AU XIX*^ SIÈCLE
Dix-neuvième siècle. — Son travail inleUectiiel. — Son caractère et ses exîfjences.
Du Roman.
Nous n'adoptons qu'en partie les doctrines littéraires émises dans cet article remarquable à plus d'un égard, nia»s où il rèi,aie trop d'exaltation et un mépris un peu téméraire pour le passé. C'est un vif et éloquent commentaire du troisième couplet de la fameuse chanson Spartiate :
Et plus que vous tous ensemble
INous le serons un jour. ^
Le dix-neuvième siècle marquera dans l'histoire de riiiinianité comme une e'poque de travail sérieux ; et la force qu'a son début il paraissait devoir diriger vers l'action , se résoudra probablement tout entière dans le travail de la pensée. Ce changement brusque, dans l'impulsion donnée à un siècle, ne saurait étonner que les personnes peu habituées à réfléchir ; car pour quiconque a examine attentivement la loi d'action et de reaction qui régit la société , cette transformation était inévitable. Lorsqu'éclata la grande révolution européenne, qui, à l'ancienne société a substitue la société nouvelle, telle que nous l'avons, il dut se trouver , dans les classes élevées de l'mtelligence , des honmies qui répugnaient à se mêler au mouvement universel , a entrer dans le tourbillon qui emportait tout , religion , lois et mœurs. Ces honmies d'élite , qui craignirent de souiller leui's pieds dans les voies où courait la foule , cherchèrent un lieu de paix où s'abriter, et, ne pouvant le trouver sur le sol mouvant de l'Europe, de toutes pans travaillé par le génie des révolutions, ils se batiient dans leurs cœurs une solitude profonde : l'étude fut le champ d'asile de ces âmes timides et puissantes a la lois ; et , sans s'être entendues sur la direction à donner a leur tr vail, chacune d'elles , suivant sa voix intérieure , arriva a un résultat commun qui fut le besoin de changer ce qui avait été l^it précédemment, parce que tout avait été fait ou mal , ou incomp élément. Celte conclusion , a laquelle l'étude du passé les amena , fut leur |Doint de départ pour l'étude de l'avenir. Le champ était vaste et capable d'user les forces de plusieurs générations : il ne découragea pourtant pas la hardiesse et le saint enthousiasme de la vei ite et de la science, qui possédaient ces hommes. Le grand œuvre fut entrepris ; et tandis que l'homme-o^eant en qui ce siècle s'était incarné, luisait répeter au plus lointain écho le son de sa trompette et ses chants de triomphe , le travail intellectuel se poursuivait sans inleri'upiion; et le roulement de dix mille tambours ne put, un seul moment distraire ces penseurs obstinés ; mais lorsque les destinées napoléoniennes allèrent s'achever sur le rocher de ^ainte-Heiene , et que la paix fut donnée a l'Europe, alors la solitude ouvrit ses portes, et jeta au monde les])ensees qu'elle avait couvées silencieusement pendant vingt ans (Ij.
Le caractère des travaux entrepris et terminés pendant cette première partie du dix-neuvieine siècle , est a la fois la hardiesse dans l'ensemble de l'idée , et la timidité dans l'observation des détails : c'est le mici'oscope qui distin^'ue la molécule , la molécule la plus indiscernable , uni au télescope qui embrasse l'im-
une
{\) Nous croyons inutile d'observer qu'on ne doit pas chercher, dans ce que nous dirons -le exaciilude mailiénialique; les dimensions étroites d'un article de journal ne permeilent pas les développemens qu'exigerait un travail pareil à celui que nous ne faisons qu'ébaucher. Plusie rs ciioses, à force d'èire générales, deviennent mexacies dans les détails: c'est au lecteur intelligent et indulgent de suppléer à ce que l'a ueur a du .supprimer.
{Noie de l'auteur.)
