FRANCE, O OCTOIÎRE ^185^. NUMERO T. 2^ ANNEE
aulreinenulit,lesliommesquiexercenlleursdroitsetleshommesquin'ontpasde droits à exercer. Il n'y a j)lus que ces deux espèces d'hommes dans la société telle que l'a faite l'impôt; aujourd'hui c'est l'impôt qui assigne les rangs et les places, et qui donne les droits; l'aristocratie c'est l'impôt ; il n'y a plus d'autre aristocratie, ni celle de l'âge, ni celle du nom , ni celle du talent, il n'y a que des imposés et des non imposes. C'est tout une nouvelle société composée d'élémens tout nouveaux , et dont on n'a vu d'exemple dans aucune histoire de l'univers.
Donc les causes de l'esprit révolutionnaire ne sont pas les mêmes chez les uns et chez les autres. Chez ceux qui ont quelque chose, la révolution est protégée par l'indifférence politique d'abord , par un profond et insensible égoïsme qui les attache à leur rente ou a leur sol, sans que rien les puisse distraire, si ce n'est la diminution de cette renteou dece même sol, et par leurincréduhté, ou, si vousaimez mieux par leur scepticisme ; chez les autres, ceux qui n'ont rien, le mal vient encore de plus liaut. Dans cette partie delà société qu'on a appellée les barbares, il y a une population qui n'est occupée qu'à rêver de désordres et de désastres, de révoltes et de renversemens de tout genre , qui la doivent enrichir en un jour ; elle rêve l'égalité dans toute son extension coupable ; non pas l'égalité de tous devant la loi , qui a toujours existé tant qu'il y a eu véritablement une loi , mais l'égalité des biens et des honneurs, ou plutôt ia subversion de tout bien et de tout honneur. Ainsi l'ambition qui tue les pauvres et qui leur ronge le cœur n'est pas moins dangereuse dans celte société ainsi faite, que l'apathie qui tue les riches et qui les retranche, pour ainsi dire, de la vie active ; si bien que pendant que les uns attaquent , les autres ne se défendent pas, ce qui détruit tout équilibre social.
Ces maladies une fois annoncées , il me reste à les décrire. Je vais les décrire une par une : d'abord les maladies des riches, ensuite les maladies des pauvres, rsous chercherons ensuite les remèdes. Maladie connue est à moitié guérie , dit le proverbe médical. Je crois (|ue l'école d'Hippocrate a raison, même en morale et en politique. Nous verrons bien.
J'ai dit qu'une des premières maladies de la société riche, c'était l'indifférence politique. Du jour où l' égoïsme tout froid et tout matériel, sans conviction, sans passion , sans amour et sans haine , s'est glissé dans le maniement et dans le gouvernement des alfaires, la politique a été perdue. Au premier coup-d'œil jeté sur le personnel des gouvernemens qui nous conduisent depuis quarante ans, on ne peut s'empêcher de sourire de pitié et de IVémir d'effroi ; ce sont toujours les mêmes hommes qui sont à la tête des choses: ni plus vieux, ni plus jeunes, ni plus innocens, ni plus scélérats, ni plus habiles, ni plus mal habiles ; ils ont toujours les mêmes visages, ns tiennent encore les mêmes discours, ils n'ont changé que de cocarde. Hommes d'avant 89, hommes de 89, hommes de 95, ce siècle sanglant et si long de trois années; hommes du consulat, honnnes de l'empire, honmies de la restauration, puis des cent jours , puis encore de la seconde restauration , puis enfin de la révolution dite de Juillet, ce sont toujours les mêmes hommes. Si bien que les peuples, à la longue, ont dû perdre tout respect pour le pouvoir , voyant (|ue le pouvoir était une selle à tous chevaux, sur laquelle il ne s'agit que de savoii' se tenir quand le peuple, ce grand cheval de bataille, vient à ruer à certains jours. De sorte, que les honnêtes gens s'excusent de leur apathie et de leur indifférence à la chose publi(iue, en nion- Irant du doigt les hommes qui la régissent, et les hommes en sous ordre (jui obéissent aux grands meneurs, et les honnnes en troisième ordre et ceux du quatrième ordre, et en un mot toute cette nation de gouvernans , premiers commis ou subalternes qui forment dans la nation un corps immobile, inamovible, invariable, qui mange, qui boit, qui dort, qui.se marie, qui élève ses enfans et qui obéit à toutes les révolutions, qui sert tous les gouvernemens, qui se met à genoux devant toutes les monarchies et devant toutes les répubhques , tout cela aux frais du peuple qui les voit agir les bras croisés et qui se contente de les siffler quelquefois quand il n'a pas d'ouvrage, ou le dimanche quand il se repose de ses fatigues des
six jours'
Le moyen après cela de s'intéresser jamais au gouvernement de fait, quand on voit ce gouvernement, quel qu'il soit, toujouis dans la même ornière, toujours guidé , flatté et perdu par les mêmes hommes? On se résigne, on monte sa garde, on paie
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l'impôt et on met en réserve une bonne partie de son revenu pour payer les frais d'une autre révolution.
