QUAND Y SERAI-JE
C'était le cimetière î
Le visiteur de la prison voulut m'aclieter ce dessin... Oh! non,l ui dis-jc, je le fais pour elle,
— Pour votre mère? ajouta l'étranger.
— Non; pas pour ma mère... ma mère!... elle est morte de douleur depuis que je suis ici !... Non, ce dessin est pour une autre fenune ! pour une femme qui aurait bien compris ce que j'avais écrit au-dessous de la vue des tombes: mon désir de mourir: mais qui aujourd'hui m'ordonne de vivre; et, comme vous voyez, monsieur, je lui ai obéi...
— La religion vous commandait aussi le courage...
— La religion!., vous avez raison, monsieur, elle couunandc de supporter les mauvais joiu's; elle ordonne de se repentir , et elle veut (jue le malheureux espère. Mais, je vous l'ai dit, quand je suis venu ici, à peine si dans mon enfance j'avais entendu dire quehjues mots de religion... ma pauvre mère n'osait m'en jiarler qu'à la dérobée... mon père eut été furieux si j'avais fait devant lui un signe de croix!.... il portait la haine pour la religion si loin, qu'à vingt-deux ans je n'ai pas encore fait ma première conununion !
— Et l'on vous a instruit ici?
— Oh oui, un ange! un ange envoyé du ciel!... cette femme (jui m'a ordonné de vivre, c'est elle qui m'a aj)pris qu'avec du repentir je pourrais me faire une
LA JEUNE FRANCE. i ^Ô
seconde innocence; c'est elle qui m'a enseigné la résignation; c'est elle qui m'a, non-seulement rendu supportables les jours d'une prison , mais qui m'a prouvé que ces jours me seraient salutaires, parce que toute faute devait être expiée;., devait avoir sa punition.
— Est-ce que dans la maison du 3ïont-Saint-Michel vous n'avez pas un aumônier pour enseigner aux prisonniers ce que vous savez si bien aujourd'hui!...
— Oui, sans doute, nous en avons un.... un saint prêtre!.... Mais avant qu'elle m'eut parlé , je ne voulais pas écouter un prêtre... quand il venait à moi, je me détournais bien vite"; quand il disait : mo?i fils.,., écoutez-moi ^mes paroles vous feront du bien, je haussais les épaules et l'appelais jon^j/ewr, mr/i^/ti ou jésuite!....
— Et aujourd'hui?
— Aujourd'hui, je l'appelle mon père; et quand le dégoût de la vie de prison me prend par trop fort... quand mon cœur se décourage, quand mes forces défaillent, je vais le trouver, et l'homme de Dieu me tend la main, comme si ma main avait toujours été pure ! Et dans ses paroles , je trouve une consolation pour chaque peine, un délassement pour chaque fatigue, et une force de résignation pour chaque découragement... Cependant, l'autre jour, le poids de l'existence me semblait trop lourd.... je ne sais quelles pensées de désespoir s'était emparées de mon âme ; et tandis que dans une de ses instructions religieuses , il parlait de la miséricorde divine , et promettait à chacun de nous le pardon d'en haut , je répétais : Pardon ! pardon! il n'y en aura pas pour moi : j'ai fait mourir ma mère de chagrin.
Le prêtre accoutumé à lire sur nos fronts nos soucis, nos peines et nos remords, aperçut dans mon regard ce qui torturait mon cœur, et me prenant la main, il me dit : Mon ami , ça va mal aujourd'hui.
— Oh oui ! bien mal !
— Qu'avez-vous?
— Plus de chagrin que je n'en puis porter...
— Mon fils, la croix du Sauveur était lourde aussi... et il l'a portée jusqu'à la cimeduGolgotha... — Je lésais — tout Dieu qu'il était, il a fléchi sous le faix... Simon le nazaréen l'a aidé à reprendre sur ses épaules l'instrument de son supplice... Moi , mon enfant, je vous aiderai de tout mon pouvoir à porter votre fardeau de douleur...
— Je suis découragé , j'aime mieux en finir.
— En finir ! c'est comme cela que parlent ceux qui veulent se donner la mort , y pensez-vous encore?
— Je ne puis plus vivre.
— Elle vit bien, elle! Seriez-vous moins fort que votre sœur?
Ici j'interrompis le prisonnier, et je lui dis : ah! c'était votre sa^ur, cette femme pour laquelle vous aviez fait la vue du cimetière?...
