PLAIES SOCIALES (O
L'Eg[ypte a eu sept plaies , mais quelles plaies comparées aux nôtres ! De misérables sauterelles ! des eaux changées en san{j î le soleil obscurci par des nuajjes ! Ces vieux peuples d'Egypte étaient heureux dans leurs misères, comparées à nos misères. Ne parlez donc pas des sept plaies d'Eg\pte : Moïse est venu, qui les a toutes dissipées par son souffle î Mais quel sera le 3Ioïse qui soufflera sur les plaies qui nous dévorent ?
Nous avons plusieurs plaies, nous autres ; mais profondes et déchirantes ! mais dévorantes et cruelles ! Ce sont les plaies d'une société vieillie et gangrenée, et livrée à toutes les convulsions du désespoir î Mais ne disons pas qu'il n'y a pas de remède ; n'arrachons pas l'espérance du cœur de l'homme, de peur d'arracher son cœur avec l'espérance. Ces plaies tiennent à une'société qui a accompli sa destinée et qui s'en va faisant chaque jour place à la nôtre.
Voyez la décadence de l'humanité ! I^ première plaie de l'homme fut la science du bien et du mal. Il porta la main à l'arbre de vie, et sa main le dessécha. Il porta le fruit défendu à ses lèvres, et ses lèvres devinrent brûlantes î Depuis ce temps , la science n'a pas cessé de poursuivre l'humanité comme une cruelle ennemie. Alors commencèrent ces révolutions et ces révoltes, dont la suite déplorable compose ce que nous appelons orgueilleusement l'histoire. Puis, de révolutions en révolutions , de révoltes en révohes, nous en sommes venus à la révolution de 1850, qui sera la dernière révolution de ce monde, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu.
Vous voulez savoir quelles sont les plaies sociales qui nous dévorent : en voici trois :
1° L'amour immodéré de l'argent;
2^ L'indifférence en matière de religion;
5° Le monopole universitaire;
Ceci ferait le sujet de trois grands livres, si nous avions le temps de les écrire, et si vous aviez le loisir de les lire. Qu'il me suffise de toucher légèrement à ces tristes plaies avant d'en indiquer le remède : nous autres, les jeunes houunes de la France, nous ne connaissons pas de maux sans remède, point de plaie sociale sans espoir de guérison.
l*". De l'amonr de l'argent.
Je dis donc que l'argent est la première de nos plaies sociales.
Après s'être emparé de tous les pouvoirs , l'argent s'est empaiH^ du plus grand
(1) Le prix a été décerné à M. Jules B...., que nous n'avons pas Ihonncur do connailrc. La commission a lu avec beaucoup d'intérêt plusieurs des autres articles qui lui ont été envoyés sur ce sujet, et elle a regreté vivement de n'avoir pas été mise à même d'interroger le secret des lettres qui les accompagnait, pour en découvrir les auteurs, qu'elle aurait cités avec éloge.
LA JEUNE FRANCE^ O AOCT iSoÂ. NUMERO 5. 2*" ANNÉE. 9
pouvoir des sociétés modernes , de celui qui a renverse et qui a remplacé tous les autres : le pouvoir de la presse.
Ne croyez pas que je veuille ici faire le procès à la presse. A Dieu ne plaise que je veuille lui refuser tous les respects qui lui sont dus ! La presse est la reine du monde : après avoir tout renversé devant elle, elle a voulu tout reconstruire : elle a fait comme les conquérans de l'Asie, qui ont voulu être fondateurs d'empires, après en avoir été les destructeurs. La presse a donc fondé son empire; et après avoir attaqué toutes choses, elle se défend à son tour. Après avoir produit de g^rands ravages, la presse a produit de petits ravages , qui ne sont guère moins nuisibles. Après les coups d'état de la presse, nous en sommes venus aux coups d'épingles ; après la presse de la politique, nous avons eu la presse de l'argent ; après les grands livres, nous avons les petits livres. Ces petits livres sont des histoires pittoresques, des philosophies pittoresques, des poésies pittoresques , etc. , etc.
