UNE REPRESENTATION A LA SORBONNE
J'étais l'autre jour dans la {jrande salle de la Sorbonne , où s'était réunie toute l'Université de Paris, maîtres et élevés , pour la distribution des prix du conc^ours {fénéral. La salle de la nouvelle Sorbonne est peinte et décorée tout-à-fait connue une salle de spectacle. Les lennnes y viennent paires connue elles viennent à l'Opéra , et cette comparaison de théâtre n'est pas (h'placéc (juand on voit entrer dans l'enceinte tous les professeurs en robe noire doublée de jaune ou de rou{}e, en bonnet d'hermine, {jraves et posés comme des comédiens qui vont jouer un rôle. Quant à ce mot : (^o)icours (jénéral , vous savez sans douKî ce (lue (î'est que le concours général. C'est une lutte annuelle entre les élèves les plus distin{}ués de chaque colléjje. Chacpie professeur envoie à cette lutte les athlètes sur lesquels il compte le j)lus. Pendant une année entière , le professeur a donné ses soins exdusil's à ces jouteurs de latin et de {]iec : il n'a eu de leçons (jue j)our eux , et
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d'encouragement que pour eux. Que lui importent les autres élèves qui ne sont pas destines à fournir leur course dans celle arène scliolaslique ! Ainsi, je pouvais dire l'autre jour, voyant tous ces professeurs en robe, et tous ces jeunes (jens réunis : J'ai devant les yeux l'Universilé de France dans tout son éclat présent, dans toute sa force actuelle y dans toute sa puissance à venir,
Eli bien ! je suis forcé de l'avouer, c'était là un trisle spectacle. Pai-mi ces professeurs de la jeunesse en France, quel est le {]^rand nom cju'on peut citer .'* Et parmi ces élèves, la fleur des collèges, quel est le jeune honune qui n'a pas perdu aux leçons de ses maîtres beaucoup plus qu'il n'y a profité? Puisque vous êtes réunie là en bloc, savante Université de France , vous de tout teujps la fille aînée des rois, permettez-nous de vous juger en bloc.
La pièce commence. Un jeune homme en robe se lève modestement , et il lit dans un grand cahier un long discours en laiin. Ce jeune honune a été luimême en son temps un célèbre lauréat de l'Académie ; il a dt^jà fait de charmans vers latins pour la naissance de monseigneur le duc de Bordeaux , et vient d'écrire en prose latine pour la reine Auielie, sa tante. Ecoutons donc le discours latm , et voyons ce que débitent les lauréats de l'Université.
Figurez-vous un de ces filets d'eau factice qui roulent sur une mousse factice, à travers des rochers factices : voilà le discours du jeune M. Lemaire, professeur de l'Université. C'est un enchevêtrement assez harmonieux de périodes cicéroniennes que vous avez vues partout , excepté dans Cicéron ; à peu près connue les vers latins du même auteur au duc de Bordeaux, que vous avez vus partout, excepté dans Virgile. C'est surtout dans les discours latins de ces jeunes lauréats d'Université , qui seront des lauréats toute leur vie , que vous comprenez combien la langue latine est une langue morte : c'est un bruit sans aucun sens , sans intérêt , sans vigueur ; c'est quelque chose de mou , de faux et de médiocre ; cela sent horriblement les vieux restes de quelques vieilles phrases moisies et ram.assées sans ordre et sans choix dans les dictionnaires : quelle triste et horrible médiocrité ! Et toute une assemblée d'hommes et de femmes prête l'oreille à pareille éloquence, aussi honteux les hommes de comprendre ce latin , que les fenunes de n'y rien comprendre ! Et c'est à un pareil langage qu'est arrivée toute la gloire de M. Lemaiie , l'ancien lauréat de l'Univeisilé , l'ancien lauréat de TAcadéu)ie française ! l'éditeur de ces fameux classiques latins qui ont ruiné des villes entières, et qui encombrent aujourd'hui les boutiques de nos marchands de vieux livres ! 0 Université de France ! voilà donc ce que c'est que le pi ix d'honneur! En vérité , l'Université de France aurait voulu donner un échantillon de ses pioduits ce jour-là, qu'elle n'aurait pas pu le choisir plus triste , plus froid, plus monotone et plus médiocre que le discours du neveu de 31. Lemaire. Le dernier disciple du bon Bollin écrivait , et surtout pensait en laiin mieux que cela.
