‹ L'Écho de la jeune FranceChapitre 57 sur 120 · EN PARTICULIER · texte numérisé non relu

EN PARTICULIER

Nous nous sommes engages , en publiant, le mois dernier, la dissertation remarquable de 31. A. de Montureux , à combattre queKjues-unes de ses idées qui nous ont paru plus spécieuses que justes , et à compléter par de nouveaux aperçus ses études et ses recherches sur l'éducation. Ce sujet est si grave et si important, qu'on ne saurait l'approl'ondir d'une manière trop consciencieuse. L'avenir de chaque société est en germe dans le système d'éducation qu'elle adopte ; ses plus chères destinées en dépendent , et ce sont ses prospérités ou ses misères qu'elle cultive dans ces générations nouvelles, assises en foule à ses portes, pour reniplacer les générations leurs devancières sur lescjuelles soul'fle incessamment le vent des tombeaux. Envisagée sous ce point de vue , la question perd son petit coté scolasîicjue ; elle devient toute philosophique et toute sociale. Les hommes de bien et les intelligences élevées lui doivent donc le tribut de leurs méditations.

Aussi voyons-nous toutes les nations qui ont laissé derrière elles une renommée de sagesse et des souvenirs de puissance et de grandeur, attacher une importance extrême à l'éducation de la jeunesse , et chercher à la mettre en harmonie avec les principes qui dominent leur société.

Les Perses en faisaient le devoir le plus impérieux du gouvernement et sa fonction la plus essentielle. Tout était réglé par des lois; le Heu, la durée des exercices , le temps des repas , le nombi'e des maîtres , les différentes sortes de chatimens. Et ce que l'on mettait avant tout , c'était l'éducation morale, qui prépare à la société flionnète homme , le bon citoyen, qui lui sont tout autrement nécessaires que le savant et l'homme d'esprit. Chez les Perses, on allait aux écoles pour y apprendre la justice et la vertu , connue on y va ailleurs pour y apprendre les lettres et les sciences ; la qualité qu'on y enseignait le plus assidûment , c'était la reconnaissance ; le vice que l'on y répiimait avec le plus de sévérité , c'était l'ingi'atiiude. 11 y avait là une haute sagesse ; l'ingratitude est un vice anti-social, puiscju'il bat en ruine cet échange de bons rapports et de services mutuels, qui sont l'essence même de la société.

Dans la Grèce , l'éducation se partageait en divers systèmes , suivant le génie divers des villes qui composaient celte brillante oligarchie de nations. L'étlucation Spartiate était forouche connue le génie de la cité. Il fallait préparer à la patrie ces puritains du monde antique, qui, étrangers à tous les sentimens doux et tendres de notre nature, n'avaient que des vertus sauvages et en dehors, ou, si l'on aime mieux , au-dessus de l'humanité. Ces mères qui disaient à leurs fils , en leur tendant un boucher : Reviens dessus ou dessous; ces hommes si durs pour les autres et pour eux-mêmes , dont la vie était une lutte continuelle , destinée à étouffer dans leurs âmes toutes les émotions naturelles , et à n'y laisser debout que la tyrannie d'un patriotisme étroit, et l'égoïsme inexorable de l'esprit de cite; ces jeunes lilles, dont la chasteté brutale repoussait la pudeur comme une faiblesse , et bravait dédaigneusement les nudités de la palestre : tout ce peuple de fer ne pouvait sortir que d'une éducation dure, sauvage, sans entrailles, sans pitié. Aussi , dans l'éducation Spartiate, y a-l-ii de la lu'te fauve. D'abord , si l'enfant à sa naissance est mal conformé , ou bien faible et souffreteux , le gouffre est la pour le recevoir : ((u'on l'y jette ! La santé et la force sont la dot que la républiijue demande à tous ses citoyens. Si après ce premier examen l'enfant est jugé digne de vivre, on le livre a cette discipline austère et barbare, qui doit façonner son ame et son coi-ps. Des sciences , il n'en est point question ; les belles lettres , elles sont pioscriles ; les arts , on les regarde ici comme un crime. ÎMarcher nu-pieds , coucher sur ladui'c , défier le froid de l'hiver, la chaleur de l'été, aiïronlcr le péril , surmonter la fatigue, vaincre la douleur, et surtout obéir sans munnure, sans hésitation, pousser la religion du devoir jusqu'au fanatisme de l'obéissance : voilà la science que l'enfant Spartiate étudiera, sous les implacables enseignemens de ses maîtres. Pour lui apprenilre l'adresse et ragihlé nécessaires à