Ce ne sont pas des livres dangereux dans la forme, ni dangereux dans le fond ; ce sont des livres inutiles. Le prix de ces livres pittoresques les met à la portée de tout le monde. Pour deux sous, le premier venu dans le peuple peut acheter une histoire de France, ou d'Angleterre, ou d'Italie, ornée de très-superbes gravures sur bois. Pauvre homme du peuple! qui ferait bien mieux de s'acheter un fruit mûr pour manger avec son pain que de perdi*e ses deux sous à acheter une mauvaise histoire fabriquée par des manœuvres sans nom et ornée de gravures qui ne représentent rien de ce qu'elles devraient représenter. Au premier abord, ce n'est pas là une grande plaie sociale; mais en y réfléchissant bien, on se prendra à être profondément affligé en voyant ce que l'argent a fait de la presse , et quel noble emploi on pouvait foire des belles facultés d'un peuple si disposé à se priver même du nécessaire pour acheter des hvres. On se surprend à regretter bien vivement qu'on n'ait pas imaginé encore de sauver un si beau peuple des enseignemens erronés en lui faisant des hvres utiles, des histoires simples mais bien faites, en lui donnant des préceptes de sage et saine philosophie, comme en enferme l'Evangile par exemple. Vous n'appellerez pas cela une plaie sociale : vendre au peuple des livres qui pourraient être de bons livres, et qui sont des hvres inutiles; abuser si méchamment de la plus intelligente nation de l'univers, et de son ardeur à s'instruire, en lui vendant à vil prix les plus tristes livres du monde; spéculer en un mot sur notre amour de l'extraordinaire et de l'impression ; tout cela pour gagner un peu d'argent : voilà certainement un des plus tristes abus que l'argent ait pu faire de la presse, ce quatrième pouvoir de l'Etat.
Certainement, ce grand besoin de lecture que le peuple s'est senti tout à coup, si quelqu'homme de sang-froid, et si surtout un homme désintéressé avait su s'en emparer et s'en servir, il aurait pu opérer de grands prodiges. Cet homme-là aurait donné au peuple, pour le même argent qu'on lui a volé à lui vendre des livres inutiles, une bibliothèque faite exprès pour le peuple. Il aurait fait choix dans toutes les connaissances humaines de celles qu'il importait à ses lecteurs de savoir; il les eût menés pas à pas et prudemment à la science vulgaire, c'est-à-dire à la véritable science du peuple; il aurait pris les deux sous du peuple chaque semaine, non pas pour s'en attribuer o ou G centimes, mais pour les faire fructifier par son intelligence et pour les rendre au centuple en instruction , en morale , en consolations de tout genre. Un pareil homme honnête et dévoué, comme nous disons, aurait tenu dans ses mains tous les pcnchans, tous les amours, toutes les vertus du peuple ; il
LA. JEUNE FKArSCE. ^û6
aurait été l'ami et l'instituteur du peupUî ; il aurait été roi dans ces masses que trop souvent ri{jnorance a soulevées; roi par l'intelligence et par les bienfaits; il aurait mieux, fait que de gagner sou à sou quelques sommes d'argent prélevées sur la crédulité et sur l'ignorance des acheteurs ; il aurait gagné tout respect et toute autorité parmi ces hommes qu'il eut éclairé; il aurait été mieux que riche, il aurait été grand et respecté.
Admirez le malheur du peuple en France ! Long-temps il fut plongé dans l'ignorance et la superstition. A peine il sut lire que vint une révolution terrible pendant laquelle on lui fit lire des livres subversifs de toute société ; livres dangereux dont les atroces doctrines ont porté à la tête de ce peuple, et qui en ont fait le plus sanglant bourreau de l'univers; oui, du peuple de France, si doux, si humain, si honnête, si poli. La presse révolutionnaire, voyez-vous, c'était déjà la presse d'argent !