Car se donner la peine ou le danger d'une opinion : pounpioi faire? Et d'ailleurs quelle opinion faut-il avoir? elles ont toutes leurs vices et leur é[;oisine. Vous venez de voir qu'il était impossible à un homme d'honneur d'aimer ces (;ouvernemens de police occulte ou avouée; reste à présent les opinions d'opposition, les opinions indépendantes , l'empire, par exemple, elles re/jrels pour l'empereur; mais l'empire est passé, mais l'empereur est mort, mais le duc de Iveichsladl est mort, et de ce noble sang du lion il ne reste plus que l'enfant d'une danseuse allemande î Après l'empire vient la république; niais quelle opinion celle-là? elle est encore toute sanglante! On ne sait pas encore au juste le nombre de ses victimes, et cependant on les compte depuis trente ans ! Le JDeupleen a peur, le monde en a peur ! Nous avons fait de si rudes expériences de liberté! La répul)li(jue! elle se compose de dcu^ classes: une tète d'abord; cette tète se compose des lilsde iamillequi, emportés par uneexaltation de jeunesse, se font une république de Platon, une republique idéale à l'usage de leurs rêveries de perfectionnement , à l'usage de leurs souvenirs classiques ; une queue ensuite; celte queue se composedela partie sale de la population, la partie brutalement corrompue qui veut corriger par la force l'inégalité , et ramasser de l'or à tout prix et partout, fut-ce dans le sang. Mais quand les fils de famille deviennent chefs de famille, aussitôt qu'ils ont des biens que la république pillerait , des avantages que la république détournerait à son profit, ils ne sont plus républicains. La mauvaise queue , la queue pillarde , sanguinaire , antisociale , est donc le fond de la république. Or, dans cette société égoïste oii nous sommes, on ne parviendra pas facilement à émouvoir la foule , même la foule qui n'a rien, en faveur d'une opinion sans propriété, sans patente , sans boutique, sans commerce, sans crédit à la banque, et qui a bien de la peine à échapper au délit de vagabondage. La république est donc plutôt un rêve qu'une opinion, plutôt une exagération qu'une pensée; elle est comme l'empire, elle est morte, et elle s'est tuée de ses propres mains. Reste Henri V, reste le royal enfant, la poésie de la France et son espoir ! Mon Dieu ! mettez-le à l'abri de la politique ! Mon Dieu ! il est votre œuvre, ne le laissez pas dégrader méchamment par les hommes! Hélas! si la France n'a point encore fait entendre ce vœu auquel il fondra obéir , c'est que la France a peur encore d'être trompée par les hommes. Le principe est grand et sublime , mais les hommes sont si petits! si bien que, même pour celui-là, on le tient dans l'indifférence; on le pleure, on le regrette, on l'appelle, mais on reste immobile, on n'ose pas marcher à lui on considère quelle distance nous en sépare. J'ai honte de le dire, il y a une certaine indifférence politique , la plus dangereuse de toutes, qui ressemble si fort à la mort que c'est à s'y tromper.
