‹ L'Écho de la jeune FranceChapitre 22 sur 120 · REVUE MENSUELLE · texte numérisé non relu

REVUE MENSUELLE

Deux livres seulement ont paru dans le courant du rcols, dignes de fixer rattcnlion publique, ce sont V Histoire de la Béifolution de France , par M. de Conny et les Paroles d'un Croyant , par M. de La Mennais. Quant au premier de ces deux ouvrages , nous attendrons pour nous en occuper avec Tatlention et le soin que comporte un si grave sujet, et que réclame le nom seul de l'auteur , que le second volume ait paru. Pour M. de La Mennais, quelle que fut la difficulté' de parler de son livre et d'accorder l'admiration que nous professons pour le ge'nie de l'écrivain avec la censure de son ouvrage, nous avons cru qu'il était de notre devoir de ne pas garder le silence.

Paroles d'un Croyant , -par M. de La Mennais. X

Au moment de parler de ce livre dont toute la France parle déjà et qui occupe le monde entier, une grande hésitation nous saisit etl'âme et le cœur! Il s'agit cette fois d'un livre si rempli et d'un liomme si haut placé, d'une part ; il s'agit de doctrines si étranges etsi abusivesde tout ordre, d'autre part, que notre embarras sera compris de tous ceux qui tiennent, pour le moins, autant au génie de l'écrivain qu'à ses enseignemens , par tous ceux aussi qui ne comptent pour rien le génie d'un homme si ce génies' égare et s'abandonne à ses égaremens avec toute la verve , mais aussi avec tous les crapoitemens du génie ! ce livre , paroles d'un Croyant est une si sanglante et si triste manifestation de guerre à toutes les croyances, à toutes les cramtcs et, qui plus est, à toutes les espérances de l'homme; le passé de l'humanité y est représenté sous de si trisies couleurs , et son avenir est enveloppé de tant de crêpes funèbres ; tant de venin et de fiel mais aussi tant de poésie sont sortis tout à coup de celte ame si ardente à convaincre et à désespérer , qu'au sortir de cette lecture, l'arae reste éblouie, le regard éperdu attend ce qui va venir, l'esprit s'arrête , les oreilles vous tintent d'une étrange façon , le cœur est gonflé de tristesse , vous n'avez ni paroles dans la bouclie ni espoir dans le cœur, vous n'avez pas même une larme dans les yeux.

Toutefois plus c'est là une terrible et retentissante prophétie, plus il est besoin qu'on en parle, Plus ce livre est destiné à jeter l'épouvante dans lésâmes, plus il est nécessaire qu'on les rassure. M. de La Mennais est bien fort, mais le courage de l'homme est bien fort aussi. La voix de M. de La Mennais parle bien haut, mais aussi la raison de Ihomme a ses éclats, l e désespoir de M. de La Mennais est bi n terrible I mais aussi l'espérance chrétienne est bien puissante! donc nul doute qu'à lire le livre de M. de La Mennais dans toute simplicité de cœur, on ne parvienne à concilier, après cette lecture, l'admiration qu'on ne peut refuser au génie incontestable de ce grand écrivain , et la réprobation qu'on ne peut non plus refuser à ses étranges et toutes nouvelles doctrines de néant et de désespoir! Ainsi ferons-nous. Nous ferons d'abord l'analyse de ce livre , puis nous lejugerons; et quand il sera jugé nous dirons pourquoi et comment M. de La Mennais, quoi qu'il ait pu dire, restera toujours, égaré ou non , un des hommes qui ont le plus honoré l'église de France en particulier , et le catholicisme en général.

Attendez-vous d'abord à trouver dans ce livre tous les tours et toutes les formes des saintes écritures. // est écrite au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit^ amen!

M. de La Mennais jette son livre sur la terre, sur cette terre redevenue ténébreuse et froide.

Et au milieu de ces ténèbres et de ce froid il a entendu de tous côtés des htuits confus 3<' NLMF.RO. Û^ ANNÉE. FRANCE, 5 JUIN l8v3'|. 5

LA JEUNK FRANCE

et étranges, la terre a tressailli sous sa main, la mer a souUvé ses flots, les collines en tombant ont comblé les vallées , il a vu des tourbillons de poussière dans le lointain; il a TU des peuples qui luttaient sans relâche, des hommes affaissés et marchant courbés sous le jous,. et il s'est dit : Il y a là un travail de Dieu !