Vint l'Empire. L'empereur eut la main forte et puissante , et son profond regaid plongea bien avant dans les masses. Aussi eut-il bien vite fait rentrer dans le peuple de France toute l'imprudente licence qui s'en était échappée. L'empereur demandait aux Français non pas de savoir lire, mais de savoir se battre , bien sur d'être obéi sur-le-champ.
Quand il menait la France à la guerre, la guerre était la première science de notre vieille Gaule. Donc, pendant que les Français se battaient, ils ne raisonnaient pas. Ils o])éissaient au bruit du tambour; ils ne discutaient pas les ordres de l'empereur. L'empereur leur ouvrait le monde; mais en revanche il leur fermait toute science ; aussi toute la France fut-elle si fort docile aux volontés impériales que jamais, tant qu'il a régné, nous n'avons pas pu avoir un livre écrit en français , pas même une tragédie passable. Le peuple de France oublia toute espèce d'étude au milieu des batailles ; il n'avait jamais été si fier.
Quand l'empereur eut accompli si bien toute sa destinée, qu'il n'y eut plus d'autre ressource pour l'Europe que de se réunir en masse et de l'écraser de son poids, la restauration apporta à la France d'autres lois et d'autres mœurs, ou plutôt elle lui apporta des lois et des mœurs. Sous ces lois protectrices, la France put penser tout haut. Habituée qu'elle était à recevoir des ordres sans les discuter, elle fut heureuse d'entendre parler d'une charte. Alors recommencèrent pour le peuple les publications qui l'avaient déjà surpris une fois à la révolution de 89. La presse d'argent commença à relever la tête. Le peuple alors se souvint qu'autrefois avant l'empereur, avant d'avoir su se servir d'un fusil , il avait su hre. Il se souvint qu'il avait appris à épeler dans les publications de la 3Iontagne, et que M. Robespierre, 31. 31arat, 31. Danton avaient été ses maîtres d'école, sanglans précepteurs ! Ce fut à ces souvenirs du peuple de la révolution et de l'empire qu'on adressa cette immense quantité de volumes de Voltaire, qui paraîtrait incroyable si nous ne les avions pas vu fabriquer sous nos yeux (1). Cela s'appelait le Voltaire des chaumières. Terrible ironie de la presse d'argent ! cruelle profanation î Voltaire dans les chaumières î Voltaire, le courtisan le plus souple du IS*" siècle, l'homme le plus heureux, l'homme qui rit toujours, même sur les ruines de Lisbonne, le Voltaire des ciiau.\iières ! En même temps qu'on lui donnait le Voltaire, c'est-à-dire l'ouvrage le plus dangereux pour tout esprit qui s'abandonne à tout ce qu'on lui raconte, et qui se laisse
(1) Il en a été vendu pendant la restauration deux millions huit cent quatre-vingt-dixneuf mille volumes. Voilà comme la restauration traitait si mal la liberté de la presse!
^o6 LA JEUINE FRANCE.
entraîner où l'on veut le conduire , et qui accepte comme d'honorables et sages vérités tant d'horribles mensonges, si i'aciies à réfuter cependant, on mettait entre les mains du peuple la Charte. La Charte constitutionnelle a lini sans doute par lui faire bien comprendre qu'il n'y avait que deux choses sérieuses dans ce monde : l'incrédulité et les lois révolutionnaires du pays. C'était là un petit peuple merveilleusement instruit, n'est-ce pas ?
A la même époque un homme qui fut aussi un heureux de ce monde , vivant avec les riches et les puissans , sans être ni puissant ni riche; un homme qui chanta le vin et l'amour, Bonaparte et Lisette; un chansonnier, Béranger, faisait paraître ce recueil d'épicuréisme senîiîncntal et rimé , qui a été l'évangile de l'opposition , et qui a fait tant de ravages. Déranger suivit Voltaire dans la bibliothèque du peuple, et il y produisit un bien autre bouleversement. Quel bruit c'était alors! dans toutes les bouches , dans toutes les âmes , dans tous les cœurs , on retrouvait les vers de l'Epicurien. Vous entendiez dans la foule un homme en guenilles chanter les chansons de Béranger sur les fleurs , les festins et le vin de Champagne; vous vous retourniez , et vous voyiez un malheureux mort de faim et de soif.