Malheur , cependant, malheur à ces royalistes influens parleur fortune, puissans par leur intelligence , engagés par le nom et par les souvenirs de leur famille , et par tout ce qui fait du dévoùment au malheur un noble devoir, malheur à ceuxlà qui restent immobiles et cachés ! leur silence est un crime , leur immobilité est une lâche et méchante action ; l'avenir leur demandeia compte de leur égoisme, et pourquoi ils n'ont pas soufflé sur le flambeau éteint de David quand d'un souffle ils pouvaient le ranimer.
De l'indifférence politique à l'indifférence religieuse il n'y a qu'un pas. Croire à la patrie ou croire à Dieu , c'est même chose ; du moment où le nom de la patrie ne vous fait pas battre le cœur, vous êtes bien près de ne pas courber la tête devant cet autre mot sauveur : la Patrie, la Religion! L'une et l'autre se tiennent par un nœud indivisible. C'est le christianisme qui l'avait faite etfondée, et portée au plus haut degré de gloire humaine, cette société française que le scepticisme a détruite. Nos pères ont été de grands saints, de grands guerriers, de grands |)hilosophes et de grands législateurs. Le seizième siècle n'est un grand siècle ((ue pai'ce qu'il est un siècle religieux. Parla même raison est grand le siècle de Louis XIV, le siècle de Fénélon et de Éossuct. Malheureuse la société qui a voulu renier l'église catholique, apostolique et romaine!^ '' . •. > • i .-• !.,!.
( t par nous
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toutes les passions mauvaises : i'ambilion , l'avarice, l'amour de ce bruit de chaque jour que l'ait la presse, bi'uiî d'une heure (|ui a remplacé la jjioire, ce bruit des siècles.
Insensés ! ils ne voient pas que toutes les {grandes vertus nous sont venues de la reli{}ion chrétienne. C'est elle qui a tout lait; elle a dit : a'imez-vous les uns les autres , et elle nous a envoyé la charité comme un contre-poids nécessaire à toutes les misères de l'humanité. C'est elle qui a élevé les hôpitaux, ces temples de l'humanité souffrante, elle qui a fait les lois, elle qui a fait les mœurs. A présent que vous ôtez la reIi{][ion de la terre, voyez quel hideux éjjoisme s'em|)ai'e des âmes. Il n'y a plus dans le monde (jue des hommes et pas de socii-té; des hommes et pas de famille, des pères et pas d'enfans , des enfans et pas de pères , des rois sans sujets, des sujets sans rois; le {jrand lien social, la croyance, est aussi relâché (jue cet autre lien social, l'autorité. Jamais les malheureux ilotes de Lacedemone n'ont été parqués en autant de caté{»ories que nos citoyens d'aujourd'hui. Aussi nulle force ne proté^je cette société délabrée, ses membres n'ont à attendre nul secours des uns les auti*es. On é{jorge la-bas, dans votre rue , a côté de votre maison. — Que vous importe, pourvu qu'on n'é{]^orge pas dans votre maison? — Et si l'on é{jor{][e dans ma maison, que m'importe encore, pourvu (ju'on ne m'é{}orge pas moi-même? — Voila un citoyen qu'on jette dans la prison, où il va mouru*. — (}ue m'importe? je vais dùier chez un ami qui me rend aujourd'hui le diner que je lui ai donné hier. Ainsi parlent-ils, les malheureux é{jojSies! et ils ne voient pas que si cette maison est mise à sang aujouid'hui, ce sera leur maison demain; que si l'on emprisonne leur voisin aujourd'hui, on les emprisonnera demain; que s'ils ne protègent pas aujourd'hui le père de famille dont on séduit la fille, l'ouvrier dont on vole le salaire, le maître (jui est exposé a la fureur de ses ouvriers, le juge qu'on sacrifie, leur tour viendra demain; alors c'est en vain (ju'ils appelleront à leur secours, lorsqu'on séduira leurs filles et leurs feuunes, ou lorsqu'on volera leur maison. A l'égoisme ! Autrefois, quand un houmie était pendant la nuit et dans la rue attaqué par des voleurs, cet homme criait au feu; car tel qui n'aurait pas quitté S(m lit pour venir au secours d'un malheureux qu'on dcipouille, se mettait au monis a la fenêtre pour savoir que ce n'est pas sa maison qui iDrùle. Maintenant, pauvre étranger qui passes à minuit dans la ville, si tu es attaqué par les voleurs, soumets-toi a ton sort et défends-toi comme tu pourras : il n'est plus d'espérance; tu as beau crier au feu : personne ne s'agite , tout dort; et après tout, que leur importe? leurs maisons sont assurées par la compagnie du Phénix.
