DU MOIS DE JUIN
La terre se Uit devant Alexandre! Toute littérature a fait silence devant le livre de M. de La Mennais. Les Paroles d'un croyant, celte torche brûlante, jetée tout à coup sir les opinions du monde, a jeté dans l'ombre tout ce qui est chez nous, histoire, drame, roman, poé ie. A l'heure qu'il est, l'Europe est occupée à commenter, à expliquer, à réfuter, à traduire, à conjurer et abjurer le livre de M. de La Mennais.
Même chez nous autres Français, qui ne sommes guère des gens de réfutation , les Paroles d'un croyant ont trouvé de nombieux réfutaleurs : les uns catholiques, les autres protestans ; l'un combattant pour le principe légitime, l'autre pour le principe républicain. C'est là un grand malheur, savez-vous, si c'est là une grande gloire, de soulever tant de questions opposées, d'inquiéter tant d'opinions contraires! Cela prouve qu'un livre s'est trompé doublement.
Parmi les réfutations dont je vous parle, il faut distinguer celle de M. MadroUe. M. MadroUe est un esprit ardent, un logicien vigoureux, un chrétien fidèle, soumis de toute son
âme et de tout son cœur an principe de l'autorité, et qui s'en vient en toute humilité défendre l'obéissance contre M. de La Mennais , qui l'attaque. M. Madrolle trouve comme nous que M. de La Mennais a attaqué dans son livre le droit de propriété et le droit d'autorité. Nous ne répéterons pas les argumens de M. Madrolle ; il y a coïncidence entre sa brochure et notre réfutation toute récente des Paroles d'un croyant.
Mais ce que nous ne pouvons approuver dans M. Madrolle , c'est son exhortation aux électeurs pour les détourner d'envoyer à la chambre des députés M. de La Mennais ; c'est là sans contredit une malheureuse idée. Trop heureux en effet serions-nous, si un beau jour nous pouvions voir M. de La Mennais, ce petit corps si faible pour la grande âme qui l'habile cet homme d'un extérieur si pauvre, et qui ne se distingue de la foule que par son re^-ard entrer dans cette assemblée de parvenus qui auraient de la peine à contenir leur sourire à la vue de ces bas bleus d'écolier, de ces gros souliers de paysan, de cet habit grossier, de ce vieux chapeau ! Figurez-vous en effet le paysan du Danube, homme de génie et chrétien ! Oui, ce serait là un beau et grand spectacle, M. de La Mennais à la tribune ; et tout d'un coup l'apercevoir au sommet de celle tribune, sans savoir comment il y est monté ; et tout d'un coup l'entendre parler aux hommes réunis celle langue savante et passionnée qu'on a comparée à la langue de J. J. Rousseau, sans doute pour faire honneur à Jean-Jacques ; et tout d'un coup se laisser aller à tous les enseignemens de celle politique du philosophe chrétien qui a passé par le dix-huitième siècle, et qui est allée sans transition de Bossuet à M.deLaMenanais ! Certainement ce serait là un beau spectacle , d'autant plus que rien n'empêcherait, si la France devait obéir au génie des hommes, et le reconnaître à genoux, comme il faut reconnaître le génie, de voir en face de M. de La Mennais, et attentifs à sa parole d'une part, Chateaubriand , le souverain pontife de la jwésie chrétienne M. de Lamartine, qui en est le David; d'autre part, M. de Filz-James, le loyal el intelligent royaliste, et M. Berryer, l'éloquence du siècle. Chateaubriand, Lamartine, Filz-James , Berryer , La Mennais ! La Mennais! Je demande à toutes les philosophies, à toutes les politiques, à toutes les chambres, à toutes les oppositions, à toutes les opinions, à toutes les tribunes , à toutes les conslilutions de ce monde, si jamais elles ont vu réunis de plus grands noms, de plus
grandes vertus !
Il est cependant une faute que nous ne pouvons passer à 1\L Madrolle : ce sont les personnalités qu'il s'est permises dans sa brochure contre M. de La Mennais. C'est bien plus qu'une faute pour M. Madrolle, c'est un malheur.
Revenons à présent au vulgaire des livres. Faisons notre choix dans le grand nombre de livres en peine qui se promènent tristement sur le rivage de la presse, attendant que vienne leur tour de passer dans la barque de la publicité. Triste métier que celui de servir de pontonnier à tous les livres sans renom !