Cependant le peuple achetait le Béranger avec plus de fureur même que le Voltaire. Ainsi, il y avait en France telle chaumière dénuée de tout, où l'on pouvait voir entre deux haillons un VoUaire des Cliaiimicres et un Béranger des Chaumières. Voilà où nous avait conduits la presse d'argent.
3Iais Béranger a passé comme Voltaire. Béranger a été emporté par la révolution de juillet 1850, conmie le dernier bouchon du vin de Champagne au dessert. Béranger n'existe plus que pour ses amis. Les chaumières qui l'ont chanté avant la révolution de juillet, voyant que Béranger ne chantait plus depuis cette révolution, sont entrées en déiiance, et elles n'ont plus chanté à leur tour. Au reste, rien n'était changé dans l'éducation des chaumières; elles n'avaient qu'un livre inutile de moins.
Depuis la révolution de juillet, la presse d'argent n'est pas restée oisive, bien s'en faut; elle aime trop l'argent du peuple! Le peuple n'a pas manqué de littérature. Tout peut manquer au peuple : le pain et le vin, ces deux nécessités de la vie; la religion, celte consolation dans ses maux, cet autre pain du pauvre; mais jamais les livres ne lui manqueront. Depuis 80, on fait des livres au peuple, tous prétendusexcellens. L'Empire a fait cesser cette fabrication; maisdc^puis l'Empire elle a recouimencé de plus belle. A présent, à défaut de lîéranger qui avait remplacé Voltaire, on vend au peuple des journaux économiques, des almanachs économiques, des livres futiles qui ne lui apprennent rien, si ce n'est à lire des choses insipides; ce qui est un grand malheur.
Voilà la plus funeste conséquence de l'amour de l'argent : les livres vendus au peuple à grosse usui-e.
Mais l'ai'gent pour s'être attaqué à la presse, et pour en avoir fait un de ses instrumens, n'a pas cessé un de ses ravages sur les autres points de la société. L'amour de l'argent envahit le monde. Horrible plaie, et plus profonde de jour en jour! L'argent a remplacé chez nous la vieille probité, le saint honneur, la loyauté antique, la foi jurée, le respect des sermens, la soumission à l'autorité qui vient de Dieu. L'argent a remplacé toutes les noblesses. La noblesse des armes qui vous transmet un nom glorieux acheté au péril de la vie, la noblesse du talent qui cherche en vain à s'attirer un des regards de la foule; mais la foule ne regardeque l'argent; la
noblesse de la vertu qu'on insulte, les belles actions qu'on nicœunail. L'arj^ent est \e grand mérite du monde. Il ordonne, il commande, il {gouverne; les ju{»:emens des hommes, il les fait; il foit du bien le mal , et du mal il l'ait le bien : dans les villes , hors des villes, il ouvre d'immenses coupe-gorges qui sont ouverts à tous, sous la protection des lois : ces coupe-gorges s'appellent les maisons de jeu et la Bourse. On sait ce que c'est qu'une maison de jeu: ce sont des établissemens où les malheureux portent leur argent, afin qu'on le prenne dans un certain temps donné; si bien qu'ils sont forcés de se donner la mort, et de laisser à la misère toute une famille qui n'a plus pour ressource que le vice ou le crime. Mais la Bourse, qui pourrait dire ce que c'est que la Bourse? jeu bien plus cruel qu'un jeu caché , jeu bien plus horrible; qu'une roulette qui tourne, et que le