Dans cet isolement universel, que voulez-vous que chacun fasse pour tuer l'ennui qui ronge sa vie? Aujourd'hui qu'on n'est occupé ni de religion ni de patrie , ces deux grandes occupations des houuues ; aujourd'hui (jue chacun vit chez soi et poui' soi, que voulez-vous que chacun fasse dans sa maison? Chacun dort, et après le souuneil chacun se plonge dans quelque triste lecture de triste journal de l'évolution, ou de livre insipide, sans style, sans intérêt et sans utilité. C'est surtout notre oisiveté qui encourage la licence de la presse. C'est surtout ce vague besoin d'émotion qui nous a jetés dans ces excès de la littérature moderne ; incroyables saturnales que ne rachèle |)as le nom de leurs auteurs. Quel singulier et triste spectacle, et quelle horrible anoujalie ! Jamais société ne fut |)lus triste, ni plus oisive et plus inerte au milieu des plus grands intérêts ; jamais société ne fut plus trompc'e au milieu des |)lus {;randes lumièirs ; jamais soci(^té ne fut plus r('servée dans ses actions, et plus dévergondée dans ses livres. L'indifférence pul)li(jue a passé des espiits dans les livres, et des livres dans la presse. T. a publicil(' a ete acconU'e à tous les hommes et à tous les livres, aux bons connue aux mauvais , et i){us encore à ceux-ci qu'aux premiei's ; car par lui-même le mauvais livre se pousse , se fait jour et s'annonce avec bruit ; le bon livre reste seul comme la vertu , avec cette difféF'ence qu'on ne lui accorde même pas les «'loges qu'on donne à l'autre. Voilà encore une terrible maladie sociale , celle-là, la publicité pour toutes les idées, pour tous les hommes, pour tous les Uvres, usurpaticm ou légilimitc", vice ou vertu , infamie ou gloire , esclavajfe ou liberté.
3Iais qu'importe ? Laissez les hommes se perveitir autant qu'il est en eux ; ne seront-ils pas toujours assez innocens s'ils sont assez riches ? Ne seront-ils pas
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toujours assez bons s'ils ont assez de contributions à payei* ? Kn quel temps ce vers d'Horace fut-il plus vrai qu'en ce temps-ci : L'arcjent , l'av()cnt , i'anjenl avmit In vertu : V'trliis posl numéros !
Et comme les hommes ne s'estiment que s'ils sont riches , ils se méprisent quand ils sont pauvres. Or, du mépris de soi-même à une action mauvaise il n'y a qu'un pas , et ce dernier pas qji sépare le pauvre du vice, ou du crime, ou de la calomnie, ou de l'envie, ou du desespoir. Dieu sait comme il est facilement franchi !
