‹ L'Écho de la jeune FranceChapitre 58 sur 120 · SUPPLÉMENT AU NUMERO DU 5 OCTOBRE · texte numérisé non relu

SUPPLÉMENT AU NUMERO DU 5 OCTOBRE

effrénée, jette à pleines mains la lave sèche et brûlante de son prosaïsme sur notre siècle , et menace de changer la société moderne en une vaste machine qui aura des rouages au lieu de vertus, un levier au lieu de principe, et dont la vapeur sera Tunique dieu. Nous laissons de côté les puissantes raisons que l'on a déjà si souvent tirées de la filiation des lan{jues. Quoiqu'un savant illustre, 31. Abel Kémusat, ait dit que dans la formation de la langue d'un pays où plusieurs populations se rencontraient, chaque idiomeentrait en proportion du nomDred'hon)mesqui le parlaient, cette règle, en général juste et admissible, n'est pas toujours rigoureusement vraie. Ainsi , les Romains eurent dans la formation de notre langue, une influence hors de pair, d'abord par leur puissance politique, ensuite parla supériorité de leur civilisation. 11 était bien impossible que les idiomes germaniques ou celtiques, c'està-dire les idiomes des seconds conquérans du sol et de ses premiers propriétaires, eussent des mots pour représenter des idées que ces peuples n'avaient point encore. Des myriades de mois passèrent donc les Alpes à la suite des idées romaines, qui elles-mêmes suivaient des myriades de soldais ; et c'est ainsi que la conquête fut, à son insu, un instrument aveugle de la civilisation , un missionnaire involontaire de la philosophie. Il résulte de la, que la langue française, en reniant la langue latine et la langue grecque , qui eut sur la culture de celle-ci une si incontestîllDle influence, renierait la famille dont elle est sortie , et se mettrait en état flagrant de bâtardise. Elle ne serait plus alors qu'un problème sans solution, qu'un de ces hiéroglyphes égyptiens dont on a perdu la clef.

Tant de motifs réunis nous décident à nous prononcer positivement contre l'exclusion absolue donnée à l'ancien système d'enseignement. Cependant nous voudrions qu'il fût modifié dans le sens des besoins du siècle; car , alors même qu'on veut corriger les mauvaises tendances d'une épociue, il ne faut pas en méconnaître le génie , et prendre une société au rebours de ses inclinations et de ses goûts. Nous admettrions donc dans l'enseignement, comme accessoire indispensable, les élémens de ces sciences pratiques et usuelles dans lesquelles M. de Montureux voudrait circonscrire toute l'éducation. Nous y admettrions aussi les langues modernes, dont la plupart présenteraient peu de difficultés, étant des dérivatifs des langues anciennes, qui demeureraient une partie essentielle et capitale du système de l'enseignement. Enfin , la langue germanique étant une langue-mère dont la nôtre est tributaire, puisque les Francs, nos aïeux, la parlaient a l'époque où leur fière

l'irruption désordonnée que la littérature germanique a faite dans notre littérature, où elle a pénétré par une brèche, en renversant tous les obstacles qu'elle rencontrait sur son chemin; à peu près comme l'invasion des peuples germains fit une large trouée à travers les Gaules, laissant derrière elle les débris clés temples, les restes des cités et les décombres d'une civilisation en ruines. Dans la situation où nous nous trouvons placés, il ne nous reste plus qu'à imiter, à l'égard de la langue et de la littérature d'outre-Rhin, la conduite de ces empereurs romains qui, pour empêcher les Golhs de dévaster les terres de l'empire les leur donnèrent à cultiver.

Pour introduire ces nouvelles branches de connaissances dans l'éducation, il faut de deux choses l'une : ou faiic table rase, comme 31. Adolphe de 31ontureux, ou simplifier l'enseignement des deux langues universitaires , et c'est à ce dernier parti que nous nous arrêterions. Certes, il y aurait la une belle et notable réforme. 11 n'est pas précisément utile de mettre autant de temps àensei(îner la langue grecque aux jeunes gens que les Hellènes en ont mis à terminer leur fameux siéçe de Troie. La langue laiine pourrait être aussi l'objet d'études plus profondes, plus logiques et plus complètes, quoique moins longues et moins diffuses. On arriverait ainsi peu à peu à placer l'éducation dans les conditions où elle doit être, c'est-à-dire qu'on en ferait une espèce de résumé social, un miroir où la société viendrait se réfléchir, mais où elle se reflécliirait avec des vices de moins et des (]ualités de plus. La société étant une encyclopédie, l'éducation serait aussi une encyclopédie qui donnerait une teinte ('lénientaire de cet ensemble de connaissances qui composent la