la guerre , on lui permettra le vol. Qu'importe le vol dans une ville où la pauvreté est la loi de l'état, et où il faut un chariot pour porter la sonmie la plus ino.iicjue, tant est pesante sa monnaie de fer. Pauvre enfant Spartiate ! le renaid qu'il a dérobé et caché sous sa robe , lui déchire les entrailles ; il faut (ju'il parle , sous peine de mort; mais aussi il faut qu'il se taise, sous peine de passer pour un lâche. Il se tait et meurt en Spartiate. Pauvre enfant Spartiate ! voici la fête barbare de Diane Orthia qui arrive : on le place sur l'autel de l'inhumaine déesse ; la loi de l'état , la loi de Lycur^jue l'ordonne : alors commence une fla{;elIation atroce, impitoyable; le sang'des tils coule à lar^jes gouttes devant les yeux de leurs parens ; le pauvre petit martyr souffre impassiblement devant sa mère imj)assible; il y aura plus d'une fois mort d'enfant : n'importe , frappe toujours , bourreau , la loi l'ordonne : l'enfant mourra en Spartiate. Autant le génie d'Athènes était opposé au génie lacédémonien , autant était grand le contraste des deux systèmes d'éducation. Dans la riante Athènes, la danse, la musique, la chasse, la gynmastique, l'équitation , l'étude des belles-lettres et celle des sciences se partageaient les momens des jeunes gens. On se souvenait qu'on élevait des citoyens pour le peuple le plus poli et le plus délicat de l'univers, pour la ville qui se gouvernait par l'éloquence, où l'élégance des mœurs était un besoin social, où le ridicule était un crime, où la mort de Socrate sortait peut-être des nuées d'Aristophane; pour la ville chez qui la beauté était une puissance , la mode une puissance , l'espi-it une puissance, et qui s'occupait pendant tout un jour de la queue du chien d'Alcibiade; pour la ville qui a donne son nom à ce que le goût a de plus délicat et la grâce du langage de plus raffiné et de plus suave ; pour la cité de l'euphonie, qui rit effrontément de son Démosthène, lorsqae celui-ci monta la première fois à la tribune du Pnyx , et qui renvoya l'éloquence du grand orateur en apprentissage auprès des flots de la mer en fureur et des tempêtes déchainees ; pour cette Athènes si moqueuse, si spirituelle, si fine, si susceptible, où la simple vendeuse d'herbes s'apercevait à la prononciation d'un mot que Théophraste était étranger.

Il n'y a rien de bien particulier à dire sur l'éducation romaine. Dans les beaux siècles de la république elle se rapprochait beaucoup de celle de Sparte, quoique elle fût cependant moins cruelle. Uome, commençant par être un bourg, et destinée à conquérir l'Italie pai' sa vaillance et sa discipline , et le monde par l'Italie , avait surtout besoin de soldats; c'était donc des soldats qu'elle demandait à l'éducation. Faire jusqu'à huit lieues en cinq heures en portant des poids de soixante livres , courir et sauter tout armé , se préparer à la guerre par le dur apprentissage du champ de 31ars, au sortir duquel on se jetait clans le Tibre que l'on traversait à la nage : tels étaient les principaux eléinens d'une éducation romaine. Cette dure population italique ne quittait l'épée que pour la charrue, et les travaux du labourage la fortifiaient encore. Ce ne fut que plus tard, et lorsque la discipline primitive commença à se relàclier, que l'étude des belles-lettres s'introduisit dans l'éducation publique en même temps que l'éloquence dans le gouvernement.

Nous voici arrivés à l'éducation moderne, et c'est ici que nous allons avoir à rectifier quelques idées de M. Adolphe de Montureux. Tout son système peut se résumer en deux principes : une exclusion complète donnée à l'ancien mode d'éducation qu'il appelle l'éducation classique et purement intellectuelle, et l'exposé d'un nouveau système qui consisterait à la remplacer par une éducation exclusivement spéciale et pratique, qui circonscrirait les études de chacun dans les limites de connaissances usuelles indicpiées et délinies par la profession ou l'état auquel il se destine. Autant qu'on peut analyser en quelques lignes des consitiéraiions qui ne manquent ni de profondeur, ni d'étendue, nous croyons cette analyse consciencieuse et complète. Or, en appréciant d'un mot le système de l'auteur, nous dirons, pour justifier les louanges que nous lui avons décernées, que sous chacun de ces deux points il y a une grande vérité; pour motiver les réserves de censures (]ue nous avons prises, nous ajouterons que, dans l'extension exagérée donnée à chacune de ces idées, il y a un grand paradoxe. Tout en paraissant peu favorable aux doctrines de renversement , l'auteur s'est la-ssé à son insu entraîner à l'influence de son siècle. C'était une réforme qu'il fallait proposer dans l'éducation : il est allé plus loin, il a proposé une résolution.