FRANCE. O NOVEMBRE "idûU, ISUMERO 7. 2® ANNEE» -j 5
nicnsité des cieiix ; et, pour exprimer noire pensée plus clairement , en l'appliquant aux faits , c'est Psieburh qui sape hardinioni le brillant et harmonieux ëdilice de Tite-Live , et qui s'arrête tout pensif devant le moindre débris cyclopéen que la charrue vient de heurter ; (jui cléterie dans Varron un vers d'Ennius, un refrain de chant populaire , et les tourne en tout sens, jusqu'à ce qu'il leur ait arraché le secret qu'ils recèlent , ce secret ne dùt-il être que le nom d'un ustensile de ménagée. C'est un autre auteur qui réforme toute notre histoire nationale ; qui réduit au néant les immenses et indigvstes compilations des Velly , des Anquetil , des Daniel ; montrant jusqu'à l'évidence qu'ils ont mal compris l'histoire des premiers temps de la nation française, que leur travail n'est le plus souvent qu'un anachronisme de iVi\ siècles ; et après avou' accompli cette œuvre de destruction et de deblaya{}e , il n'hésitera pas a se livrer à de; laborieuses et arides recherches sur la granunaire des langues du noi-d , pour retrouver l'aspiration tcdesque, et la suivre jusqu'aux dernières modifications que lui ont l'ail subir les peuples méridionaux.
En ce moment on ne veut plus dans les sciences des à peu prh ; les systèmes bâtis d'avance ne satisfont plus personne : l'expérience est la seule autorité dont les titres ne soient pas contestes dans le doniaine des sciences. C'est elle nue Cuvier a appelé à son secoi rs pour servir de base aux changemens que les sciences naturelles ont subis sous l'influence de son jj^enie.
Ce besoin d'innover, que nous avons déjà signale, se fait remarquer dans toutes les productions de notre siècle. Les raisons qui avaient contenté précédeuiment les esprits, ne peuvent plus nous satisfaii'e. La pensée de nos jeunes générations s'est faite à des habitudes plus graves. L'histoire ne doit plus être une stérile nomenclature d'événemens. Nous ne respectons pas assez ceux qui nous ont précédés sur cette terre, pour nous intéresser à ce qu'ils ont fait : il faut qu'au fond de leurs actions nous trouvions une instruction profonde. L'histoire n'est plus le génie qui grave sur l'airain les laits histuriques ; c'est le sphyux qui recelé de secrets mystères, et à qui il faut airachcr l'énigme de l'humanité.
L'épopée antique chanta les héros; elle célébra leur force, leurs vertus, leurs revers. Ces chants, qui avaient charmé l'oreille des peuples enfans, ne suffirent plus au cœur des nations adultes. Les joies célestes d'Etlem elles-mêmes, chantées par le poète anglais, ne devront être que le brillant prélude des chants plus austères de l'épopée moderne qui célébrera le dernier homme : ses funestes amours, la décadence de la terre, et la fin universelle : melancoli(|ues harmonies, qui rappelleront à l'homme le peu qu'il est, et l'empêcheront de s'enorgueillir dans ses anivres, qu'un jour suffira à balayer sans retour.
Que nous importent les voluptueuses chansons d'Anacreon, dont la lyre est couronnée de roses toujours fraîches? que nous font les brûlantes aspirations de l'ame ardente de Sapho? quel intérêt pouvons-nous prendre à la gloii-e des vainqueurs de Pise et d'Olympie? Silence, poète qui n'avez chante que les choses d'ici-bas ! Lamartine, prends la harpe des derniers temps; chante-nous le premier regret, si parfumé de poésie et de larmes; célèbre le réveil de la Grèce, mysteiieux symbole du réveil des peuples; fais sortit' de ta poitrine profonde les novissima rcr^a de l'humanité. Voilà les chants auxquels notre oreille se penche : ceux-là seuls ont le privilège de nous émouvoir.
