‹ L'Écho de la jeune FranceChapitre 44 sur 120 · INFORTUNES D'UN ÉCOLIER EN VACANCE · texte numérisé non relu

INFORTUNES D'UN ÉCOLIER EN VACANCE

Avant d'être orateur et homme d'état, le célèbre M. Canning fut journaliste. Il était encore sur les bancs de l'Université , qu'il faisait insérer des articles fort remarquables dans le M'icroscome. Nous trouvons dans ce recueil la lettre suivante qu'il adressa à l'éditeur. Elle contient une spirituelle satire de l'espèce de question que les gens d'un esprit étroit et d'une gaité vulgaire font périodiquement subir aux écoliers à l'époque des vacances ; nous pensons que quelques-uns de nos jeunes amis trouveront qu'il y a dans cette citation quelqu'à-propos. On rencontre dans presque toutes les villes de France de ces plaisans de profession qui, poursuivant de leur fastidieuses facéties la jeunesse des écoles, sont de la même famille que le gentilhomme campagnard dont 31. Canning se plaint à l'éditeur du M'uroscorne.

A Gregory Griffin, écuyer, éditeur du Microscomc,

Monsieur,

« Celui qui vous écrit a l'honneur d'être un de vos concitoyens ; et, en développant un peu le sujet que je viens offrir à vos rédexions , vous rendrez service , non pas seulement à moi, mais à une foule de personnes qui gémissent sous la même calamité.

» Il faut que vous sachiez , M. Griffin , que, pour mon malheur, je rerois tous les ans d'un vieux (jentlemmi , mon parent éloigné , l'invitaliou d'aller passer les fêles de Noël (I) à son chàleau , dans un comté du nord; politesse que je n'ai jamais la liherlé de refuser, attendu que, sa fortune étant fort considérable, sou âge trop avancé pour qu'on puisse craindre qu'il ne se marie , ma famille a fondé de grandes espérances sur la préférence qu'il me témoigne. Pour que vous puissiez bien comprendre la nature de mes tribulations , il est nécessaire de vous informer que celui dont je vous parle appartient à cette classe d'individus appelés genlilshommcs campagnards (cou ufrj/ $rji(irc5),elqu'ayant été privé des

(1) Époque des vacances pour les écoliers en Angleterre.

LA J£UNE FRANCE. Mo

avantages d'nne édiicalion libérale , par la folle tendresse de ses parens , qui ne purent jamais consenlir à s'en séparer, il se pique de professer le plus profond mépris pour tout ce qui est érudition. Aussi ne prend-il pas un médiocre plaisir à renverser les argumens avancés pai- le ministre de la paroisse en faveur de la science, en alléguant qu'elle est inutile pour enrichir \ni homme , ce qu'il démontre obligeamment par la [)auvrelé de son adversaire; puis il ajoute, avec un sourire moqueur et triomphant : « Vous auriez raison , M. le ministre, si tout votre savoir pouvait vous faire obtenir %ni bon bénéfice. » Enfin , Monsieur, c'est de celle malheureuse disposition à railler que je me plains : car, du moment que le vieux gentleman est en gaîlé , il devient un railleur insupportable et impitoyable, et c'est ce qui ne man(|ue jamais d'avoir lieu le jour même de mon arrivée chez lui.

» Je voudrais, ^M. Griffin, que vous nous vissiez assis autour de la table dans la grande salle. Vous pourriez peut-être alors vous faire une idée de ma misérable situation. Avant d'aller plus loin , il est nécessaire de vous informer que , dans ce jour solennel , la compagnie se compose toujours, 1*^ du 5f]Hire , les pieds enveloppés de flanelle, attendu que, comme moi, la goutte lui rend sa visite annuelle vers cette époque ; 2^ du ministre de la paroisse, qui est toujours invité pour célébrer ma bien- venue ; 3" de deux nièces du s'iuire^ qui sont depuis long-temps avec lui , au grand détriment de leur éducation et de leur intelligence, et qui, dans cette occasion , se parent de leurs plus beaux ajustemens.