Et bientôt de toures ces misères présentes de la terre, voilà l'orateur qui se transporte en esprit dans les temps anciens quand la terre était belle, licbe et féconde, quand les

liabitans vivaient en frères.

Mais au milieu de ces frères arrive le serpent qui les blesse au cœur , et alors le soleil pâlit , la peur s'en al'a de cabane en cabane , car il nr avait pas encore de palais, et à sa suite vinrent des hommes qui se firent rois, et ce monde si beau naguères et si libre , fut chargé de fers et se prit à pleurer.

Revenu ainsi à cet éternel spectacle de guerres et de dissensions intestines , le poète se retourne vers ses frères qui s'égorgent , et dans son beau et touchant langage , il s'écrie:

Vous cics Qls d\m même père et la même mère vous a allaites : pourquoi donc ne vous aimez-vou. pas les uns les autres comme des frères ? et pourquoi tous traitez-vous plutùi en ennemis .

Et ainsi il prêche aux hommes l'union qui fait la force et la chanté qui Tentrelient : « Quand vous vovez un homme conduit au supplice ne vous pressez pas de dire : celui- « là est un méchant hommel car peut-être est-ce un homme de bien qui a voulu servir » les hommes et qui en est puni par leurs oppresseurs. »

« C'est ainsi que le sang du juste a sauvé le monde î

Et toujours le Croyant s'en va; poursuivant son raisonnement, à travers l'histoire du genre humain. Sa raison est poussée par celte voix qui criait k Bossuct : marche, marche. Donc à présent qu'il a dit aux hommes : « Aimez-vous et soyez indulgeus les uns pour les autres , si vous voulez vivre en paix, « voici qu'il leur enseigne les moyens de vivre en

paix :

Pourquoi les animaux trouvent-ils leur nourriture chacun suivant son espèce . Cest^que nul parmi eux ne dérobe celle daulrui et que chacun se contente de celle qui sulGt a ses besoins .

Ici commence la guerre acharnée que le Croyant a déclarée dans son livre aux puissances de ce monde. Vous avez déjà vu qu'il fait engendrer les rois parle serpent et qu ils ont la i,eur pour messager avant-coureur; à présent il vous enseigne que celui-là fut injuste qui dit le premier; je ne suis pas comme les autres hommes I mais les autres hommes m'ont été donnés pour que je leur commande .

M de La]\Iennais ne se souvient-il pas de cette parole de Notre Seigneur: — Fendez à Dieu ce qui est à Dieu. - Rendez à César ce qui est à César. Mais poursuivoniiotre course à travers ces éloquentes malédictions.

\ peine a-t-il annoncé au monde lavenue de la tyrannie, que l'orateursc met a la combattre par de grandes images : tantôt c'e.t l'arbre de la forêt, le vent l'abat s'il est seul; il en est ainsi pour l'homme; le vent de la puissance Vabat quand il est seul ; « donc si l'on vous demande combien êtes-vous? répondez : nous sommes un , car nos frères c est nous , et nous c'est nos frères. » ^ x ç

Puis il ajoute : « Dieu n'a fait ni petits m grands , ni maîtres m esclaves, il a lait

tous les hommes égaux î »

Babœuf ne raisonnerait pas autrement, si Babœuf avait le style de Jérémie.

Ce sont là pourtant les mêmes laisonnemens sur Us quels se sont élevés les héros saaglans de la Montagne : ils ont servi de marche-pied à tous les révolutionnaires de tous les temps : en un mot cette doctrine de l'égalité dans la quelle vous retrouvez tout entier le plus grand disciple de J.- J. Rousseau , est la même funeste doctrine qui bouleverse l'Europe dejTuis quarante ans au moins , et qui l'a si impitoyablement jetée dans toutes sortes de tyrannies, tvrannie du sabre , tyrannie de la parole , tyrannie de l'assemblée délibérante tyrannie de l'émeute, tvrannie du soldat qui égorge et tyrannie du peuple qui se révolte dans la rue. Tels sont les frtiits de cette liberté tant vantée ! vous semez de la hbcrtc ( l vous iccotîer

LA JEUNE FRAnCF. ^,

la rëvoîtc ou rcsclavage. Et puis que devient eflcorc cette autre maxime du saint livre : — Toute puissance vient de Dieu !