dé qui roule. A la Bourse, on joue sans savoii* comment on joue, on perd sans savoir comment on perd, on est ruiné et on se demande pourquoi? Oh ! vous demandez pourquoi vous êtes ruiné ! mais parce qu'il a plu à tel peuple de se révolter, parce que telle monarchie est tombée tout à coup cette nuit pendant que vous dormiez à son ombre. Voulez-vous savoir ce que c'est que la Bourse? prenez pour exemple le dernier événement politique : la politique, cette maladie sociale qui ne laisse de repos à personne, pas même à ceux qui ne savent rien des gi*andeurs de ce monde, et qui n'ont vu la royauté que sur le chemin de l'exil, sur la route de Cherbourg. Prenez donc pour exemple un événement politique qui occupe le monde à cette heure : quel est le moyen en effet de ne pas s'occuper de ce qui occupe le monde? Ainsi, nous étions en repos l'autre jour , les élections étaient faites ; le gouvernement de France se promettait cinq ans de repos et de calme. (Cinq ans de repos ! voyez h beau rêve !) Tout à coup, le lendemain de ce beau rêve, est arrivée l'annonce du changement de ministère en Angleterre. Lord Grey, vaincu encore une fois par le reprtîsentant des catholiques de l'b'lande , le terrible O'Connel , cet honune de tant de persévérance, d'énergie, d'éloquence et de courage! C'est un bel exemple! c'est un bel exemple du courage chrétien , cet O'Connel qui fatigue toutes les puissances de l'Angleterre , cet ardent orateur qui s'est fait roi d'un peuple opprimé, roi par la croyance ! Cette puissance égale à toutes les puissances de la terre et dont le souffle abat les ministères ; eh bien ! notre cathohque O'Connel n'a plus voulu du ministère de lord Grey, il n'a plus voulu de ces demi-mesures, de ces tempéramens inutiles, de ces résolutions sans fin , de ce juste-milieu anglais; il a voulu avoir autre chose; et lord Grey, soutenu par toute l'Angleterre et par toute la France, a été obligé de céder la place, et de disparaître devant O'Connel ! C'esi qu'O'Connel protège et défend les catholiques; O'Connel est soutenu })ar la prière catholique : O'Connel est un homme rehgieux ; il fait de l'opposition religieuse; il a la croix pour étendard. Ceux qui s'étonnent de cette puissance, ceux qui ne la comprennent pas, ceux qui en murmurent, ceux qui s'agitent vainement et dans tous les sens pour y échapper; ceux-là ont parfaitement oublié quelle est la force dcf> idées religieuses , quelle est la puissance des honnnes qui représentent ces idées; ceux là ne sont pas au niveau du grand et légitime révointionnaire O'Connel.
Donc lord Grey ayant fait retraite devant O'Connel, nos honunes d'état de Paris, qui ne sont pas les plus habiles à tout ''comprendre , se sont fort étonnés de voiiqu'un simple petit avocat, député de l'hlande, eût tout d'un coup, et à sa volonté, un grand pouvoir; mais l'Angleterre ne s'en est pas étonnée, mais l'Irlande ne s'en est pas étonnée. Mais tous les gens de foi ne s'en sont pas étonnés, mais même
-158 LA JEUINE FRAISGE.
les gens de sens ne s'en sont pas étonnés, et il n'y a eu d'étonnés que nos petits hommes d'état qui, la veille, se félicitaient de la paix universelle, et qui la voyaient remise en question , le lendemain , par la {^râce d'O'Connel le catholique.