Le sérieux imprimé aux œuvres poétiques s'est étendu jusqu'à celle des compositions littéraires qui semblait devoir y rester la plus étrangère : nous voulons parler du roman sur lequel nous allons hasarder quelques réflexions. El d'abord, dans ce que nous avons à en diie, nous avons besoin d'établir une ligne de démarcation profonde entre le roman d'avant la révolution et celui d'après. Dans les autres parties des ».onnaissances humaines , la transformation a été piéparée : le réforniaieiM' a été annoncé de loin. Linné fait pressentir Cuvier; (Charles Bonnet donne la ma n à Ballanche; les sons harmonieux de la lyre d'André Chénier ont peut-être niveillé à la poésie Lamartine et Victor Hugo. 11 y a un abînic entre les i\eu\ éjioijues; mais on voit du moins la planche qui a servi à lo franchir. Dans le roman, c'est autre chose : la transition est brus([ue; ne cherchez pas Je nuances entre les compositions des deux épo(]ues,
VOUS n'en trouveriez pas. Le cadre seul est conservé; et ce cadre, combien il a subi (le dislocations! P]n {fénéral, les romans de la première epoijue ne sont autre chose que le développement d'une action vraisemblable, inléressanle, renfermée dans de ceitaines bornes, le tout revêtu d'un style facile' et élevant. Les écrivains de la seconde époque ont conçu le roman d'une autre manière : l'action qui , pour les premiers, était l'affaire capitale, a pris dans les œuvres des seconds un rôle inférieur : le développement moral et l'analyse psycolo{}ique ont paru en première ligne.
Comme tout le reste, à l'époque où éclata la révolution, le roman se mourait ; pour vivre quelcjucs heures de plus, il s'était rapetissé aux formes exijjuës et prétentieuses du conte de Marmontel : il avait revêtu l'obscénité sous la ()lume de Crebillon fils. Diderot lui-même n'avait pu en tirer autre chose ; et dans les trois tentatives qu'il a laites pour aborder au roman , il est resté au-dessous de lui-même. J.e ronsan avait besoin de se ré{jénerer; il le lit en abandonnant la société où se traînait sa vieillesse débauchée et crapuleuse. Il rentra dans la nature, et il en sortit transformé dans les compositions de deux puissans {génies : Chateaubriand et Sénancourt. Il ouvrit sa nouvelle carrière par Bcné et Obenuann : ces deux types d'un mal qui a consumé obscurément bien des {génies; double traduction d'une souffrance identique. îlené beau, chevaleresque, avec le {jénie dans la tête et le sentiment artiste dans le cœur; Obermann, puissant et sombre , {jénie avorté, an{]c foudroyé sans éc!airs suivant l'heureuse expression d'un auteur moderne. Non! quelque différente qu'ait été la destinée de ces deux ouvra/jes; malgi'é que le génie couronne le front de l'un, tandis que l'obscurité pèse sur l'autre, jamais nous ne séparerons dans notre esprit ces deux ouvrages. Ce sont deux frères de la même famille : le même lait les a nourris ; mais en entrant dans la vie, deux chemins se sont présentés à eux, au bout desquels l'un a trouvé la gloire, l'autre l'oubli.
L'impulsion était donnée; la pensée remplaçait l'action dans le roman : la roule s'ouvrait innnense ; plusieurs s'y précipitèrent. Coriune, Delphine , Adolphe, et plusieurs autres compositions du même genre, parurent, portant chacun le signe de leur individualité , mais accusant de secrètes parentés. Ainsi s'est accomphe, pour le ronian , la grande loi de spiritualisation qui régit l'humanité : un but moral s'est introduit dans une composition qui jusqu'ici n'avait été que futile. Ainsi vont, s'ameliorant, toutes les choses; ainsi l'humanité, en avançant dans la vie, prend des habitudes de plus en plus sérieuses : elle veut trouver un aliment solide pour son ame, là où son insouciante jeunesse ne cherchait que fontaisie et jeu brillant.
MONTELET.
La plupart des journaux de province ont reproduit rarticle 3Lvladies sociales du dernier numéro de I'Echo ue la Jeuxe France , en même temps ils ont applaudi à la proposilidii que nous avons faile de Talliance en faveur des publications morales et miles de la presse contre les mauvaises productions de la presse, source de toiit bien et de tout mal. L'arlicle suivant , de M. Walsli , vient encore à l'appui de cette proposition , qui aura du moins eu du retentissement en France, si rindifférenlissime politique et religieux n'eu empêche l'exécution.
SUITE A L'ARTICLE xMALADIES SOCIALES.