Oui, me répondit-il; aujourd'hui je lui donne ce nom; autrefois... dans le monde , j'en avais un pour elle bien plus tendre ! . . . . A présent , elle est ma sœur ; elle est mieux que cela, elle est un ange gardien pour moi. Aujourd'hui, il m'est permis de l'aimer avec innocence, de l'aimer comme l'être qui nous a sauvé.... Pour vous la faire connaître, il va falloir que je me révèle à vous.... j'aurai à rougir.... mais c'est égal, car j'aurai à la glorifier , et vous trouverez en elle tant de vertus, que ce vous sci-a comme un de ces vifs éclats de soleil qui vous éblouissent, et qui vous empêchent de rien voir que la gloire de l'astre radieux.
iÂA LA JEUINE FRANCE.
Hélène avait seize ans quand elle vint au Havre avec sa mère ; une grande réputation musicale les avait précédées toutes les deux. La mère, femme d'une quarantaine d'années, se disait Italienne, et en avait bien l'air : vive, brune, étourdie, parfois enjouée , parfois sensible , toujours fausse , encore belle , cette femme ne para'ssait en public qu'avec sa fille. Elle la prenait avec elle: comme sa plus séduisante parure... En effet, rien de pur, de suave, de candide, comme la jeune iille... Je vivrais cent ans de prison, j'entasserais dans les plaisirs du monde des centaines d'années , je serais mille fois plus malheureux que je ne le suis, j'aurais tous les bonheurs que le ciel accorde quelquefois aux hommes, que je n'oublierais jamais le soir où je vis, dans un concert, au milieu de la majjie d'une fête, cette fleur si éclatante de beauté, si parfumée d'innocence... Oh ! comme le souffle des voix qui l'accueillaient avec enthousiasme l'agitait!.... On eût dit un lis de la vallée enlevé au cham}) natal, et exposé à toutes les brises de la montagne.... il y avait (jueîque chose d'aussi beau , de plus enchanteur que la jeune fille : c'était sa voix... En regardant les yeux d'Hélène, on aurait pu croire que toutes les séductions étaient là. Qu'on se serait étrangement trompé! Il y en avait cent fois de plus dans son chant. Aussi, parmi tous ceux qui la voyaient et qui l'entendaient, c'était un frénétique délire et des trépignemens de joie ! C'était cela pour tout le monde, c'avait été davantage pour moi; c'avait été ma destinée qui était tombée de cette bouche... Avant ce moment, avant d'avoir entendu cette voix d'ange... je ne sais plus vraiment quels avaient été mes jours. Je sais bien que mon père m'avait accordé tousles plaisirs du luxe et de l'opulence, qu'il ne m'avait jamais parlé de devoirs, que j'avais beaucoup de jeunes amis, une grande liberté; je sais iîien toutes ces choses... mais malgré tout cela, avant d'avoir vu, d'avoir entendu Hélène, je n'existais qu'à demi... Ma vie date du soir où la jeune Iille m'apparut! De ce soir là partent aussi tous mes malheui-s ! eh bien ! j'ai beau chercher dans mes souvenirs de quoi haïr ce soir-là, je ne trouve que l'image d'Hélène, et je me prends à le bénir...
Mon père dut bien voir ce'cjui s'était passé dans mon âme : à dix-huit ans , le cœur laisse percer au dehors ses plus doux secrets..; et maintenant, je m'en souviens encore, mon amour débordait de mon sein, comme le lait et le miel d'un vase trop emph...
Cet amour n'effraya pas mon père ; il est du nombre de ceux qui pensent qu'il faut une passion à un jeune homme, que cela le fixe.... Oh ! oui, cela m'a fixé î... vous voyez où je suis.
De tous les talens que l'on avait cherché à me donner, la nuisi<jue m'avait plu <lavantage, et, dans notre société, on vantait ma voix. Mon père, fier de l'edacation tout artistique qu'il m'avait donnée, me conduisit lui-même chez la inàv d'Hélène... Cette femme adroite vit tout de suite (|ue j'aimais sa fille , et elle résolut de faire de mon amom- une horrible spéculation. Sous mille prétextes, son séjour se prolongea au Havre, et, chaque jour, je passais plusieurs heures à faire de la nmsique, à chanter avec Hélène. A seize et à dix-huit ans, l'amour va vite, car tout lui prête aide... ; mais la nmsique, mais l'harmonie, mais chanter de tendres airs , de voluptueuses paroles ensemble , c'est ajouter du feu à son ardem* , et une» nouvelle force à sa puissance... Et il y a cejiendant des parens qui prêchent la sagesse, et qui enivrent leurs enfans de ce dan{jereux plaisir!