Nous avons donc été ainsi pendant plusieurs jours , nous demandant où en sont les fonds anglais ! car toutes choses aujourd'hui se font pour la Bourse ou par la Bourse. Hier encore on se foisait partout la même question : mais aujourd'hui (15 juillet ), nous voilà bien à une autre histoire ! Il ne s'agit plus de lord Grey ni des fonds anglais; il s'agit des fonds espagnols et de don Carlos qui est rentré en Espagne; oui , don Carlos le roi d'Espagne, la semaine passée on l'avait vu à Londres; on prétendait qu'il s'était laissé faire simple gentleman : c'était un roi de moins comme don Miguel. On s'était endormi là-dessus quand hier, à la Bourse, ( la Bourse le grand chantier des révolutions humaines), la première chose qui frappe les regards de tous nos hommes d'argent qui se font en même temps des hommes pohîiques, c'est l'emprunt de don Carlos, un emprunt affiché , un emprunt officiel! Et en effet, don Carlos s'était échappé de l'asile que lui avait offert l'Angleterre; il était rentré dans cette belle Espagne, si chevaleresque toujours; et la preuve qu'il prétendait sérieusement à cette couronne qui est à lui, c'est qu'on affichait son emprunt à la Bourse ! C'est le premier acte de royauté aujourd'hui: faire un emprunt. Autrefois on levait des armées, et on marchait en avant, sauve qui peut ; aujourd'hui ce sont des écus qu'on lève à chaque royauté nouvelle qui se met sur les rangs; les petits capitalistes de Londres , de Paris, d'Amsterdam, sont convoqués par les grands capitalistes, qui leur proposent de confier leur argent aux destinées de ces royautcîs errantes; bien entendu que l'argent est prêté à grosse usure. Les petits capitalistes, séduits par la grosse usure, confient leur argent aux gros capitalistes, qui le prêtent aux royautés en péril. Si la royauté se sauve, elle paie ses dettes; il y a gain pour les prêteurs, et le gros capitaliste, qui n'a rien prêté, partage le bénéfice du prêt avec le petit capitaliste qui a couru toutes les chances. Voilà ce que c'est que la Bourse. Ainsi, tel qui avait fait l'autre jour sa fortune pour avoir souscrit autrefois à l'emprunt des cortès d'Espagne, a été ruiné hier pour avoir prêté son argent à la petite reine. Au premier succès de don Carlos (qu'un royal courage remette sur son trône), notre capitaliste refera peut-être sa fortune défaite. On se rit de pitié en voyant à quelles chances, et des chances étrangères encore , sont livrées les fortunes particulières dans ce Paris qu'on appelle la capitale de la civilisation.
Mais il y avait ôé'ya long-temps que le satirique latin l'avait dit : La vertu après l'argent ; virins post nmnmos.
Connnent donc définir , et surtout comment respecter une histoire dont les hauts faits, dont les revers, dont la gloire et dont les infamies ne peuvent se traduire que par ce mot ignoble , l'argent? Comment se mettre à trembler devant des révolutions, qui n'ont pour dernier résultat que celui-ci, faiie baisser la rente de cinq francs? Comment juger ce siècle d'argent, ces hommes d'argent, ce pouvoir d'argent, cette littérature d'argent, ces consciences d'argent? 0 ville vénale, que'fachcleraiSy si je pouvais la paifer! disait Jugurtha de la ville de Rome. Vous avez tort, Jugurtha ; vous êtes trop timide ; arrivez , arrivez , ne désespérez pas de cette noble emplette; faites toujours vos oflVes pour la moitié de la ville, on vous en vendra pour l'argent que vous aurez !
Nous ne sonderons pas plus profondément cette terrible plaie sociale. L'argent ,
LA JEUINE riîANCE. 159
qui fait, chez nous, les deux plus importantes affaires de ce monde , les lëvolutions et les livres, c'est une plaie qui fait peur : elle est hideuse, elle est sans gloire , elle a mis la nation la plus éclairée de l'univers à la merci de tout ce qui est homme de finances; elle a fait de la politique une vaste usure. Nous avons été de bons chrétiens , de courag^eux soldats , de hardis navigateurs , de grands poètes , d'audacieux philosophes ; nous sommes des joueurs à la Bourse. Nous avons été les chevaliers de François I", les soldats de Henri IV, les courtisans de Louis XIV, les orateurs de la Gironde, les soldats de Bonaparte ; nous sommes aujourd'hui des spéculateurs à la suite d'hommes sans nom , sans vertu et sans patrie : vous voyez donc bien qu'il n'y a pas de quoi parler long-temps de cette plaie hideuse, l'argent?
Venons maintenant à la seconde maladie du corps social. — L'indifférence en matière de religion.