Vous demandez d'où vient ce déses.ùoii' du paiivre , et pounjuoi le pauvre est si vite au bout de sa vertu ? La réponse est facile. D'abord le pauvre est découraj^é justement par la prospérité de tant d'hommes sans aveu , bâtards du hasard , le dieu aveugle, qui les place les uns après les autres au faite des honneurs et du pouvoir. Les charjjes publiques ainsi exercc'es par des hommes indi{;nes , servent plutôt à décourager les autres citoyens qu'à les pousser à bien faire; ils font une triste com[)araison entre leur probité délaissée et les succès des parvenus de toute espèce. Eli ! savez vous un plus triste spectacle que celui de tous ces nouveaux arrivés au pouvoir de tous les régimes , qui ne s'occupent qu'à faire leur fortune le plus tôt possible, car ils sentent incessamment derrière eux je ne sais quelle force qui les jwusse pour les rejeter dans leur néant ^ Yoiià ce qui fait que chacun , à peine arrivé au pouvoir, se hâte, de toute la force de son avarice et de son ambition, pour parvenir à (pielque chose, c'est-à-dire à quelque fortune , puisque n'est rien qui n'est pas riche. Cependant, en même temps que nos gouvernans s'enrichissent , le peuple s'appauvrit , les générations augrnentent , elles se rangent en ordre dans des maisons qui ne s'agrandissent pas pour les recevoir, dans des champs qui ne deviennent pas plus fo'tiles , et sous le joug d'inexorables lois qui ont été faites quand ces générations n'étaient ])as de ce monde. C'est ainsi que cette Erance de vingt millions d'hommes est devenue une Erance de trente-deux millions d'hommes sans que rien ait été améliore' chez elle , ni les mœurs ni les lois; rien n'a été changé depuis le code civil , excepté (ju'en Erance il y a beaucoup de pouvoir de moins et douze milHons d'hommes de plus ; que les charges et les besoins ont augmenté en proportion de la diminution des ressources; qu'il y a plus de liassions haineuses, jalouses et envieuses , et par conséquent moins de respect et d'obéissance. Vous voulez que le peuple respecte l'autorité , mais commencez donc par lui inspirer le respect aux hommes qui la représentent.
En même teu^ps que ce peuple de trente-deux millions d'àmes se trouve nécessairement à l'étroit dans un pays qui n'était pas prépaie à le recevoir, un autre agent, sinon plus puissant, du moins plus actif que la misère, pousse ce peuple à tous les égaremens et à l'exercice de tous les paradoxes. Cet agent, nouveau venu dans la société, et qui a fait une révolution mille fois plus grande que l'invention de la poudre et de la boussole , cet agent qu'on ne peut comparer à nul autre, c'est la presse.
Je ne veux pas, à Dieu ne plaise ! faire ici la guerre à la presse, qui est devenue une nécessité sociale. Si elle a fait beaucoup de mal, elle pourrait faiie beaucoup de bien ; elle a pu renverser la vérité, mais elle ne l'a pas tuée, et elle la relèvera plus forte que jamais, dès qu'un la mettra dans la bonne voie: elle a jeté dans le monde toutes les j^lus mauvaises semences, elle nous a flattés et misérablement carresses |)ar toutes les tristes doctrines de l'egaliîe humaine, impossibles à réaliser, et |)our lesquelles nous n'avons pas eu assez de bourreaux et d'echafauds, même quand nous nous appelions 93; même quand nous étions la nation de la terreur. La presse a eu ses malheurs, ses lïeaux. Comme une lumière qui vous frap()e la vue tout-à-coup, la presse a d'abord ébloui le peuple qu'elle devait éclairer. Ce n'est qu'après le premier saisissement que l'œil s'accoutume à distinguer la clarté dans les ténèbres; ainsi fera le peuple d'abord ébloui par le flambeau; vous verrez qu'il finira par se laisser guider par lui, non pas comme un aveugle qui marche au hasard , mais comme un homme mùr et clairvoyant qui sait oîi il va , où on le conduit, et qui ne marche que lorsqu'il est bien sur d'arriver à un but honorable et utile. Telles sont , selon moi, les causes principales des progrès de l'esprit révolutionnaire chez le peuple, l'indifférence religieuse, l'égoisme, l'amour des richesses, la licence de la presse, le mépris pour le pauvre, la considération pour le ri-
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clie, l'oubli pour les talens et les vertus, les récompenses pour les hommes défjradés. Une fois que ces symptômes sont bien connus, bien étudiés et bien décrits, il est facile d'y apporter remède. Sans doute ces remèdes, vous vous les êtes indiqués à vous-nième , je vais les rappeler en peu de mots.