Or, voici comment M. de La Mennais explique l'origine de la puissance parmi les hommes et de rinëgaiite des conditions ; pourquoi il y a des maîtres et des csclayes des rois i-X des sujets, des hommes qui commandent et d'autres hommes qui obéissent , on'relrouve là encore toute la doctrioe d'un e'iève du citoyen de Genève. Écoutez plutôt î

Au commencement, le travail n'était pas nécessaire à l'homme pour vivre j la terre fournissait d'ellemême à tons les besoins.

Mais riiomme fit le mal , et comme il s'était révolté contre Dieu , la terre se révolta contre lai.

Depuis lors Dieu a condamné tous les lîommes au travail.

Or, il y eut autrefois un homme méchant et maudit du ciel. Et cet homme était fort et il avait en horrenr le travail; de sorte qu'il dit : Comment ferais-je, si je ne travaille point .^ or le travail m'est insupportable.

Alors M. de La Mennais se met à raconter comment cet homme méchant s'en alla pendant la nuit charger de chaînes ses semblables, comment il les força à coups de fouet à travailler à sa place , comment il y eut des maîtres et des esclaves.

Arrive alors l'histoire d'un homme aussi méchant , mais plus habile que le premier usurpateur; cet homme, voyant que les hommes s'étaient multiplies et qu'on ne pouvait plus les rendre esclaves par la force, imagina de les rendre esclaves par la ruse. Il persuada à quelques-uns qui ne travaillaient que pendant six heures du jour et six mois de l'année, de travailler tout le jour et toute l'année. Ainsi firent-ils, mais alors la quantité de travail augmentant sans que le travail fiit plus grand, la moitié des travailleurs ne trouvèrent plus à être employés, et alors l'homme méchant leur dit à tous: — « Je vous donnerai du travail à tous, à la condition que vous travaillerez le même temps et que je ne vous paierai que la moitié de ce que je vous payais. »

Et comme ils avaient faim eux, leurs femmes et leurs enfans, ils acceptèrent la proposition do rhommc méchant et ils le bénirent, car , disaient-ils , il nous donne la vie !

Et rhnmme méchant , qui avait menii a ses frères, amassa plus de richesses que Thomme méchïnt qui les avait enchaînés.

Le nom de celui-ci est t\ran ; l'autre n'a de nom qu'en enfer!

Nesont-ce pas là d'étranges paroles I étranges et cruelles quand on songe que M. de La Meonais les prononce sur les ruines de Lyon , la ville ouvrière, la ville où le f^rand nombre travaille pour quelques-uns, la ville saignée à deux fois! n'est-ce pas là un triste moment pour développer cette théorie, savoir: que l'ouvrier n'a pas de maître, qu'il est volé dans son salaire, volé dans son travail , volé dans l'emploi de son temps, volé dans le salaire de sa femme et de ses enfans î c'est un grand malheur à un homme , mais surtout à r.n prêtre de J.-C, de prêcher ainsi la révolte à ceux qui travaillent; non ])as que nous les appelions des barbares ceux qui travaillent , mais nous ne les appelons pas nos maîtres. Non, il n'en peut pas être ainsi : non , on ne peut pas prêcher ainsi à l'ouvrier la révolte contre le maître qui le guide, contre le métier qui le réunit à d'autres , contre le fer qu'il façonne, contre la soie dont il fait des tissus. On ne peut non plus leur dire aussi -.Fous êtes tous des maîtres ouvriers! Car du moment oii l'un d'enx'sera plus mtelligent que les autres il deviendra leur maître, non pas en les chargeant de chaînes, non pas^n leur faisant faire son ouvrage , mais en faisant lui-même son ouvrage mieux que les autres, mais en se montrant le plus actif et le plus habile. Quoi donc, vous ne voyez l'inégalité des conditions que dans le vice des hommes, et pourquoi ne la voyez-vous pas dans leur vertu? Il n'y a pas d'égalité dans le monde même parmi les esclaves , le plus jeune n'est pas l'égal du plus âgé, le plus fort n'est pas l'égal du plus fiiblc. Mais c'est assez réfuter un sophisme usé depuis Rousseau; venons à un sophisme plus dangereux.

Après avoir attaque l'inégalité des conditions, M. de La Mennais saisit au corps la propriété, la seule digiie qui reste encore à opposer aux passions humaines. Attaquer la propriété aujourd'hui , c'est briser toutes les entraves ; c'est donner le signal de l'attaque à

7'i l'A JEU-NB rnANCP.

tout' s les passions tjui grondent autour de la dernière legiiimiléde ce monde. Êcoutez-leî fcou'tz le I ••

Vous êlcs dans ce monde comme des étranger*. Allez au nord et au midi, a Torient et a l'occident en quelque endroit que vous vous arrêtiez, vous rencontrerez un homme qui vous en chassera en disant : Ce champ est à moi.