â*'. De l'indifférence en matière dereligion.
Dangereuse maladie en effet , qui a perdu nos âmes ; triste sommeil qui ressemble à un engourdissement mortel ; profonde léthargie dont aucune voix humaine ,. pas même la plus puissante de toutes , la voix de de La Mennais, chrétien , n'a jamais pu nous tirer, l'indifférence religieuse, ce trépas moral, ce grand crêpe funèbre qui entoure toutes les intelligences; on ne croit plus, on n'espère plus, on ne craint plus. La foi est éteinte dans le cœur de l'homme, la foi, qui a produit tant de merveilles , qui a éveillé tant de grands génies , qui a soulevé tant de grandes idées , qui a produit tant de chefs-d'œuvre ; la foi chrétienne , qui a produit le seizième siècle , le plus grand siècle de la pensée. Remontez tant que vous voudrez dans l'histoire du monde moderne , vous trouverez que la croyance est la souveraine de toutes les idées et de tous les hommes. Patrie, liberté, nationalité, tous ces mots de ralliement des peuples antiques ont été remplacés chez les peuples modernes par un mot plus fécond , plus grand et plus saint : la croyance. Par la foi chrétienne , l'Europe est montée au rang des nations civilisées ; avec la foi chrétienne, l'Europe est devenue intelligente et guerrière; elle a rendu à l'Orient religion pour religion , poésie pour poésie , vertus pour vertus. La foi chrétienne nous a fait tout ce que nous avons été ; elle a arraché l'Italie aux Barbares; elle a fait des Barbares des chrétiens ; elle a été tout notre drame , toute notre poésie , toute notre histoire, tout notre bonheur, tout notre orgueil, toute notre liberté. Mais , ô mon Dieu ! comment l'avons-nous oubliée cette ferme croyance qui nous a fait accomplir tant de chefs-d'œuvre? comment s'est-il éteint ce flambeau qui a jeté sur le monde esclave la lumière de l'espérance? Par quelle suite inouïe de déceptions et de misères en sommes-nous venus à ne plus nous souvenir de nos destinées sur la terre et de nos destinées dans le ciel? Immense question, que M. de La^Mennais avait résolue dans un premier livre de l'Indifférence en matière de religion , (ju'il a voulu résoudre une seconde fois dans un second livre : Paroles ci un Croyant; si bien que cette grande question l'a ébloui lui-même , lui , le grand génie , et qu'il a été conduit de raisonnemens en raisonnemens à faire le livre le plus dangereux qu'ait jamais publié un catholique depuis Luther.
Résumons-nous : dans ce grand mouvement de tous les peuples, dans cette grande inquiétude de toutes les intelligences , dans cet horrible malaise de toutes les consciences honnêtes , au milieu de cette société que l'amour de l'argent rend aveugle, que la peur rend stupide, et que l'indifférence religieuse accroupit dans
4Â0 LA JEUINE FRANCE.