Parlons d'al)ord des moyens de porter secours à la partie souffrante du monde, aux pauvres (]ens qui demandent du pain, avant de song^er à la vertu. Ceux-là doivent en elfet être secourus les premiers. Sei{}neur, disent-ils, sauvez-nous, nous périssons, salva nos, per'nnus.
J ai dit que pour ceux-là la France n'était pas assez grande, les emplois leur manquent, soit que le sol ne soit plus assez vaste, soit que le système gouvernemental soit mauvais. Donnez-leur ce beau sol que Charles X a conquis , dernier et royal présent de cette giande maison de Bourbon, quia fait de la France un grand royaume; donnez l'Afrique aux pauvres qui n'ont pas de terre en France, qu'ils aillent acquérir la-bas ce titre de propriétaire, si beau dans tous les temps, et dont les gouvernemens modernes ont fait un titre sacré. C'est un magnifique présent à fau^e aux nègres de la France, qui sauront féconder, agrandir, conserver, utiliser et franciser ce sol inculte; certes, ce sera là un grand spectacle, la civilisation venant à l'Afrique au moyen de toutes nos familles sans propriété, sans territoire, sans asile : jamais le triomphe de l'Europe sur les autres parties du monde n'aura été plus complet.
Voilà pour nos pauvres nomades , pour nos Français , pour ceux de nous autres jeunes gens , qui n'ont [)as de patrie ; quant à nos autres frères qui sont attachés an sol dont ils ne peuvent posséder une parcelle, vous les protégerez au moins de toutes vos forces, gouvernemens à bon marché, qui coûtez si cher au pauvre. Soyez justes et bons pour ceux qui n'ont rien, et ne leur arrachez pas par l'impôt , le peu qu'il leur reste ; modérez en leur faveur tous les horribles impôts sous le poids desquels ils succombent ; que pour eux les douanes abaissent leurs barrières infranchissables ;
3ue pour eux les droits-réunis se relâchent de leur rigueur; qu'ils puissent boire u vin ou se vêtir sans payer deux fois ce verre de pitpiette ou cet habit de bure ! Ainsi , des colonies pour les uns et du pain pour les autres , voilà le premier remède à apporter à l'esprit révolutionnaire chez les classes indigentes. Quand le pauvre est à l'aise, il ne rêve pas un avenir meilleur. Et quel heureux sommeil vous avez, vous autres grands ambitieux de ce monde, lorsque vous savez que le peuple ne dort pas !
3ïais la société ne vit pas seulement de pain ; un des grands alimens de la société moderne, c'est l'honneur, ou si vous aimez mieux, c'est la considération, pour ne pas nous servir de l'expression du grand philosophe. Honorez donc les professions les plus vulgaires à l'é{;al des plus élevées; prouvez au pauvre par l'estime publique, que la pauvreté est tout au plus un accident , que ce n'est pas un malheur, et encore moins que c'est crime. L'artisan honnête est-il donc moins que le ministre corrompu. Démontrez en même temps, par votre propre exemple aussi bien que par vos préceptes, que l'espérance dans le ciel, la paix de l'àme, le bonheur domestique, les progrès de la faujille, les simples plaisirs, les ambitions modestes, la résignation à la Providence, sont les grands élémens de la vie tranquille, c'est-à-dire, de la vie heureuse.
Ceci étant ime ''ois démontré, vous verrez les po|)ulations plus patientes, plus calmes, moins ambitieuses, et par cons(''quent plus satisfaites et moins disposées à appeler de tous leurs vœux, et à contenir de leurs efforts, ces changemensou plutôt ces ébranlemeus si funestes à tout bonheur, à tout rej)os, à tout avenir.
iMais pour arriver à calmer ainsi les populations où fermentent tant de mauvais livres et tant de i)assions fui'icuscs, (]iii ne demandent qu'un prétexte pour déborder de tout( s paits, il faut observer l'action de la presse; je disais tout à l'heure que c'était un flambeau aussi propre à éclairer le voyageur égaré, qu'à brûler l'hôtellerie où il se repose.