Le discours achevé, M. Guizot s'est levé et a pris la parole. M. Guizot , comme tous les hommes supérieurs, est enfant de ses propres œuvres. Il s'est fait ce qu'il est , lui tout seul. 8a parole est grave et imposante ; et à travers les euibarras de sa position , on voit fort bien que M. Guizot a compris ce que comprennent tous les hommes sages : à savoir, que l'éducation , telle que nous la faisons, est la chose du monde la plus fausse et la plus funeste. Si M. Guizot n'a pas dit cela tout-à-fait, il l'a fait entendre. Hélas! lui-même, comme nous , tout en distribuant leurs prix à ces jeunes gens , il pensait à leur avenir !
Aussi faut-il dire, à îa louange de M. le ministre de l'instruction publique , que sa pai'ole sévère et grave, a été peu entendue et surtout peu compiise. Comment vouliez-vous que les parens et les élèves pussent comprendre riiomme qui s'in(juiétait ainsi de la gloire et de l'avenir de ces jeunes lauréats ? Vous [larlez de l'avenir. Ah bien oui, l'avenir! 11 s'agit aujourd'hui déversions, et de thcuîcs, et de discours latins , et de discours français , et de malhemaliques ; il n'y a que cela dans le monde. Tous les enfans (|ui sont ici ont des prix ; ils sont tous les plus forts de leurs classes ; les autres enfr.ns sont autant de \aii!cus ({ui n'ont pas le droit d'entrer en Sorbonne. Pourquoi donc aller contrarier ces enfans du génie? pourquoi leur attrister l'avenir? Laissez-leur tendre leurs jeunes fronts aux
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couronnes de lauriers. La vie est longue : nous aurons encore une pareille fournée d'enfans de {^ënie l'an prochain.
Ainsi a Tait l'assemblée ; elle n'a pas voulu écouter même les paroles de M. Guizot; elle s'est impatientée d'entendre des paroles de prévoyance et d'avenir. Elle a fait connue les spectateurs du cirque à Constantinople : elle a demandé qu'on distribuât les prix pour savoir qui l'emportait des bleus ou des verts, c'est-à-dire du collège de Louis-le-Grand ou du collège de Henri IV, du collège de Charlemagne ou du collège de Saint-Louis. Louis-le-Grand, Henri IV, Charlemagne, Saint-Louis, grands noms des rois de France que cette dernière révolution n'a pas effacés du frontispice de nos collèges. Donc sonnez les fonfares , et faites avancer les lauréats.
Et nous les avons tous vus , les uns après les autres , courber leurs létes sous les couronnes , ces jeunes vainqueurs des jeux olympiques classi(]ues. A chaque nouveau venu , une nouvelle couronne, une nouvelle fanfare excitaient des transports toujours nombreux de leur mère et de leurs vieux parens. Imprudentes familles ! il n'y en a pas une parmi elles qui ne compte au moins une de ces gloires de collège. Ne croyez pas cependant qu'une fois avertis par eux-mêmes du néant et de la ^anité de ces triojuphes , ils se mettent en garde contre le premier succès du jeune ti'iomphateur! Au contraire, la famille applaudit , elle bat des mains , elle pleure de joie ; elle oublie toutes les privations qu'elle s'est imposées ; elle possède un homme de génie , elle est au comble du bonheur : enivrement d'une heure , enivrement bien naturel au milieu de tous ces lauriers !
Cela dure ainsi quatre heures. Une distribution de couronnes qui dure quatre heures! Puis, la journée touche à sa fin , la fête cesse, l'enivrement s'apaise; chaque parent prend son fils d'une main, et de l'autre main les lauriers et les couronnes, heureux quand il est forcé de les faire porter par un crocheteur !
Ici finit ma tâche de spectateur et d'auditeur. Moi aussi je m'enfuis de cette Sorbonne, non sans avoir jeté un coup d'œil sur toutes les couronnes qui s'en vont.
A présent, voulez-vous que nous poussions à bout cette journée?... Voulez -vous que nous entrions plus avant dans ces triomphes? voulez-vous que nous vous fassions toucher au doigt cotte horrible plaie de l'éducation universitaire ? le voulezvous? Prenez votre courage à deux mains , et suivez-moi.