Et après avoir parcouru tous les pays vous reviendrez sans avoir trouvé nulle part un pauvre petit coin de terre où voirc femme en travail puisse enfanter son premier né , où vous puissiez reposer après votre laheur , où , arrivé au dernier terme, vos enfans puissent enfouir vos os comme dans un liea qui «oit a vous.

Cest là certes une grande misère.

Corarncnt voulez-vous qu*on reponde à es arj:;umens lugubres, et quel est Thorame qui ne resterait pas sans parole devant le dc'sespoir de ce Crojant qui, devant les misères de la terre, ne songe pas à lever son regard vers les Cieux ?

Cependant le Croyant se plonge encore plus avant dans son desespoir. Il veut savoir le dernier secret de ces misères. Pourquoi le faible est opprime? Pourquoi le juste mendie son pain ? Pourquoi le rae'chant est élevé' aux honneurs? Pourquoi l'innocent est condamne par des juges iniques, et pourquoi ses enfans sont errans sous le soleil?

Il s'arrête ainsi à compter, une à une, toutes les blessures et tous les haillons de l'humanité' défaillante. Il la voit g'sant dans la misère, sur une terre tantôt glacée tantôt brûlante; il voit ce monde affamé, souffrant, affaissé d'une langueur entremêlée de convulsions , accablé de chaînes forgées dans la demeure des démons.

Et comme il est occupé à cette horrible nomenclature il entend des hommes qui se disent:— Pourquoi sommes-nous esclaves? aEt avant dit cela, ils sentaient en eux une force divine et j'entendis leurs chaînes craquer , et ils combattirent six jours contre ceux qui les avaient enchaînés, et le sixième jour ils furent vainqueurs, et le septième jour fut un jour de repos, v

El la terre qui était sèche reverdit et tous purent manger de ses fruits, et aller et venir sans que personne leur dit : Où allez-vous ?

Et une voix comme la voix d'un ange retentit dans les cieux : Gloire au Christ qui a rendu à ses frères la liberté.

Tels sont les cris de l'avenir à l'entendement de M. de La Mennais. Comme vous le voyez il nous prophétise la république universelle, mais il la prophétise au pied de la croix de J.-C. I Ici les hommes les plus affligés des doctrines de M. de La îMennais doivent cependant reconnaître tout ce qu'il y a de chrétien même dans les erreurs de ce grand orateur chrétien. Regardez-le I II s'est révolté contre le passé et contre le pré- •sent du monde. Regardez-le, il ne veut plus reconnaître aucune des puissances do la terre; il la peuple d'intcUigences et de forces égaies entre elles; il n'y veut plus souffrir ni pauvre ni riche , ni travailleurs , ni oisifs , ni rois , ni sujets. Il fait passer l'humanité sous un joug égal, ou, si vous aimez mieux , sous une liberté égale; mais quand u!ie fois il est arrivé à son but de désespoir, mais quand une fois il a vidé jusqu'à la lie ce profond calice d'amertume , mais quand une fois il a bien chargé sa tcte de la cendre des empires et des idées qui ne sont plus, alors, arrivé sur le seuil d'iui notiveau monde, il relève sa tête et il s'écrie : « 0 mon Dieu , à toi encore ce monde nouveau : à toi encore -ces idées nouvelles : à toi cette liberté inconnue : à loi le genre humain plus parfait! » alors l'orgueilleux sophiste redevient un humble chrétien ; l'ardent commentateur du Contrat Social tombe à genoux devant l'ÉvaDgile, le républicain farouche revient humble et tremblant sous l'étendard de la croix. C'est ainsi que vous avez vu toujours M. de La Mennais dans ses plus grandes erreurs et à travers les raille détours sinueux de son génie, revenir toujours et à mains jointes à son point de départ, la religion de J.-C. î

Mais est-ce là une excuse suffisante à toutes les erreurs du génie? le retour de cet enfant prodigue dont chaque pas d'erreur est compté par l'Église et retentit dans son cœur CD deuil? Est-ce une raison pour le laisser marcher librement partout où il veut marcher?

LA JEUÎ^C rilAKCF.. ^3

Est-il permis à M. de La Mennais , à lui seul , dans le cierge ca liolique , apostolique et romain , de prendre la route qu'il lui plaît et de choisir son sentier pour arriver à J.-C?

