orateur. M. de Chateaubriand était la , lui le grand poète chrétien , lui qui le premier a donné un démenti formel au doute voltairien, lui qui a découvert le génie du christianisme au nniraent même oh le christianisme était rayé des lois politiques de la France. M. de Lamartine était là, lui notre autre poète, notre chrétien mélancolique et inspiré, lui si rempli d'espérance et d'avenii», lui le Fénélon de la poésie chrétienne comme M. de Chateaubriand en est le Bossnet. Si de ces deux hommes , cachés mais non perdus dans la foule, vos yeux s'étaient portés à la fenêtre de la chapelle, vous auriez vu le grand orateur , Btrryer , qui entrait par cette fenêtre ne pouvant entrer par la porte; r;on loin de Berryer éraient assis Mauguin et Odillon-Barrot , les révolutionnaires de génie ; hommes d'esprit et de cœur qui cherchent le progrès où il n'est pas, mais qui le cherchent de tout leur cœur. Et c'était plaisir de voir Berryer, Mauguin et Odillon-Barrot émus et transportés tous les trois par le même prêtre catholique. Berrver avait les larmes aux yeux, Mauguin et Odillon-Barrot, transportés, tout émus, se demandaient s'ils avaient vus autre part un enthousiasme pareil. C Et dans un coin, la tête dans sa main , tout pensif,' se tenait le jeune poète Victor Hugo, poète chargé d'erreurs, mais à qui beaucoup d'erreurs seront remises, parce qu'il a fait d'admirables vers; Victor Hugo , homme égaré, sinon perdu , qui a livré son génie au théâtre des Boulevard'*, et qui s'est souillé de toutes les obscénités du drame fait pour les faubourgs ; Victor Hugo qui a commencé par la foi et qui finira por le doute ; Victor Hugo qui doit verser en lui-même bien des larmes amères sur tant de génie si maladroitement perdu et dépensé , restait là comme écrasé par l'éloquence et par la foi du Aeujie orateur.^
On eût dit , à entendre M. Lacordaire , qu'il te doutait de ce qui se passait dans cette ame, lorsque venant à parler de toutes les plaies de la société qui sont en même temps les plaies de la poésie de notre temps , l'orateur s'est écrié avec cet accent plein de candeur : n'est-il pas vrai que cela est bieîv hideux ? J.****
MOUVEMENT LITTÉRAIRE
EUGe'nIE GRANDET. LE VICOMTE DE BEZIERS. UN COEUR DE JEUNE FILLE.