Il faut d'abord que vous sachiez que tous ces jeunes gens , ou au moins une grande partie, appartiennent à des familles pauvres, ou, qui pis est, à des familles malaisées ; car rien n'est triste connue de voir ces pauvres fortunes bourgeoises qui s'en vont, morceau par morceau, on ne sait où. Ces pauvres lamilles bourgeoises ont dépensé, pour faire parvenir le jeune écolier à ce laurier qu'il a cueilli , soit une somme de mille francs par année , s'il n'a pas eu de bourse au collège , soit la moitié de celte somme , s'il a eu une demi-bourse : les plus heureux ou les plus malheureux n'ont eu à payer qu'une centaine d'écus tous les ans pour droit universitaire et autres menus frais. Voilà donc ces familles au comble de leurs v(eux; elles vont revoir leur Auguste ou leur Victor chargé de couronnes , et lauréat de ITuiversitè ! C'est bien.
Et en elfet , le lauréat arrive dans sa famille ; ses frères et ses soeurs vont audevant de lui avec des transports de joie; son père et sa mère montrent les prix de leur fils à leurs voisins émerveilles. Le premier jour est un beau jour ; le lendemain est encore un jour de fête. Donnons-leur huit jours de joie , à ces braves gens, huit jours entiei's ! mais une fois cette semaine pass('e,la famille mquiète tourne ses regartls vers le nouveau-venu, en se disant : Que va-f-il faire ? Sa mère étonnée se demande comment son fils le lauréat n'est pas déjà préfet d'un département, ou tout au moins pair de France et membre de l'Institut? Le père de famille calcule en lui-juême ce que lui a coûté cette éducation suivie de tant (le succès : liufji mille francs , si l'écolier n'a pas eu de l)ourse au collège ; dix mille francs tout au moins. Voilà donc di'jà mille francs, ou tout au moins cincj cents francs de rente au.jjuels a renonce^ le père de famille pour faire avoir un prix à son fils î
Une fois entré dans ce calcul, le père de famille ne s'arrête pas. Mille francs de rente ! Mais , se dit-il , avec cette somme je pourrais élever et marier mes deux
jolies filles , Marie et Victorine, qui ne demandent qu'à aller si bien. Avec cette somme, je pourrais assurer la vieillesse de ma fcmme et la niimne ; je pourrais relever ma maison qui menace ruine; je pourrais délivrer Tiion cliaiu[> de l'Iiypotlièque qui le ron^^e; je pourrais ! je pourrais !... Disant ces mots, le père de famille détourne la tète des couronnes de son fils ; il trouve qu'elles sont trop chèrement payées à ce prix-là.
Cependant (quel est le père qui se décourage), après avoir compté avec lui , le père de famille espère encore. Tl fait appeler son fils, et il lui parle a peu près en ces mots :
Mon fils, je vous ai élevé avec toute sorte de soins et de dépenses; j'ai négligée pour votre éducation celle de vos frères et de vos sœurs. Pendant quin/.e ans, que vous avez été au colléjje , bien nourri et bien vêtu , voire mère, vos frères , vos sœurs , votre *jrand-mère elle-même et moi , nous avons vécu de privations de tout {^enre. Heureusement , vous vous êtes distin{jué dans vos études; nous en avons tous éprouvé beaucoup de joie et de bonheur. .Maintenant , mon fils, dites-nous ce que vous voulez devenir; car à présent c'est à vous de me remplacer auprès de vos frères et de vos sœurs : pour moi , en effet, je suis a bout.
Ainsi parle le père de famille. — ?fIon père , lui répond le jeune lauréat , je suis prêt à embrasser la carrière qu'il vous plaira de m'indiquer, pourvu que ce soit une profession libérale ; faites de moi ce que vous voudrez : un médecin , un avocat, un littérateur ; je suis prêt; parlez, mon père !