Hélène avait en elle de l'exaltation italienne; c'était tout ce qu'elle avait pris de
sa mère, et elle avait l)ien fait. Les mauvais exemples maternels n'avaient en rien corrompu son jeune cœur. On dit qu'il y a des vases d'un or si pur , (jue les liqueurs les plus empestées qu'on y verse , ne peuvent leur laisser ni odeur ni souillure.
L'âme d'Hélène était comme cela... Mais malgré, ou peut-être à cause de sa candeur, elle partagea bientôt mon amour. Et conunenty aurait-elle résisté? je l'aimais tant !
Ce fut quand ma passion eut atteint toute sa puissance , qu'Hélène fut tout à coup emmenée par sa mère. Cette femme astucieuse avait attendu que sa fille fût devenue toute ma vie pour me la retirer ; mais , moi, je voulais vivre.... vivre d'amour, et ce fut en vain que mon père me parla alors de raison et de sagesse. Il avait levé la digue du torrent; il avait fait rugir et bouillonner ses eaux, et il croyait qu'avec de froides paroles il les arrêterait maintenant... Oh! non, ce n'est pas l'homme qui peut dire aux passions déchaînées de l'honune : Vous n'irez pas plus loin! Celui qui peut seul mettre un frein à la fureur de ces flots- là , on ne m'en avait jamais parlé... Je n'écoutai donc rien. Je sus qu'Hélène et sa mère étaient à Londres. Malgré mon père , malgré les larmes de ma mère, je partis. A Londres , je retrouvai cette vie d'amour dont j'avais vécu trois mois au Havre ; mais la mère d'Hélène n'avait plus l'air d'approuver autant mes assiduités auprès de sa fille. Elle parlait souvent devant moi des grands mariages que les femme^i artistes trouvent à faire en Angleterre... et combien les fortunes françaises sont mesquines, comparées à celles des Anglais. De toutes ces paroles je devinais bien le but, et je venais de parler de mariage le jour même où mon père aiMÎvait à Londres pour me ramener en France.
Cette fois , ce ne fut plus de la faiblesse , ce fut de la colère que je trouvai dans les volontés paternelles. Je m'en irritai, et, tout ému, tout haletant de mon irritation , je courus chez Hélène lui apprendre l'arrivée et la décision de mon père. La pauvre enfant, qui croyait aussi qu'il n'y aurait pas de bonheur pour elle sans notre union , se mit à fondre en larmes.
Sa mère survint alors : c'était le moment que, dans son infâme industrie, elle attendait depuis long-temps... Ah! s'écria-t-elle en nous voyant tous les deux confondre nos douleurs et mêler nos pleurs ; ah ! votre douleur, votre amour, me décident. Hier, ma bonne Hélène , devinant trop l'opposition que nous rencontrons aujourd'hui , j'avais promis ta main au fils de lord Shelburn ; mais tu serais malheureuse de ce mariage , n'est-ce pas , ma douce fille ?
— Oh ! ma mère , j'en mourrais î
— Et moi , m'écriai-je , je me ferais plutôt tuer que d'y consentir.
— Chers enfans , ajouta alors l'Italienne en étendant les bras , et nous raujenant sur son sein ; chers enfans , je ne veux , vous le savez , que votre félicité : partons {lès ce matin ; fuyons à la fois et le père de René et lord Shelburn.
— Oui , oui , partons !
— Où irons-nous? demanda Hélène.
— En Ecosse d'abord ; puis nous traverserons rapidement la France, poui* aller respirer à Venise , notre patrie.
— Oui , oui , partons ! dis-je encore.
— Nous n'avons pas un instant à perdre.
— 0 ma mère ! je le bénis de cette bonne pensée î
l^G LA JEUNE FRANCE.
Puis Hélène et moi nous nous jetâmes de nouveau dans les bras de la signora. Puis soudainement , se détachant de nous , elle dit : Voyons si j'ai , dans mon secrétaire , de quoi faire le voyage.
— J'ai encore quelque arjjent, me hàtai-je de répondre.
— Oh ! il en faut beaucoup : nous avons ici à payer différentes choses , et les fraudes routes sont chères dans les trois royaumes. Après avoir ouvert différens tiroirs , la mère d'Hélène dit avec l'accent de la douleur : Mes pauvres enfans ! il ne me reste pas cent louis. Impossible de partir !