Non certes, non il n'en peut cfrc ainsi pour personne, et surtout pour ceux là même qui doivent être les lumières de l'Eglise j suivez-le donc puisqu'il marche ainsi^ à travers les ruines du passe', à la poursuite de ce qu'il appelle son avenir.

Tout à l'heure vous l'avez entendu proclamer la venue de la liberté' dans le monde , comme si J.-C. en mourant pour les hommes ne leur avait pas donne toute la liberté qu'ils pouvaient avoiri à présent, M. de La Mennais va s'occuper d'enseigner les moyens de l'atteindre celte liberté nouvelle dont il se fait l'imprudent Messie.

Au printemps , lorsque tcut s'anime , il sort de la terre un bruit qui s'ëlève comme un long murmure.

Ce bruit forme de tant de bruits qu^on ne les pourrait compter est la voix d'un nombre innombrable de pauvres petites créatures impcrcejitibles.

Seule, aucune d'elle ne serait cnienduc^ toutes assemblées elles se font entendre.

Vous êtes aussi cachés sous Thorbe 5 pourquoi n'en sort-il aucune voix ?

Or, ceci est la révolte prêchée en comraum à tous les hommes; après la révolte de l'individu , la révolte de la nation ; c'est dans l'ordre ; M. de La Mennais est conséquent avec tous les révolutionnaires de tous les temps.

Pour mieux leur prêcher cette croisade des peuples contre les pouvoirs de la terre, voyez-vous se dresser l'orateur ? comme son œil est enflammé I comme sa bouche est contractée I comme ses deux mains se pressent l'une contre l'autre I voyez-le qui nous montre les maîtres de la terre tels qu'il les a vus dans ce long cauchemar :

C'était dans une nuit sombre j un ciel sans astres pesait sur la terre comme un couvercle de marbr» noir sur un tombeau !

Et les ténèbres s'épaississaient, et chacun sentait son ame se serrer et le frisson courir dans se* veines.

Et dans une salle tendue de noir et éclairée d'une lampe rougeâtre , sept hommes vêtus de pourpre et la tête couverte d'une couronne, étaient assis sur sept sièges de fer!

Toute la description est ainsi faite. Savez-vous ce qui se passe à cet horrible congrès ? Les rois marchent sur le crucifix avec des blasphèmes, ils boivent du sang dans un crâne humain. — Et cette boisson les fortifie. — Ils crient : Maudit soit le Christ et la Liberté! — Ils crient : Abolissons la science et la -pensée ! — Ils crient : Abolissons la parole humaine! — Divisons pour régner I — Le cinquième de ces rois profère tout haut cette maxime. — Le bourreau est le premier minisire d'un bon prince!

Et un sixième dit : Je reconnais l'avantage des supplices prompts et terribles, inévitables. Cependant il y a des amrs fortes et désespérées qui bravent les supplices.

Voulez-vous gouverner facilement les hommes, amollissez-les parla volupté. La vertu ne nous vaut rien , elle nourrit la force ^ épuisons-la plutôt par la corruption !

Et tous répondirent, il est vrai , épuisons les forces, l'énergie et le courage par la corruption !

Vous avez lu sans doute dans Eschyle , le poète grec , la conjuration des sept chefs devant Thèbes ) les vers terribles de ce grand drame retentissent à vos oreilles ; je vous demande si la description d'Eschyle est plus terrible que la description de M. de La Mennais.

Aussi à peine a t-il montré ces sept rois tout-puissans par la corruption et par la terreur, M. de La Mennais nous les montre couchés sur la terre humide et s'écriant : — Le Christ a vaincu , maudit soit- il.

La foi et la pensée ont brisé les chaînes des peuples, elles ont affranchi la terre.

Nous avons versé le sang , et le sang est retombé sur noti e tête.

Nous avons semé la corruption , et elle a jr^rmé on nous ; elle a dévoré nos os î

Nous avons cru étouffer la liberté et son souflle a desséche notre pouvoir jusqu'en sa racine.

Et tous d'une voix répondirent : le Christ a vaincu , maudit soit-il !

Ici , dans le sens de M. de La Mennais, le Christ, cela veut dire le peupl« , car M. de La Mennais sait bien que voilà dix-huit cents ans que le Christ a vaincu.

y4 LA JEUN F. FKAiNCK.