La piété filiale la plus dévouée ne s'expliquerait pas autrement : Faites de moi ce que vous voudrez , un avocat , un médecin ; car, avocat ou médecin, il n'y a pas d'autre profession pour un lauréat de l'Université ; à tel point que l'on compte en France beaucoup plus de médecins que de malades , beaucoup plus d'avocats que de causes à plaider. Médecin , avocat ! Mais c'est dire au père de famille : Encore' de nouveaux sacrifices , encore de nouveaux efforts , encore de nouvelles privations ! Donnez-moi ce qui vous reste pour marier mes sœurs , pour élever mes frères; vendez votre champ que vous avez hypothéqué pour moi; vendez votre maison que vous avez laissée en ruines pour moi. Médecin , avocat! Grand et irréparable malheur des fauiilles pauvi-es et vaniteuses ! Elles envoient leur premier né au collège ; et parce qu'elles l'ont envoyé au collège, il faut qu'elles le renvoient à l'École de médecine ou à l'i^cole de droit ; et la encore , pendant six ans , ils enlèvent pièce à pièce tout le pauvre argent de la maison paternelle. Ils ont été des élèves distingués au collège, ils ne sont plus que des hommes médiocres dans le monde. La vanité trop tôt éveillée les blesse , leur ronge le cœur. Ces pauvres jeunes gens , couronnés avec tant d'appareil une fois , ne savent plus que penser du nionde , qui n'a pas un seul regard pour leurs mérites. De là , d'incomplètes études ; de là , un malaise cruel ; de là , des passions irritables qui n'ont aucun moyen de se satisfaire ; de la , le liiécontentement de soi et des autres , l'oisiveté , l'envie , la haine du monde. Six ans se passent ainsi, six ans de ruine pour les familles, six années de mécompte pour le jeune hon;: :o de génie. Enfin , il est reçu médecin ou avocat. Sa mère se dépouille en secret de sa dernière parure pour payer le dernier diplôme ; que voulezvous ! il est médecin , mais il n'a pas un malade ; il est avocat , mais il n'a pas un client. C'en est fait , l'horrible misère tombe sur cette honnête famille de bonnes gens, qui ne s'en relève plus. Le fils cadet entre en apprentissage dans la maison d'un ouvrier; les deux filles vont en journée travailler à l'aiguille ; le père et la mère meurent avant le temps, épuisés de liiiigue et de douleur. Cette fauiiile a été ruinée et perdue , et peut-être déshonorée , parce qu'elle a voulu faire de ce (ils un avocat , un médecin : voilà des lauriers de col!é{}e achetés bien cher !
Et ceci n'est pas un tableau fait à plaisir; et ceci n'est pas une histoire mensongère; c'est l'histoire de presque tous les jeunes gens que je voyais l'autre jour à la Sorbonne, lieureux comme si leur vie de collège devait durer toujours, couime s'ils devaient trouver toujours un toit pour s'abriter, une table servie... Oui , la vanité, cette plaie de la bourgeoisie et des ro"tuncs médiocres, la vanité a jeté tous ces jeunes gens dans les collèges ; la vanité les a arrachés à un ap|ir(^ntissage moins brillant , mais plus utile; la vanité les a perdus au milieu de Paris, et les a jeics
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pieds et poin.2^s liés au milieu de toutes les passions perverses et de toutes les ambitions tyranniqucs. Vous parlez de couronnes remportées au colIé{}e : ah ! si vous êtes sa^jes, arrachez ces couronnes de ces jeunes ironls , qu'elles vont brûler jiisiju'a la cervelle : voyez ce que vous faites! une fois que vous aurez proclanië ces jeunes {jens .jjrands pai'mi leurs égaux, Tanibiiion de l'esprit, la plus cruelle des ambitions, va les saisir coi'ps à coi'ps : ils auiaient été d'excellens ouvriers, des artisans habiles, des artistes disîinjjués, de riches né{>ociaiis, des mécaniciens de {;énie, des spéculateurs heureux, de bons et paisibles laboureurs; ils auraient été de bonne heure des jjens utiles a eux-mêmes et aux autres ; de bonne heure ils auraient {j'a^jne leur vie , peut-ètie au besoin la vie de leur vieux père ; n'ayant jamais quitte la ujaison paternelle , ils auraient été à l'abii des vices des {grandes villes ; ils n'auraient pas dépouille leurs familles des précieux et rares capitaux <]u'elles mettaient en réserve pour les mauvais jouis ; comme aussi ils se seraient mai'ies de bonne heure, ils aui-aient été de bonne heure lixés dans leur ménage; chaque année ils auraient vu un progrès nouveau dans leur bien-être; leur vie aurait marché coumie la vie de tout le monde : dans ce monde, tout homme qui est à sa place fait un progrès cha(îue année : celui-là avance en dignité, celui-là avance en fortune; on fait des progrès dans la science. 11 n'y a que les vies d'exception qui ne fassent aucun progrès : celles-là reculent au lieu d'avancer; celles-là s'appauvrissent au lieu de s'enrichir; ce!!es-à sont nuisib'es à toutes les existences qui les entourent; ce les-là n'ont jamais de famile, jamais de patrie , jamais de fortune, jaujais d'avenir. Or, savez-vous, je vous prie , une vie plus exieptionneîe que la vie d'un lauréat de co! ége , ((ui ne sait, en sortant du co! ege, que des choses d'exception, des mots étrangers, et voila tout; qui n'est bon à rien, qui n'est utile à personne, qui est dans un ma aise d'autant p'us grand, qu'il se croit plus d'esprit et de génie? Mais les faits pai'lent : regardez autour de vous, rappelezvous quels étaient vos honmies de génie au collège; que sont-ils devenus? Les plus héiireux et les plus habiles en sont réduits à faire de mauvais discours latins le jour de la distribution des prix !