— Impossible de rester...
— Mais de l'argent?
— Ten aurai!... Ces deux mots ont fait ma destinée. Après les avoir prononcés, je sortis précipitamment de chez la mère d'Hélène... J'allai chez mon père,... et j'accomplis l'acte qui m'a conduit ici !
Une pénible pause suivit ces paroles. Moi , je n'osais lever les yeux sur le malheureux jeune homme qui venait de les dire... Elles avaient du tant lui coûter !... Si j'avais regardé son front , j'y aurais vu de la rougeur, et c'eût été ajouter à sa peine. Mais, lui reprit bientôt d'une voix plus assurée : 3Ionsieur, je ne vous ai pas dit l'acte dont j'ai été coupable ; je ne l'ai pas appelé par son nom. Comme je veux être pardonné de Dieu , il faut que je m'humilie devant les hommes : monsieur... c'est... c'est un faux que j'ai commis : avec la signature imitée de mon père, j'ai eu l'argent qui manquait à la mère d'Hélène... Je le lui ai remis, et nous sommes partis.
Quand une forte passion s'empare de nous , elle devrait si bien faire , qu'elle ne laissât plus dans notre esprit aucune place pour la réflexion ; dans notre conscience, aucune place pour le remords. Certes, de toutes les passions, la plus captivante, la plus exclusive, c'est l'amour! Eh bien ! malgré mon amour pour Hélène , malgré la vie enivrante que je menais près d'elle, le bonheur ne s'était pas si bien saisi de moi qu'il ne me restât encore bien d'amères pensées. Hélène les lisait tout de suite sur mon front, et, par sa tendresse, voulait les effacer; mais ses caresses n'étaient quecomme le rayon du soleil qui dore l'herbe du coteau, sans pénétrer dans ses noires profondeurs.
Malgré ces nuages , mes jours coulaient rapides. La mère d'Hélène s'apprêtait à quitter laErance, où des embarras d'argent lui survenaient de toutes parts. J'étais enchanté de ces idées de voyage; j'avais besoin' de beaucoup de distraction; j'avais besoin de me fuir moi-même, de me trouver dans un pays où personne n'aurait pu m'appeler par mon nom : car ce nom (jui jusqu'à moi avait été pur, comment devais-je le laisser?...
Flétri.
Inscrit sur l'écrou d'une prison! dans un registre d'infamie î... Ces pensées qui me passaient souvent par la tête , (jui me tombaient lourdes et cruelles sur le cceui* ; ces pensées n'étaient pas vaines , c'étaient de vrais pressentimens.
Je fus arrêté ! . . .
Je vous ai dit quel crime j'avais commis...
Oh! monsieur, à ce ressouvenir, tout mon sang bouillonne tellement au dedans
de moi, mon front brûle si fort, que je crois que je vais mourir
Ici encore je n'osai lever les yeux sur le détenu, qui pour quelques insians cessa de parler. Après une courte paust% il reprit avec effort.
Hélène était auprès de moi lors démon arrestation... J'étais devenu pauvre, •j'avais perdu toute considération , tout crédit; je ne pouvais plus être utile à personne... Sa mère lui conseilla, la conjura de me laisser, et de la suivre. Tout cela était dans l'ordre... une femme de son espèce devait agir ainsi: mais sa fille était d'une autre trempe. Hélène n'avait pas été créée que pour charmer et pour sourire ; elle avait été faite pour mieux que le bonheur. On dit qu'il y a des arbres qui ne sont jamais aussi beaux que lorsque les feux du ciel les ont atteints. Hélène était de cette nature : le malheur la grandit.
Elle laissa partir sa mère pour Venise; elle prit une petite chambre en face de ma prison ; de sa fenêtre elle pouvait voir la mienne, et lorsque les réglemens de la geôle ne lui permettaient plus d'être avec moi , elle passait de longues heures à celte croisée. La nuit, elle y revenait encore, et parfois j'écoutais sa voix si sonore, si suave, si touchante, s'élever comme une prière au milieu du silence.
Dans de brillants concerts , cette voix avait souvent transporté d'enthousiasme tout un monde d'admirateurs et d'artistes ; et depuis mon crime, cette voix ne chantait plus que pour moi seul, pauvre, détenu, flétri!...
Oh ! comme elle arrivait douce jusqu'à moi! plus douce que l'eau vive aux lèvres du proscrit qui chemine dans des sables briilans sous l'ardeur du soleil !