Ne l'abandonnons donc pas aux mains perfides qui le traînent sur la terre pour incendier le monde; saisissons-nous-en pour l'élever dans le ciel, d'où il jettera sur nous la lumière du flambeau. Dune : une alliance entre tous les houimes de bonne volonté contre les mauvaises productions de la presse; que les ouvrages dan-
gereux et inutiles ne trouvent nulle part , ni publicité, ni acheteurs; qu'ils soient partout accueillis par le silence et la réprobation ; qu'ils soient autant de remords sur la conscience de leurs auteurs et de pertes dans la bourse des éditeurs; qu'au contraire, les bons ouvra(]es soient un titre à l'estime et à la considération publiques; qu'ils soient vendus et propagées, qu'ils fassent la (gloire des auteurs et la fortune des libraires.
Ceci est la question de vie et de mort pour tous , et c'est par tous qu'elle doit être résolue. La sainte coalition du riche et du pauvre, du faible et du puissant, la coalition du (gouvernant et du {]fouverné, du roi et du sujet, peut seule sauver la patrie. Que d'une extrémité de la société à l'autre les voix qui veulent le bien et qui flétrissent le mal s'appellent et se répondent ; que chacun prenne rang dans cette courageuse arrière-garde qui se reforme derrière les ruines. Les sociétés (jui veulent vivi-e ne meurent pas. Tous ces cadavres de sociétés, qui se balancent livides et eiïrayans sur l'océan des âges, sont des sociétés suicides. Elles sont mortes, parce qu'elles se sont tuées; mortes, par imprudence et par imprévoyance; mortes, par leur endurcissement dans leurs vices; mortes, par la gaiigrène de leurs plaies. La voix cria par trois fois au milieu d'un silence de terreur : « Dans quarante jours Ainive sera détruite! > IXinive mit le fer et le feu dans ses plaies; elle secoua ses vices, se lava de ses crimes, et Dieu lui-même révoqua son arrêt, et Ninive resta debout. Magnifique et admirable symbole! Parabole de flamme et de feu qui cache la loi pohtique de l'existence des nations , et qui retentit comme un enseignement d'en haut aux oreilles de toutes les iS'inives! Que Psinive fasse ce qu'il faut faire pour vivre, et elle ne périra pas.
La richesse est immorale et la puissance athée; rendez à la richesse sa moralité et à la puissance une foi et une croyance.
La pauvreté est immorale et l'obéissance du peuple athée; rendez à la pauvreté sa moralité et à l'obéissance du peuple une foi et une croyance.
La question de paix , la question de la vie matérielle , se présente terrible , formidable; colonisez Alger derrière laquelle il y a un monde. Le pain de toute une nation est de l'autre côté de la Méditerranée , Alger est le grenier d'abondance de la France.
La question de la vie morale se présente formidable et terrible; imitez l'Amérique s'associant contre l'ivrognerie, associez-vous contre l'ivresse de la mauvaise presse , ivresse plus crapuleuse, plus effroyable, plus horrible que l'autre; ivresse qui fait éveiller les nations dans les ténèbres sociales, orgie atroce, effrénée, qui finit par briser les tètes des peuples sur quelque problème anguleux qu'ils n'ont point aperçu pendant qu'ils s'avancent les tètes chargées de vapeurs au milieu des écueils. Léon BERTRAND.
Rue de l'Éperon , n. 10.
Toutes nos maladies sociales , l'indifférence, l'égoïsme , le doute , le suicide, etc. , viennent en effet de notre mauvais système gouvernemental, et de la liberté de se reproduire, accordée, comme le dit si bien M. Bertrand, à toutes les idées et à toutes les doctrines: usurpation ou légitimité, vice ou vertu, infamie ou gloire, esclavage ou liberté; mais cependant la liberté de la presse est devenue une nécessité sociale. Il ne serait pas plus possible que prudent d'essayer de la bâillonner; nous-mêmes qui gémissons sur ses excès, nous ne souffririons pas qu'on y portât atteinte. Dans cette occurrence nous avons pensé qu'on pourrait arriver a rendre la licence impossible, la publication des mauvais livres impossible, la propagation des mauvaises doctrines impossible, en laissant même a la presse toute la