» Accoutumé depuis plusieurs années à soutenir, le premier jour démon arrivée, un feu régulier de saillies spirituelles , et sachant , par expérience , dans quel ordre elles se succéderont, je suis en état maintenant de supporter le combat sans émotion. La première attaque est dirigée, comme le dit le pasteur, à posteriori^ c'est-à-dire qu'on ordonne qu'un coussin soit apporté pour que, je m'asseye dessus. Une des nièces, avec le jeu de physionomie convenable, demande le pourquoi; on me îa renvoie pour le lui expliquer, et sur ce que je proleste de mon ignorance à cet égard, le vieux gentleman lance aussitôt un coup d'œil significatif à la société, et me demande avec un sérieux affecté. ci le bouleau pousse bien dans Us environs d'Èton (l)? Cette question est immédiatement suivie d'un insupportable liél hé! des jeunes personnes, et d'un: Je vous le garantis , malicieusement ajouté par le ministre. Le squire, qui , pendant ce temps , a conservé sa gravité , est enfin entraîné lui-même par l'effet de son excellente [)laisanterie , et s'abandonne aux éclats d'une haute et bruyante gaîlé. Celte bordée d'esprit et le feu de file qui ne manque pas de la suivre sur la grande consommation que le collège doit faire de cet article , sur l'énorme débit d'eau et de sel de diachijlon ^ eic. , nous conduisent ordinairement jusqu'au dîner. A la vérité, cette plaisanterie me fit rire de bon cœur la première fois que je l'entendis; la seconde fois , elle i)rovoqua un sourire ; mais maintenant, et à force de l'entendre répéter, j'y suis devenu si insensible qu'elle n'ébranle plus un seul des muscles de mon visage.

» A table, les persécutions recommencent de plus belle. Les mets eux-mêmes sont combinés de manière à amener une série de bons mots. Le sqnire supposera qu'il peut m'envoyer une tranche de gigot, car il oserait affirmer que je n'ai jamais entendu parler de chose semblable à Éton. La fricassée de poulet est, à ce qu'il conjecture, un mets trop commun pour moi; et quant à ses vins, il n'est pas sans crainte, comme il l'avoue , que mon palais ne les trouve bien médiocres , habitué que je suis à n'en boire au réfectoire que d'excellens. Pendant Tinlervalle du premier au second service , il est facile de remarquer qu'il y a quelque petit projet concerté pour me faire une surprise et se moquer de moi. Chacun pose un doigt sur son nez, pour recommander le secret, et tous les yeux sont fixés sur moi , afin de jouir des transports qu'on s'attend à me voir faire éclater, à l'introduction iV un phim-pudding d\me dimension énorme, dont la moitié est immédiatement transportée sur mon assiette, avec le conseil judicieux et plusieurs fois répété de ne point perdre de temps et de ne pas fait e le modeste. Tandis que je bataille de mon mieux

(1) Célèbre pensionnat anglais, où il parait que l'antique usage du fouet est encore en vigueur.

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pour ne conserver qu'une portion raisonnable , le squire déclare qu'il avait bien prévu que je seraissnr|)ris; et sur ceque je prolesle n'avoir éprouvé aucune surprise, le reste delà compagnie est appelé en témoignage et décide , à l'unanimité, qu'au moment où le pudding a fait son entrée, j'ai laissé [tercer les signes les moins équivoques du ravissement et de l'admiration. Voyant qu'il est inutile de résister, je me soumets à mon triste sort.... Bientôt après je remarque dans la physionomie du vieux gentleman divers mouvemens qui semblent présager quelque nouvelle saillie d'une espèce extraordinaire.... et à l'apparition d'une compote de pommes, je me dispose, avec une résignation toute chrétienne, à écouter celle excellente histoire, que soi-disant, je n'ai jamais entendue, c'est-à-dire le récit complet et véridique de la mésaventure du squire dans le verger du fermier Dobson, où il fut pris, comme cela devait être, au moment où il allait voler des pommes tout justement semblables à celles-ci, et lorspi'il avait tout justement mon âge. Voici juste quatorze ans, M. Grifiin, que j'ai entendu cette histoire pour la première fois; et, à chacun des quatorze récits qu'il m'en a faits, le squire , avec une facilité merveilleuse, a trouvé moyen de me rendre l'anecdote plus frai)7)ante par l'addition de cette circonstance, qu'il avait tout justement mon âge quand cette aventure lui arriva. Le récit terminé, il est d'usage que l'une des nièces me demande à l'oreille si je ne trouve pas le conteur incroyablement spirituel. Sur ma réponse afiirmative , on m'apprend qu'il a plusieurs hisloires pins comiques que je ne puis l'imaginer, et qu'on va obtenir de lui qu'il me raconte le tour que joua le vieux Dixon à un Monsieur de Londres. Ce n'est qu'à force de protestations , et en ré|)étant mil e fois que tous les détails de cette histoire remarquable me sont parfailemeut connus , que je |)arviens à convaincre l'officieuse personne , et à la dissuader de prendre une peine si superflue.