Le jour du jugement vint; la veille de ce redoutable jour, entre Hélène et moi, il y eut un serment solennel de prêté!...
— Si mon avocat ne me sauve pas , si je suis déclaré... faussaire , Hélène , que feras-tu? lui demandai- je. Et elle me répondit tout naturellement, sans emphase :
— Je ferai ce que je fais depuis trois mois : j'irai m'établir aussi près de toi que possible...
— 3ïais si je suis condamné à une peine plus infamante que la prison , me laisseras-tu flétrir?...
— On ne prévoit pas cela , René.
— Il faut tout prévoir , Hélène.
— Alors , je ne pourrais plus te secourir... Je mourrais.
— Non , non ; il faut être forte. Il faut que tu me promettes....
— Quoi?
— Il faut que tu me jures...
— Parle.... Je te le jure d'avance ; je ferai tout ce que tu m'ordonneras.
— Eh bien !... écoute.... lève la main , et répète tout ce que je vais dire.
— Je suis prête.
— Je jure par mon amour....
— Je jure par mon amour.!..
— De faire tout... oui , tout , plutôt que de souffrir que l'infamie atteigne mon amant...
— De faire tout... oui, tout, plutôt que de souffrir que l'infamie atteigne mon amant.
— Et si pour le délivrer, il faut en venir aux moyens extrêmes.
— Et si pour le délivrer, il faut en venir aux moyens extrêmes.
— S'il ne reste que le poison....
— Oh ! non , non ; je ne jurerai pas cela !
— Et tu disais que tu m'aimais !
— Oui , jusqu'à mourir pour toi , s'il le faut.
— Vaines paroles que tout cela.
— Ainsi , tu doutes de mon amour ?
— Tu ne veux pas me le prouver.
— Ainsi , je n'ai rien fait pour toi ?
— Oui, tu n'es pas partie avec ta mère; tu es restée avec moi ; c'est vrai... : je conviens de cette preuve de pitié.... Mais cette preuve est banale et vuljjaire , et quand je t'en demande une forte et grande , tu me refuses....
— Veux -tu donc que je te tue?
— Oui , cent fois , plutôt que de me laisser attacher au poteau d'infamie. Dans nos jours de liberté et de bonheur, n'avons-nous pas répété bien souvent qu'il devait être doux de mourir ensemble? As-tu plus peur de la mort... que de ce poteau rouge... que de ce carcan de fer?...
— Eh bien ! achevons le serment ; dicte encore ! s'écria Hélène avec désespoir.
— Et , si pour le délivrer, il faut en venir aux moyens extrêmes , s'il ne reste que le poison pour le sauver de l'infamie de la marque , je l'aiderai à se donner la mort.
— Et si pour le délivrer il faut en venir aux moyens extrêmes , s'il ne reste que
Ici la voix d'Hélène se perdit dans les sanglots.
— Hélène ! Hélène ! pense au poteau d'infamie , et achève. Et elle continua
— S'il ne reste que le.... poison pour le sauver de l'infamie de la marque... je.. . je... l'aiderai... à se donner... la mort...
A peine la jeune fennne avait-elle prononcé le dernier mot de ce serment , qu'elle tomba conmie morte à mes pieds... Je cherchais à la faire revenir à elle... je couvrais ses mains de larmes et de baisers... quand les verroux de ma porte crièrent , et les guichetiers me remirent aux gendarmes. Ce fut en vain que je sollicitai leur pitié : ils n'en avaient pas. Ils m'ennnenèrent , et Hélène était encore gisante , pâle , inanimée sur les dalles de pierre de ma chambre.... Je ne quittai la ville que le lendemain.... J'avais, hélas ! de nombreux compagnons de route ; et quels compagnons ! Mais je n'ai pas le droit d'avoir du mépris pour personne ; et je marchais avec eux , lorsque sur le chemin je vis de loin une femme... mon cœur la reconnut tout de suite : je n'ai pas besoin de vous dire son nom ; vous le devinez aussi. Elle vint aussi [)rès de moi qu'elle le put , me remit une petite bourse. Un de nos gardiens la rudoya pour l'éloigner ; mais elle eut le temps de me ôive : René , courage I espérance !
— Oui... j'en aurai... Mais toi , Hélène , souvenir du serment !
— Oui...
— Arrière , arrière , les femmes !... En avant la uHc d(> la colonne ! cria d'une voix de fer le chef de notre escorte... Et nous nous remîmes en marche... et de loin, bien loin , malgré les pleurs que j'avais dans les yeux , j'apercevais encore Hélène agitant son voile blanc !