Nous voilà donc arrivés à ce moment solennel prédit par le Croyant j après nous avoir montré le monde subjugué par le péché , puis par le travail, puis par l'esclavage, puis par les rois, il nous a montré le monde brisant les rois et les trônes et l'esclavage , il va nous montrer à présent comment le monde ainsi affranchi doit user de la liberté nouvelle. Nous allons enfin respirer quelque peu! nous allons enfin entendre quelques paroles d'amour, d'espérance et de charité à la place de ces tristes éclats de fureur et de désespoir!

Quel charmant style et quelle touchante parole, et quelle grâce et quelle fraîcheur et quel coloris I vous étiez dans l'enfer, vous êtes au ciel I vous étiez dans les ténèbres , vous êtes à présent dans l'éternelle lumière! Ecoutez plutôt. Comme je vous l'ai dit; M. de La Mennais , à l'heure qu'il est , parle aux peuples alTranchis ;

Vous n'avez qu''un jour à passer sur la terre , faites en sorte Je le passer en paix î

Il est écrit du fils de Marie : comme il avait aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aime jusqu'à la fin.

Aimez donc vos frères qui sont dans le monde et aimez-les jusqu'à la Gn !

L'homme vicieux n'aime point, il convoite; il a faim et soif de tout; son œil, tel que l'œil du serpent, fascine et attire, mais pour dévorer.

L'amour repose au fond des âmes pures comme une goutte de rosée dans le calice d'une fleur.

Oh I si vous «aviez ce que c'est qu'aimer!

Et cette charmante élégie se termine par cette belle strophe d'une grâce antique.

Comme le pauvre laboureur, au déclin du jour, quitte ses champs, regagne sa chaumière, et assis devant la porte oublie ses fatigues en regardant le ciel ; ainsi, quand !e soir parait, l'homme d'espérance regagne avec joie la maison paternelle, et assis sur le seuil oublie les travaux de l'exil dans le» visions de rétcrnité !

Puis il continue, toujours sur ce ton de mélancolie et de charité. Car après avoir brisé toutes les puissances du monde , ne pensez pas que le Croyant soit inquiet , au contraire , tant qu'un trône était debout, il avait l'œil en feu et la menace à la bouche; à présent il est calme , son front est serein et il s'assied sur les débris des trônes qu'il a renversés pour mieux chanter son hymne du soir.

C'est alors qu'il raconte la parabole des deux pères de famille qui avaient plusieurs petits enfans , et leur seul travail pour les faire vivre.

L'un de ces hommes s'inquiétait en lui-même, disant : que deviendront-ils, si |e meurs ? — L'autre vivait tranquille , car, disait-il : Dieu qui connaît toutes les créatures et qui veille sur elles, veillera aussi sur ma femme , sur mes enfans et sur moi î

Et celui-ci vivait tranquille et l'autre n'avaitjamaisni joie ni paix intérieure.

Un jour qu'il travaillait aux champs, il vit quelques oiseaux entrer dans un buisson, en sortir et jiuis bientôt y revenir encore.

Et s'étant approché, il vit deux nids posés côte à côte et dans chacun plusieurs petits nouvellement éclos et encore sans plumes.

Or, voilà qu'au moment où l'une des mères rentrait avec sa béquée, un vautour la saisit, Tenlèvc, et la pauvre mère se débattant vainement contre le vautour jetait des cris pcrçans.

A cette vue l'homme qui travaillait , sentit son ame plus troublée qu'auparavant, car, pensait-il, la mort de la mère, c'est la mort des enfans ! Les mien» n'ont que moi non plus , que deviendront-ils, si je leur manque?

Le lendemain, de retour aux champs, il s'achemina vers le buisson, et regardant, il vit les petits bien portans; pas un ne semblait avoir pàti.

Et ceci l'ayant étonné , il »e cacha pour voir.

El après un peu de temps il entendit un léger cri , et il aperçut la seconde mère qui distribuait s.> nourriture a tous les petits indistinctement, et il y en eut pour tous , et les orphelins ne lurent point délaissés dans leurs misères.

Et ce père qui s'était dcGé de la providence, raconta a l'autre père ce qu'il avait vu. Et celui-ci lui répondit : — Pourquoi s'inquiéter? jamais Dieu n'abandonne les siens. — Son amour a des secrets que nous ne connaissons point. Croyons, espérons, aimons, et poursuivons notre route en paix !

Si je meurs avant vous , vous scrcK le père de mes enfans, si vous mourez, avant moi . je serai le père des vôircs !

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