Telles étaient les tristes idées qui nous préoccupaient l'autre jour à la distribution des pi'ix du concours général. Que vont-elles devenir ces jeunes existences jetées si imprudemment au milieu du monde? comment pourront-elles se retirer de la foue, et par quels moyens? Isolées et perdues qu'elles sont dans ce monde, pouri'ont-elles se faire jour quelque part? Terrible société, qui ne s'in(juiele que d'avoir des enfans de dix-huit ans dans les collèges, et qui ne s'inquiète plus de ces mêmes enfans une fois sortis du collège! Imprudente société, (j i jette dans ces jeunes cœurs les germes de toutes les passions, à l'aide de toutes les poésies de la Grèce, de Paris et delà France, et (jui ensuite n'est plus occupée (ju'a combattre, à amortir, à dissiper ces mêmes passions si impi'udemment éveillées ! Vous jetez de la poussière en l'air, et vous vous étonnez qu'elle retombe sur vous! Je vais plus loin. Quand cette société, par la bouche de ses professeurs jurés, dit à tous ces enfans de quinze a vingt ans : É'udiez les langues anciennes , soyez lettrés, faites-vous avocat, lailes-vous médecin, faites-vous écrivain, cette société profère un iujprudent et impudent mensonge; elle sait fort bien qu'elle n'a besoin ni d'avocats , ni de médecins, ni d'écrivains d'ici à dix ans; elle sait fort bien qu'elle n'a plus de place à donner a personne ; elle sait fort bien (ju'elle couuuet un crime inutile en arrachant aux arts, aux sciences , au commerce, des intelligences des plus avancées (ju'elle dévore ainsi sans profit; mais qu'importe à la société? 11 faut (ju'elle ait des concours, des professeurs, des distributions de i)i"ix , (les élèves couronnés une fois l'an. C'est un spectacle comme un autre , où le roi des Français a l'avantage de produire ses autres enfans l'un après l autre : amère dérision, qui lait votre camarade d'un fils de roi, et qui peut-être fera plus lard d'un repris de justice le condisciple d'un lils de roi !
O jeunes gens! vos précepteurs vous mentent, quand ils disent en latin ou en français : lUivcn'ir est à vous ! L'avenir n'appartient qu'a Di(!U ; l'avenir n'appartient à personne moins qu'à vous ; le monde (lu'on vous fait si bon, si doux , si affectueux , si liumain, si inJulfjent , le inonde ne sait pas même si vous êtes ; il n'a aucun besoin de vos offices ; lorsqu'il vous les demande, vous serez trop heureux
s'il (Jaij'î'no los accepter quand vous viendrez les lui offrir. Jeunes g^ens î jeunes gens ! vos maîtres vous ont trompes , quand ils vous ont dit (ju'on pouvait vivre ue poésie et de belles-lettres. Que vous a-t-on appris du monde? que savez-vous de la vie réelle? Vous avez été bercés d'illusions, vous avez été noui'ris de chimères , vous voilà exposés sans défense à l'horrible réalité. Malheureux civilisateurs, qui ont ainsi abusé de la jeunesse et de la créduhté de leurs élèves ! Malheur! trois fois malheur!
