AU JOURNAL DES DÉBATS
Ce n'était pas assez qu*iine loi sacrilège ,
A quelques favoris livrant son piivilége,
Vous eût investis seuls d'un droit commun à tous :
OEuvre de vos amis, la lui , faile pour vous ,
Vous faisait peur encore. Il fallut la corrompre.
L'instrument dans vos mains menaçait de se rompre,
Et, n'osant le briser, vous sûtes, contre lui,
D'un indigne secours vous assurer l'appui.
Cet ignoble arsenal de brigue officielle ,
Que vingt maîtres divers ont retrouvé fidèle , Par vous, à voire tour, largement exploité,
D'avance vous promit le succès convoité. Vous, naguère aux mépris de la race future , De nos/)o//s corrompus dénonçant l'imposture ,
Et des pouvoirs d'alors fougiieux accusateurs ,
On vous vit, du passé lâches imilaleurs,
Fouillant du tourniquet les houleuses annales,
A chaque ministère emprunter ses scandales.
Et surpasser tous ceux que vous aviez flétris.
En vain , vous flagellant de vos propres écrits ,
La presse vous jeta, noblement courroucée ,
La sentence pour vous dans vos pages tracée.
Le cri public en vain , d'un blâme mér.té,
Poursuivit chaque jour votre déloyauté ;
D'un murmure impuissant vous n'aviez rien à craindre:
Le sort vous mil si haut; et, dût-il vous atteindre,
Vos fronts ont i\h>. long- temps désappris à rougir.
Il fallait écarîer ce qui n'eût su fléchir;
Il f.iilait que , docile , et de lous vos caprices
Se faisani l'hunib e écho , l'urne de nos comices,
Quand vous faisiez semblant d'uilerroger sa voix.
Vous réiKîtàt les noms dont vous aviez fait choix.
Il fallait , étouffant l'opinion rebelle ,
Vaincre et vaincre, à tout prix. La proie était si belle!
La France , pour cinq ans encor à dévorer,
Nos coffres pour cinq ans encor à piéssurer.
Cinq ans de règne encor! Proiiigues de bassesses, De menaces , de fraude , et d'or, et de caresses , Vous l'emportez enfin. Gloire à votre parti ! De l'urne électorale un mensonge est sorti. Les chiffres sont pour vous, et de votre artifice, Vous, en secret , déjà rêvant le bénéfice , Et tout fiers d'un triomphe à grand bruit annoncé , Vous dites : « Entre nous la France a prononcé , « Respectez son arrêt ! La France vous rejette ,
(I) Ces vers ont été improvisés par un de nos collaborateurs , avant-hier soir, après la lecture d'un article du Journal des Débats, sur les élections de 1834. Malheureusement toute l'édition ordinaire était imprimée ; nous lui donnons une place ici aux dépens d'une page de faits que nous rétablirons le mois prochain.
LA JEUNE FRANCE. d 29
« La France nous choisit. » Non ! la France est muette;
Vous la calomniez ; la France n'a rien dit ;
La France vous dément. Pour qu'elle répondît ,
Pour qu'elle décidât , l'avez vous consultée ?
Quoi' lorsque de vos lois vous l'avez insultée !
Quand la France, par vous, arrachée à ses rois ,
S'est vu ravir encor le plus cher de ses droits !
Ne lui sauriez-vous même épargner vos outrages ?
Osez compter le peuple, et comptez vos suffrages ;
Puis , du seuil du Forum d'où vous l'avez chassé ,
Dites au peuple encor: « la France a prononcé! »
Que sont cent mille voix mises dans la halance ,
Piès des millions de voix dont vous privez la France ?
Si , plus libre , elle eût pu faire entendre sa voix ,
N'en douiez pas , la France aurait fait d'autres choix;
A de meilleures mains confiant sa fortune ,
La France d'autres noms eût doté la tribune :
Au lieu des noms obscurs qu'on la force à subir,
N'est-il pas de grands noms qu'elle eût voulu choisir ?
A l'Europe en suspens qui de loin nous coniemple,
A la patrie en deuil, offrant un autre exemple ,
Paris même, Paris , s'il eût délibéré ,
D'enfans nés dans son sein se serait honoré.
Paris n'a pas besoin qu'on lui fasse l'aumône:
lia de beaux joyaux encor à sa couronne,
Et pouvait s'abslenir de vos célébrités :
Ainsi gardez pour vous vos médiocrilés :
Tous Ces (juasi-talens, ces quasi-consciences,
Et ces quasi-vertus , et ces quasi-sciences ,
Vos scribes , vos rhéteurs , vos marchands parvenus,
Tous ces Iribuns à vendre ou bien déjà vendus:
C'est votre France a vous, mais ce n'est pas la nôtre.
Plus loin , autour de vous , j'en sens frémir une autre ,
Qui , confiante au Dieu qui lient tout dans sa main ,
N'a pas remis sont sort au hasard d'un scrutin ,
El qui de vos succè-; ne s'inquièle guère.
Que lui fait, dites-moi, ce succès éphémère?
Dans son cœur, une voix qui ne saurait tromper,
Lui dit que l'avenir ne lui peut échapper :
Elle attend , et, sans vous, nombreuse , unie et forte,
Voit passer à ses pieds le flot qui vous emporte.
Lasse du joug ignoble où vous la leienez,
Voyez-la soulever, de ses bras enchaînés ,
Les fers qui tôt ou tard lui forgeront des armes!
Sombre, silencieuse, et dévorant ses larmes.
Sans se décourager, elle marche à son but;
Et, l'œil sur l'horizon , d'où lui vient son salut,
Compte combien de jours la séparent encore
Du jour dont ses regards ont salué l'aurore.
F. C. D. Damery.