Auquel entendre, je vous prie ? Cependant mettons hors de rang le premier volume du bel ouvrao'e de IM. Félix de Conny sur la révolution française. L'entreprise est vaste et hardie. Faire l'histoire de la révolution française du point de vue royaliste ; oser flétrir à la face du monde tant d'actions infâmes dont on est convenu de faire des actions loyales; tant d'hommes hideux pour qui on n'a pas eu assez de louanges ' L'entreprise de M. de Conny est pourtant justifiée même aux yeux de celui qui a lu l'histoire du premier historien; j'ai presque dit l'historien officiel de la révolution française, M. Thiers. M. Thiers, devenu ministre, et tombé de la dignité d'écrivain révolutionnaire à la dignité du pouvoir usurpateur, est bien embarrassé à l'heure qu'il est avec sa Révolution française. Il l'a faite si belle, et si grande et si innocente ! Il a si bien prouvé la vérité de cet axiome tout nouveau à savoir : V insurrection est le plus saint des devoirs, qu'une fois parvenu au ministère de l'inlcrieur, il ne sait plus comment échapper à Vexercice du plus saint des devoirs. Aussi est-il le plus malheureux des écrivains en particulier, et des ministres en général. Ecrivain, il est obligé de louer son livre, et. Dieu merci , il ne s'en fait pas faute ; ministre il est obligé de démentir son livre, et voilà ce qui le déchire! d'autant plus que ses anciens amis politiques s'en vont chaque jour, répétant les axiomes de ce livre. Derniè-
LA JEUNE FRANCE. i^i
rement encore, à propos des élections, ponr lesquelles M. Thiers s'est donné tant de soucis plus ou moins législatifs, intriguant, menaçant, promettant, destituant; voici un léger extrait qu'on a fait tout exprès pour lui dans sa propre histoire de la Révolution française. L'extrait est curieux et fort moral :
— « Le Directoire n'avait , du reste , à sa disposition , aucune des influences ni des infâmes escroqueries imaginées de nos jours pour diriger les élections au gré du pouvoir.
— » L'expérience a prouvii que l'argent ne manque jamais à des ministres môme responsables.
— » Le premier soin de la commune fut de s'emparer de la police, car, en temps de guerre civile , arrêter, poursuivre ses ennemis , est le plus important et le plus envié des pouvoirs.
— » Quand un parti devient maître dans un État , il se fait gouvernement, et bientôt forme les vœux et contracte les préjugés ordinaires de tout gouvernement; il veut à tout prix faire avancer toutes choses, et employer la force comme moyen universel.
— » Une opinion opprimée se signale presque toujours Ce n'est qu'une âme plus
exaspérée qui a conçu et exécuté l'acte ; on l'impute à tous les partisans de la même opinion, et on s'autorise ainsi à exercer sur eux de nouvelles vengeances et à faire des martyrs.
— » Nul n'est plus dangereux , plus cruel, que l'homme sans lumières et sans éducation , revêtu d'une autorité récente. S'il a surtout une âme vile , il est sans moralité naturelle; et s'il arrive tout à coup de la fange de sa condition au pouvoir, il se montrera aussi bas qu'atroco.
— » Le parti vainqueur veut convaincre , et il ment ; un reste d'espoir engage le parti vaincu à se défendre , et il ment ; et l'on voit, dans les discordes civiles , ces honteux procès, où le plus fort écoute pour ne pas croire , oîi le plus faible parle pour ne pas persuader, et demande la vie sans l'obtenir. C'est après l'arrêt prononcé, c'est après que tout espoir est perdu , que la digniié humaine se retrouve.
— » Les êtres vils s'acharnent sur les hommes de bien dès que le pouvoir leur en a donné le signal ! Aussitôt que les chefs ont jeté la première pierre , tout ce qui vit dans la fange se soulève et accable la victime.
— » Des conspirateurs qui se justifient sont perdus. Dès qu'ils ne peuvent pas avouer l'msurrection.... ils ne peuvent plus rien.
— » Les hommes qui poursuivent un but politique ne se figurent pas assez les souffrances individuelles des victimes, et semblent ne pas y croire, parce qu'ils ne les voient pas.
— M Tandis que les bouches sont fermées, que la soumission est sur tous les visages , la haine se renferme dans les cœurs , et l'acte d'accusation des vainqueurs se prépare au milieu de leur triomphe.
— » C'est dans les momens d'une soumission absolue que les âmes exaspérées éclatent , et que les coups de poignard sont à redouter pour les autorités despotiques.
— » C'est toujours la jeunesse qui est la première à se soulever contre un régime oppresseur.
— » Après la terreur, il fallait oublier le passé, régler des mouvemens désordonnés, adoucir des lois trop cruelles , et songer qu'en politique il faut réparer les maux , et jamais les venger.
— » Ils furent condamnés ( députés de prairial) ; car une commission à laquelle un gouvernement envoie des accusés importans, ne sait jamais les lui renvoyer absous.
— » On ne détruit pas les souvenirs avec des baïonnettes.
— » Un seul membre, sur douze qui s(; succédèrent , fut accusé d'avoir fait des profits particuliers ( Barras ). De quel gouvernement au monde peut-on dire la même chose?
— » Des républicains qui croyaient voir un nouveau César (18 brumaire) , pouvaient s'a mer du fer des Brutus sans être des assassins. Il y avait une grande faiblesse à les en jusiifier. » ( Histoire de la Révolution française de M. Thiers.)
Ne dirait-on pas que tout cela est écrit d'hier dans quelqu'honorable journal d'opposition ?