Ces paroles sont sévères, mais la Jeune France a le droit de les faire entendre ; elle ne recule devant aucune vérité , parce qu'à chaque mal qu'elle découvre elle cherche un remède. D'ailleurs, la Jeune France ne s'est réunie que pour compléter une éducation incomplète, que pour venir au secours des jeunes {jens e{}ai'és , que pour rendre l'espérance à ceux qui l'ont perdue : la Jeune France est sévère, mais elle est juste; elle déchire impitoyablement le voile brodé de l'illusion, mais elle a des voies ouvertes que peuvent l'éclamer les intelli.*»ences trompées. La Jeune France fera plus pour la jeunesse des écoles que tous les professeurs réunis : elle les prendra par la main , elle les guidera pas a pas , elle leur appi'endra à profiter de ce qu'ils savent, elle leur enseignera ce qu'ils ignorent. Aux petits génies des grands collèges de Paris, la jeune France veut ap[)rendi'e à douter d'euxmêmes d'abord; elle veut leur ap|)rendre ensuite à avoir loi dans l'avenir.
Voilà pour ce qui regarde les jeunes lauréats du concouis général. Mais les autres élèves, c'est-à-dire la majorité immense des élèves, ceux qui n'ont jamais été destines à remporter des couronnes; ceux à qui leurs maîtres n'ont pas adressé la parole une fois dans dix ans ; ceux qu'on a oubliés dans le silence et la poussière des classes, et à qui on n'a demandé qu'une chose : le paiement exact de la rétribution universitaire et l'immobilité d'un banc; mais ces pauvies idiots dont vous avez volé l'argent, et à qui vous n'avez pas même enseigné les mots barbares que vous enseignez aux autres elève> faits pour les concours, que voulez-vous, (jue pensez- vous, je vous prie, que ceux-là deviennent? que peuvent-ils faii'e dans ce monde, où la première leçon que leur ont donnée leurs professeurs a été une leçon d'injustice et d'inégalité? Que voulez-vous tirer de ces âmes déjà abruties par [as, mépris de leurs condisciples, et qui n'ont pas même eu le droit de venii' s'asseoir à la Sorbonnele jour de la distribution des prix? xMalheureux que vous êtes ! voilà pourtant des disciples dont vous devez répondre ; voila pourtant des làmilles ruinées, qui n'auront pas même pour se consoler une feuille du laurier classique. Voilà des jeunes gens perdus par vous, habitués à l'oisiveté par vous, à .^ui vous avez persuadé vous-mêmes qu'ils n'étaient bons à rien, qu'à nianger et à dormir, qu'à se taire et à souffrir vos punitions brutales. Et cela s'appelle une éducation nationale! et voilà comment s'élèvent les citoyens de la France! et voila à quel horrible monopole on sacrifie chez nous la liberté d'enseignement! 0 législateurs ! quittez ces salles brillantes de la Sorbonne; laissez un instant ces ûeu^ cents élèves tri('S avec soin sur dix mille élèves ; venez voir les neuf mille huit cents élèves qui sont sacrifiés à vos disciples d'élite; voyez-les misérables , ignorans , honteux d'eux-mêmes, livrés à mille petits vices qui ne demandent qu'a grandir; puis, mettez la main sur votre conscience, et dites-nous, dites-nous , que prétendez-vous faii'e de pareils enfans?
La question est grave ; elle est triste ; elle vaut bien une question de Bezout , et cependant elle sera moins écoutée qu'une question de Bezout. Peuple d'argent ! on lui égare ses enfans, on les jette dans le dernier degré de l'idiotisme ; ceux dont on ne fait pas des imbécilles, on en fait des avocats, des médecins ou d^s auteurs; et ce peuple trouve que tout est bien, et il va tous les ans voir jeter des couronnes sur les deux cents têtes choisies dans ce bétail universitaire ! Faites baisser la rente d'un franc, oubliez dans votre poche le bulletin du télégraphe, ce même peuple va se récrier au sacrilège ! Et puis ils vous disent qu'ils aiment leurs enl^ans !
Francis BF.NOir, Fabricant de machines à vapeur , lauréat de riniversUé.
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âlO LA JEUNE FRANCE.
DE L'ÉDUCATION EN GÉNÉRAL ET DE L'ÉDUGA FION xMODERNE