Enfin nous arrivâmes ici. Je ne perdais pas l'espérance d'être d('livré de la vie ; et Hélène n'oubliait pas le serment qu'elle en avait fait... Malgré son amour, elle avait eu le courage de se procurer le poison , notre dernière ressource. Je reçus un jour une lettre d'elle ; elle me mandait : «Je me mets en route pour te porter ce que tu veux; ce que j'ai juré de te donner ; sois tranquille ; la vie m'est si odieuse
LA JEUNE FRANCE. -i Jt[)
aujourd'hui, que je ne te vois plus , que je ne t'entends plus , que j'en ai aussi soi!" que toi !... »
J'aik ndis bien des jours ; elle n'arrivait pas; et cependant le moment terrible approchait; je désespérais... Je crois presque que je l'aurais maudite... Mais j'appris que la pauvre malheureuse était tombée malade en route , exténuée de fatigue , de douleur et de besoin... Elle allait peut-être mourii... et je ne pouvais alJeià elle, et je ne pouvais lui porter aucun secours î !
Oh ! murailles de prisons , portes et verroux de cachots , c'est alors que vous êtes terribles ! c'est lorsqu'une puissante , une sainte affection de famille nous appelle ; orsqu'une mère , une épouse , des enfans nous crient : A nous ! à nous I et que les impassibles geôliers opposent à ces cris ces froides et dures paroles :
Vous n*avez pas fait votre temps !
Après plus de deux mois d'attente... un jour, le guichetier me dit : On vous demande chez le concierge...
Mon cœur se serra... Je descendis en tremblant... Peut-être on venait me dire: Une jeune femme est morte sur la route ; elle avait des papiers pour vous... les voici... J'aurais pu arriver en deux ou trois minutes au guichet ; j'en mis sept ou huit à m'y rendre... Quelques pas de plus , et je pouvais apprendre qu'Hélène avait succombé au malheur queje lui avais fait. Enfin, j'ouvris la porte. . . et je vis celle que j'aimais cent fois plus que moi-même.... Oui , oui, c'était bien elle... c'était Hélène î plus cette Hélène d'autres fois , cette Hélène des brillans concerts, parée de fleurs et de perles... plus cette Hélène de mon autre prison... mais Hélène avec une robe grise , un voile noir ; Hélène , Sœur de la Miséricorde ! A travers le guichet , elle me tendit la main... J'hésitai un instant à y porter mes lèvres... Moi toucher à une sainte !... Je restais interdit. Enfin, quand je pus parler, je lui dis :
— Et votre serment , Hélène?
— Je viens le tenir... je viens vous apporter bien mieux que ce que vous m'aviez fait jurer de vous donner...C'étaient les ténèbres de la tombe que vous demandiez de moi, et c'est la lumière, la lumière; éternelle que je vous apporte... Aussitôt qu'elle a eu brillé à mes yeux , toute mourante que j'étais, je me suis mise en route pour venir vous donner, à vous pauvre captif, une part de mon nouveau bonheur... Ecoutez ! quand vous avez été emmené de Passy , quand vous avez disparu sur le chemin , et que vous n'avez plus répondu aux signes d'adieu que je vous faisais , dans l'exaltation de ma douleur , je suis allée acheter cet horrible poison que je vous avais promis ; et le cœur brisé et oppressé de remords , j'ai essayé de venir à vous... Mais Dieu n'a pas voulu me laisser achever le crime. Je suis tombée mourante sur la poussière de la grande route... Des Sœurs de la Miséricorde m'ont trouvée là gisante; elles m'ont emmenée chez elles... Moi qui n'avais plus d'asile, moi qui depuis long-temps ne pensais qu'à mon amour, moi qui n'avais plus aucune idée de religion... moi enfin qui méditais un double suicide!... Une fièvre délirante m'avait saisie; ma poitrine écliauffée rendait des torrens de sang : on crut que j'allais mourir : les pieuses Sœurs qui prenaient avec tant de charité soin de mon corps exténué de fatigue et de chagrin , pensèrent
aussi à mon âme... Elles m'amenèrent un prêtre
Et quand tout lui eût été révélé; quand à sa voix un calme et une paix queje n'avais jamais connus même au temps de ce que nous nommions noire bonheur, fureiil descendus dans mon unie... je me suis^dit : je ne veux pas garder pour moi seule