A prendre la chose a priori , c esl déjà agir peut-être avec un peu de légèreté que de proscrii'e irrévocablement et d'une manière complète tout le système d'éducation de notre ancienne France , comme le fait M. Adolphe de .^iontureux. Son aniiquité, sa longue possession, le rendaient digne de plus d'égards et d'un examen plus approfondi. Ce n'étaient pourtant point des gens de peu de talent , des tètes mal meublées que ces jeunes houjmes qui sortaient jadis de nus écoles pour porter le flambeau de leurs connaissances dans l'adminislraiion , dans la science, dans la justice, dans le gouvernement. Comme nous ne voulons point elre suspects de partialité dans notre appréciation , nous laisserons parler un de ces jeunes hommes lui-même. Un écolier de l'ancienne université, de l'université du seizième siècle, Henri de Mesme, qui en devint l'un des plus illustres magistrats , tracera devant vos yeux le système d'une éducation telle qu'on la concevait dans nos anciennes universités ; nous laisserons à son récit ses formes naïves pour vous donner à la fois et la vérité dans le fond et la vérité dans la forme. < Mon père, » dit-il , me donna pour précepteur Jean Maludun, limousin , disciple de Dauzat, y homme savant , choisi pour sa vie innocente , d'âge convenable a conduiie ma » jeunesse inexpérimentée jusqu'à temps que je me susse gouverner moi-même,

> comme il lit : car il avança tellement ses études par veilles et ti*avaux in-

> croyables, qu'il alla toujours aussi avant de moi, comme il etoit requis pour

> m'enseigner, et ne sortit de sa charge sinon (juand j'entrai en olfice. Avec

> lui et mon puiné Jean-Jacques de Mes-ues , je fus mis au collège de Uourgogne,

> des l'an 154t2, en la troisiè;iie classe; puis je lis un an peu moins de la pre- » mière. Mon père disoit qu'en cette nourriture du collège il avoit eu deux re- » gards : l'un à la conversation de la jeunesse gaie et innocente , l'autre a la » discipline scholasti(]ue, pour nous laire oublier les mignardises de sa niaisou

> et comme pour nous dégorger en eau courante. Je trouve que ces dix-huit » mois de collège me firent assez bien. J'ap[)ris a répéter , disputer et haian- ^ guer en public; pris connaissance d'honnèies enfans, dont aucuns vivent aujour-

> cl'hui ; appris la vie frugale de la scholarité et à régler mes heures, telleuient que

> sortant de la je récitai en public [Jusieurs vers latins et deux mille vers grecs faits

> selon l'âge, recitai Homère par cœur d'un bouta l'autre, qui fut cause api'ès » cela que j'elois bien vu par les premiers honunes du temps; et mon précepteur

> me menoit quelquefois chez Lazarus Baifius, Tusanus, Strazellius, Castillanus >' et Dacesius, avec honneur et progi'ès aux lettres. L'an 1^4j, je fus envoyé a

> Toulouse pour étudiei- en lois, avec mon précepteur et mon frère, sous la con- » duite d'un vieil gentilhomme tout blanc qui avo'.i long-temps voyagé par le monde. » Nous fûmes trois ans auditeurs en plus étroites et pénibles études que ceux de » maintenant ne voudroient supporter. Nous étions debout à quatre heures, et ayant » prié Dieu, allions à cinq heures à nos études, nos gros livres sous le bras, » nos écritoires et nos chandeliers à la main. Nous oyions toutes les lectures jus- » (ju'à dix heures sonnées , sans intermission ; puis venions dîner ajjrès avoir en

> hâte conféré demi-heiu'e ce (] n'avions écrit des lectures. Après dîner nous lisions » par fornie de jeu Sophocle, ou Aristophane, ou Euripide; ou quelquefois Dc*-

> mosthène, Cicéron, Virgihus, Iloratius. A une heure, aux études; a cinq, au

> logis jusqu'à six; puis nous soupions et lisions en grec ou en latin; les fêles à la

> grand'mcsse et ves|)res; au l'cste du jour un peu de musiiiue et de pourmenoir;

> (juelquefois nous allions dîner chez nos amis paternels, qui nous inviloient plus » souvent (ju'on ne nous y vouloit mener. Au reste du jour, aux livres, et avions

> ordinairement avec nous Ihidrianus Turnebus et Dionysius Lambynus, et auties

> savans du temps. »

Telle était l'éducation de l'ancienne université, qui préparait à la société cetto docte et austère magistraluie, dont la renommée est restée si grande , et dont les immenses travaux nous étonnent et nous confondent; ce cierge le plus instruit de l'Europe, (pii débrouillait le chaos de nos annales dans le secret de ses monastères, et élevait a la science de res monumens titani(iues devant lesquels les modernes passent comme devant les pyramides d'Egypte, courbant la tète, et demandant d'une voix effrayée , si c'est bien la main des hommes qui a laissé son empreinte; dans ces prodigieux ouvrages. Evidemment on ne peut voir qu'une saillie para-

doxale dans cet anatlième absolu jeté contre l'ancien système dV^ucation de la France, qui dotait les hommes d'une grande puissance de travail, (jui jetait dans les jeunes esprits un fonds immense de connaissances que leur maturité développait.