dot intellectuelle de l'époque. Elle ne saurait jamais avoir cette spécialité de détails que voudrait lui imprimer JM. de Montureux; car, il faut s'en souvenir, commune pour tous, sans distinction de la profession quechacun choisira dans l'avenir, la seule mission de l'éducation publique est de jeter dans les esprits ce fonds de connaissances et d'idées courantes qui sont comme une lar^je préface à celte seconde éducation où chacun est son seul instituteur, selon l'état (pi'il vent embrasser. L'éducation publique ne forme pas l'avocat, le majjistrat, l'administrateur, le commerçant, le Hnancier, le {juerrier, le politique ; elle forme l'homme du dixneuvième siècle. Mais elle doit le former de manière à ce que, d'après les conditions intellectuelles et sociales où chacun se trouve, toutes ces variétés puissent se placer avec avantage sur le piédestal que l'éducation publique a posé. 11 serait injuste de lui demander des hommes complets dans chaque branche des connaissances humaines: telle n'est point sa mission; et si, dans notre siècle, pour la plupart des hommes, les études s'arrêtent au moment où elles devraiant continuer avec le plus d'ardeur, parce qu'elles continueraient avec plusde profit; si les intelligencesécolières prenant la témérité de leur orgueil pour la maturité du savoir et de la raison, veulent enseigner les autres quand elles auraient encore besoin de leçons, c'est là un vice de l'époque, et l'éducation première ne peut suppléer à cette seconde éducation si nécessaire et si rare dans une société où, pressés de porter des fruits, les esprits se donnent à peine le temps d'éclore.

La mission de l'éducation , nous l'avons dit et nous le répétons en résumant toutes ces considérations, la mission de l'éducation est de préparer des hommes à la société. Elle doit donc consulter ses besoins nouveaux , ses néce sites éternelles, ses goûts, ses tendances; elle doit chercher à distinguer quelles sont les vertus qui lui sont les plus utiles, quels sont les vices dominans, les vices qui, dans un temps donné, peuvent causer sa ruine; les vertus pour les cultiver et les vices pour les combattre et pour les déraciner de l'esprit des jeunes gens.

Ainsi , dans notre époque , le principe de l'élection a pénétré dans le gouvernement du pays ; de là deux obligations nouvelles pour l'éducation : elle doit d'abord attacher un prix immense à moraliser les esprits et à mettre dans ses leçons une teinte de cette sévérité qui présidait, dans les anciennes républiques, à l'éducation de la jeunesse ; elle doit, en un mot , jeter dans toutes les consciences le germe de la probité politique, vertu si rare de nos jours, même dans ceux qui montrent de la probité individuelle ; ensuite elle doit se souvenir que le principe de l'élection descendant jusqu'aux extrémités de la société par le système municipal, la parole devient un instrument nécessaire à tout le monde. L'éducation est donc appelée à préparer le don de la parole par une culture élémentaire ; ajoutons que clans ce nouvel état politique l'histoire devient une des branches les plus nécessaires de l'enseignement.

Dans notre époque encore , les intérêts matériels ont pris un immense développement; l'éducation doit s'occuper des sciences naturelles qui touchent aux intérêts matériels, sans cependant abandonner cette haute culture intellectuelle qui combat les tendances matérialistes et presque mécaniques de notre société.

Dans notre époque enfin , les rapports conmierciaux et politiques de nation à nation sont devenus plus fréquens et plus intimes : l'éducation doit donc fa re entrer dans sa sphère l'étude des langues modernes; elle doit accorder une haute Ï)lace à la langue germanique, qui, sous sa première forme, est entrée comme angue-mère dans la formation de notre idiome , et qui par son action régularisée rajeunira peut-être et notre idiome et notre littérature.

Mais ce qu'il l^ut faire passer avant tout, c'est l'éducation morale, qui fait plus pour le bonheur de l'individu et la sécurité de la société que l'éducation intellectuelle et l'éducation industrielle ensemble; car l'éducation morale n'est noint circonscrite dans les limites d'une seule classe, d'une seule profession : elle est générale, universelle; elle s'élève aux plus hauts degrés de la hiérarchie sociale, et elle descend jusqu'aux derniers échelons; elle tient en bride l'orgueil de la prospérité, elle soutient par les lisières le découragement de la misère , elle préserve les pauvres de l'indifférence du riche, et les riches du désespoir du pauvre; en un mot, elle forme l'homme de bien, cette pierre philosophale que tous les législa-

leurs depuis Solon et Lycur[|[ue , ont cherchée pour leur cité. L'absence de l'éducation morale, voilà la plaie de l'époque, la plaie de la jeunesse, et par suite la plaie de la société (1).

Élargissez l'enseignement universitaire en simplifiant les méthodes ; généralisez les connaissances qu'il embrasse, en vous réglant sur les besoins du pays ; respectez le culte du beau, en y adjoignant le culte de l'utile ; mais prenez le bien pour base de tout votre système, c'est-à-dire asseyez l'édifice général de l'éducation publiciue sur l'éducation morale et religieuse : alors vous aurez créé un haut enseignement oigne de la France. Et si en outre vous réussissez à importer chez nous cette sage réserve de l'Angleterre qui popularise les connaissances usuelles, et qui ne jette dans l'éducation dispendieuse de ses universités que le luxe de sa population opulente , alors en donnant l'éducation intellectuelle à quelques-uns , l'éducation industrielle au plus grand nombre , l'éducation morale à tous , vous aurez résolu le problème de rëclucation , et bien mérité de votre pays. N.

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