une torpeur qui lui sera mortelle', il y a des hommes heureux et tranquilles ; ce sont les vrais chrétiens : ceux-là sont les vrais philosophes, libres et sages , libres et riches, véritablement heureux. Salut à vous, qui osez avoir de la loi à la face du monde, qui jouissez d'un repos constant, qui avez vu le passé sans peur, qui voyez le présent , et qui attendez l'avenir sans crainte ! Notre calme à nous est un calme apparent, pendant que vous êtes calmes et de sang-froid, parce que vous êtes armés des trois grandes vertus qui font l'homme sage : la foi , l'espérance et la charité. Nous , au contraire , nous sommes de sang-froid , parce que nous n'avons plus ni foi, ni espérance, ni charité; c'est le sang-froid du cadavre, c'est le calme du cimetière. Que nous importent toutes choses? nous sommes blasés sur toutes choses ! Notre cœur est sec et froid , il ne bat plus que par instans et (juand il a peur; il n'aime plus, il ne se connaît plus; il a passé si souvent de l'amour à la liaine, de la joie au désespoir ! Notre àme est abattue; elle ne croit plus à l'avenir; elle ne se fie plus à ces destinées immortelles; elle a perdu l'espérance et ses ailes légères avec lesquelles elle montait au ciel. Ainsi tombés, ainsi dégradés à nos propres yeux , nous-mêmes , le moyen de nous intéresser à nos semblables , de les plaindre, de les secourir, de les aimer ! Et puis le temps nous manque pour toutes ces grandes choses, la sécurité nous manque; n'ayant pas foi en nous-mêmes, nous n'avons foi naturellement en personne ; nous ne croyons pas même au temps et à un avenir ! Jeunes encore , nous avons vu tant de fortunes crouler , tant de grandeurs s'évanouir, tant de révolutions puissantes passer comme l'ombre ! nous ne nous considérons plus sur cette terre que comme des voyageurs sans un abri oîi reposer leur tête, sans une fontaine où se désaltérei', sans une étoile dans le ciel qui les conduise ! J'ai presque honte à le dire ; mais toute ambition est morte dans les âmes; oui, l'ambition, cette dernière faiblesse, qui sert encore à prouver qu'il y a des hommes, quand les hommes n'ont plus de vertus pour se prouver eux-mêiries ; l'ambition est morte ! Voilà ce que les révolutions ont fait du peuple le plus hardi, le plus courageux, le plus ambitieux de l'univers.
Vous demandez les causes de cet (îtrange malaise : aucun philosophe ne le sait , excepté le grand philosophe qui est là-haut ! Il faut croire cependant que notre époque en est à regretter à présent, vous le dirai-je? le scepticisme dont on lui a tant fait peur. Depuis qu'elle a renoncé au scepticisme , sa dernière croyance , comme à une mode usée, la France s'est mise à ne plus douter; mais, le doute absent, la croyance n'est pas revenue. Voilà où mènent les cnseignemens incomplets donnés au peuple. Vous vous acharnez à lui ôter le scepticisme dans lequel l'avait bercé Voltaire ! Tache inutile : il fallait le remuei' et le réveiller de nouveau avec les croyances de Bossuet !
Ici nous tombons naturellement dans la troisième plaie sociale : la loi universitaire. Cette loi de vandales, qui livre au lise de l'Université tous les enfans de la grande famille Irançaise, qui arrache le fils à son père et à sa mère, pour soumettre cette jeune intelligence au même joug des doctrines serviles , au même enseignement monotone et impur, aux mêmes professeurs patentés! Triste plaie encore celle-là, et qui perdra la société, si l'on n'y prend garde! Mais est-il besoin de nous appesantir sur ce triste sujet? est-il besoin de démontrer au pèie de famille qu'il a le droit d'c'lever selon son àme el sa conscience l'enfant que lui a donné le ciel? Il y a des lois si injustes, qu'elles n'ont pas besoin de conmienlaires.
Toutefois ne désespérons de rien : la Jeune France , qui répète toutes les nobles
LA JEUiSE FRANCE. \A{
paroles, aime surtout à répéter celle-ci: espérance. Oui, jeunes hommes, avec le courage, l'espoir et la foi, nous parviendrons à porter remède à tous ces maux ; nous opposerons à la presse d'argent la presse loyale, à la bourse et au jeu, la saine philosophie et des principes de morale pratique ; nous combattrons l'indifférence religieuse par nos actes et par l'Evangile le hvre des livres. Quant à l'éducation de la famille, l'influence du père et de la mère sur l'enfant, il suffira d'éclairer la nation pour que les pères et les mères se sentent le désir et la force de reconquérir tous les droits de la famille. Et quel plus bel exemple pouvons-nous donner aux ixtmilles de France que celui-là ! tous les jeunes talens l'espoir de leur patrie, qui se réunissent pour s'instruire, s'exhorter et s'encourager les uns les autres, afin d'atteindre en commun le beau et le bon, qui est le double but de toute éducation et de tout bonheur? Jules B. . .