Quant au bizarre reproche adressé à cet enseignement, dont les langues grec-

3ue et latine étaient la base; quant au reproche d'avoir produit, par l'imitation es mœurs et des formes antiques, une tendance démagogique et les excès populaires de 95, il n'y a qu'un mot à répondre : c'est que le siècle de Louis XÏV et le siècle de Robespierre sortirent du même système d'éducation : preuve évidente que les deux anciens idiomes républicains sont fort innocens de notre république moderne , et que Brutus n'est qu'un pai'ent très-éloigné de Robespierre.

Reste à examiner si dans l'état actuel de nos mœurs, l'éducation qui convenait à[la société française dans des temps déjà reculés, lui convient encore. Ici il est impossible de se refuser à l'évidence, et de contester l'urgence de nombreuses et graves modifications. Cependant quelque éloignés que nous puissions être de vouloir encourir l'accusation de routine et de fanatisme superstitieux pour les traditions abusives d'un autre âge, nous chercherons à maintenir la hmite qu'ici, comme partout ailleurs, nous voulons respecter, la limite qui sépare la révolution delà réforme. Nous l'avons dit, nous ne prétendons point être les révolutionnaires dej l'enseignement, nous aspirons à en devenir les réformistes. Suivant donc la même méthode que nous avons employée quand il s'est agi d'apprécier les diflerens systèmes d'éducation de l'antiquité, nous jetterons les yeux sur la société actuelle pour voir quels hommes elle demande à l'éducation moderne, et par conséquent, quel doit être ce système d'éducation.

Disons tout d'abord ce qui va étabhr une grave divergence entre nous et l'auteur, qui le premier, a traité le même sujet dans ce recueil : c'est que nous ne pensons pas devoir nous arrêter purement et simplement aux exigences bonnes ou mauvaises de la société , mais que considérant l'éducation comme l'instrument le plus puissant de réforme et d'amélioration sociale , nous croyons devoir l'employer précisément à la cure si essentielle des maladies qui tourmentent notre époque. Si nous avions été citoyens d'Athènes , nous aurions voulu introduire dans l'éducation nationale une teinte de cette gravité et de cette sévérité lacédémoniennes , qui aurait peut-être emf)êché la gaîté athénienne de dégénérer en démence, et d'amener la ruine de la cité. Si nous avions été citoyens de Sparte, nous aurions voulu introduire dans l'éducation nationale une teinte légère de cette sociabilité altique , de cette facilité de caractère , de ces grâces de la civilisation qui auraient peut-être préservé la rude cité de Lycui-gue des inconvéniens de cette humeur farouche au dedans, intraitable au dehors, qui finit par soulever la Grèce tout entière contre Sparte, et par laire de Sparte elle-même une espèce de repaire de bêtes fauves incapables de se plier aux lois de modération qui dominent l'existence des sociétés. Nous sommes citoyens de la société française au XIX'' siècle, nous n'oublierons donc pas que les plaies de notre époque sont le matérialisme social , l'indiliérentisme public, et une personnalité effrénée, représentée par la passion de l'argent , poussée à un degré auquel elle n'était pas encore parvenue.

Quand il n'y aurait que cette seule raison pour conserver à l'éducation, autant que possible, son caractère intellectuel, elle suffirait pour nous faire désirer le maintien des études grecques et latines, qu'on a appelées les humanités, parce qu'elles représentent la haute culture des intelligences , et qu'on nous passe ce terme , ce fonds commun de civilisation et de philosophie qui est le cachet de la nature humaine, par contraste avec la nature brute et sauvage. C'est précisément parce que la société tend à se matérialiser, que nous ne pouvons souffrir que l'éducation devienne mécanique. Les langues qu'on propose de proscrire sont le résumé des deux civilisations les plus ratlinécs de l'antiquité , des deux sociétés les plus intellectuelles qui aient brillé dans le passé. Par l'étude des beautés littéraires qu'elles présentent, l'esprit s'élève et échappe à cette lèpre financière qui ronge notre époque ; initié aux sublimes secrets de leurs Poétiq-ies , il conserve au moins quelques étincelles de l'amour du beau au milieu de cet amour de l'utile, qui, dégénérant en passion

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