» Après un court intervalle de répit .je m'aperçois que le vieux gentilhomme est repris de son accès d'espri! , et bientôt on me prie de me lever et de mesurer ma taille avec celle des jeunes demoiselles. Comme j'ai quehpies années de plus (ju'elles. je me suis régulièrement trouvé [ihis grand de quelques pouces, à chaque opération de mesurage , et réguKèrement aussi , le squire, en clignotant de l'œil droit , a répété que mauvaise herhe croit toujours.

» Le ministre procède ensuite à l'examen de mes progrès , après toutefois que le S'fuire a déclaré qu'il es! prêt à gager quelque chose que j'en sais tout autant que te plus habile ministre. Ordinairement il s'endort pendant l'examen , et à son réveil il ne manque pas de pousser une botte au ministre , en lui demandant d'un ton significatif si je ne suis pas trop fort pour lui.

« Enfin , M. Griffin , j-^ regrette l'impuissance où je suis de vous donner une idée complète de ce caractère , ((ui cependant , je crois , n'est pas trop rare. Il y a sans douîe beaucoup de gens qui , ainsi que le vieux gentilhomme, visent à la réputation de beaux-esprits, sans posséder aucun des avantages qu'on doit à la nature ou qu'on acquiert par l'élude. Je voudrais qu'ils apprissent de vous à réprimer les prétentions de leur ignorance , et à revenir de leurs fuisses opinions. Ce sont gens toujours disposés à satisfaire leur linmeur satirique aux dépens de vos concitoyens, dont vous devez défendre l'honneur et la réputation contre toute accusation caUunnieuse. Faites donc entendre à ces honnêtes railleurs combien ils se méprennent quand ils supposent qu'il en est de rinlelligence de la jeunesse comme de la végélalion du noyer, dont les fruits mûrissent d'autant plus vite que l'arbre reçoit plus de coujis ; ditps-leur que l'ÏIippocrène n'est point une fontaine d'eau saUe, et que le laurier et le bouleau ne sont pas si étroitement entrelacés dans la couronne des Muses qu'ils veulent bien le croire. Dites-leur aussi qu'un accioissement de savoir n'entraîne pas , de nécessité , un accroissement proportitmnel d'appétit ; et que , de ce qu'on peut lire un auteur latin avec quelque facilité, il ne s'ensuit pas ipi'on doive être atteint et convaincu d'un penchant immodéré pour ks rôties au beurre, et d'un amour insatiable pour le plum-pudding. Rappelez-leur que ces plaisanteries, et autres de même nature, qu'ils aiment à placer en pareille occasion, ont déjà servi au même usage plus de cinquante fois auparavant ; enga-

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gez-les à se demander à eiix-mênies dans combien d'occasions semblables ils ont répété sur le même sujet ces mêmes bons mois et ces épigrammes deconveniii)n ; combien de fuis ils se sont laissés aller aux mêmes accès d'enjouement annuel et de guîié périodique ; qu'ils se persuadent bien que leurs poinles n'ont pas le mérite d'être nouvelles , et qu'elles n'ont pas davantage celui d'élre piquantes. Si la répélit.on de leurs mots produit un certain mouvement dans la pbysiononiie de leurs auditeurs, qu'ils ne prennent pas le sourire que fait naître leur ridicule pour celui de l'approbalion , et qu'ils se tiennent enfin pour avertis que le respect et la discrétion de ceux qu'il leur plaîl de choisir pour but de leuvsj<)yeusfs attaques peuvent bien leur épargner le déplaisir d'être ouvertement bafoués, mais qu'il est un autre danger qu'ils évitent rarement, celui d'être méprisés en secret. *> Je suis , monsieur, etc.

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