Maladie de la société actuelle. — Christianisme et philosophiswe. — Maximes absurdes du phUosophisme. — Égalité. — .)Jaximes de Jésus-Christ. — Conduite à tenir à l'égard du peuple. — Conséquente d'une éducation athée. — Sublimité de l'enseignement religieux. — Alliance des chréiiens.
Lorsqu'un homme qui a été fort et robuste, adroit et agile, sent que la vigueur abandonne ses membres , lorsqu il s'aperçoit que son esprit baisse et ilecline, •1 s'émeut, s'inquiète et cherche à retenir les facultés qui s'en vont, pour n'en
pas être dépouillé , comme l'arbre de ses feuilles ; il s'adresse aux médecins les plus habiles, leur demandant quelles sont les causes de son affaiblissement ; et fjuels sont les moijens de les arrêier.
La société en est la aujourd'hui; comme l'homme qui a vécu beaucoup de jours, comme celui qui a follement dépensé sa jeunesse, elle se sent faiblir; son esprit n'a plus ni la Ix^rce de croire, ni le besom d'espérer; son cœur se refroidit, ne bat plus pour les actions généreuses, pour les nobles sacrifices, l/égojsme lui est venu comme une paralvsie qui l'empêche de marcher vers le bien.
Pauvre société! elle est à plaim're, car elle sent son mal; La malheureuse î
elle en souffre, elle en a honte.... Oui , elle en a honte, parce qu'aux jours de son enfance , elle a eu des enseignemens de religion et d'honneur , et que de ces enseignemens il lui reste ass zde ressouvenirs pour qu'elle ait des remords.
Pauvre société!.... plus de force pour espérer!.... plus de force pour bien agir, mais encore assez de mémoire pour se rappeler vaguement qu'autrefois ses croyances lui donnaient sécurité et gloire !
Oh ! nous connaissons bien des gens dans un état semblable , dans un malaise pareil, qui avant jeté à l'écart, connue un vêtement qui les gênait les principes religieux que'leurs mères leur avaient donnés , se sont vite fatigues de voluptés, et sentent aujourd'hui que leur nmocence valait ujieux que le bonheur qu'ils ont
voulu se faire Ils le sentent, mais l'engourdissement qui suit les orgies, dure
encore, et ils n'ont pas le courage de dn^e , comme l'enfant des saintes hcritures : SuRGAM , je me Icveraiy et j'irai vers mon père !
S'ils le disaient , la paix et la sérénité leur reviendraient ; mais ils ne le disent pas, et en attendant, ils restent assis dans l'ombre de la morl; et leur sang se fige dans
leurs veines. „ ., i , • • ■
La société, fille docile, demeurée sous 1 aile uu christianisme , n aurait pas connu le mal qu'elle souffre, ni les angoisses qui l'agitent aujourd'hui.
La société, enfant prodigue, a\ ant quitte la maison paternelle, a gagné les plaies honteuses qui la rongent. Elle ne s'en guérira que lorsqu'elle retournera vers son
père.
Selon nous , voilà toute la question.
i\ÏALADiE : oubli, mépris , abandon des principes conservateurs.
IIemede, :\ioyens d'aurêteh le mal : retour aux doctrines d'ordre et de stabilité, que le christianisme est seul en droit décommander aux hommes.
Pour arrêter le mal qui tourmente l'Europe , il faut évoquer de nouveau le génie DU cuRisriAMSME. H faut suivre la grande et belle pensée de Chateaubriand ; il faut démontrer aux jeunes hommes que la religion, bien loin de rétrécir l'esprit, l'élève et l'aprandit ; que, bien loin d'être niaise et monacale, elle est poétique , inspirante
et sublime. . i , . « • .
Il faut faire honte a la jeunesse de nos joui^ des doctrines lletrissantes que le Philosophisme a mis à la place des enseignemens chrétiens.
Il faut mettre en présence, et appeler les hommes pour les leur faire voir, le
CnRlSTIANISMECt Ic pHILOSOPHISME.
Le fils de l' Éternité , et le fils du Siècle.
Le fils de l'Eternité dit a l'homme : Sois patient et espère.
Le fils du Siècle , lui crie: Ayite-loi pour t' élever.
Avec le Christianisme , la société est assise.
Avec le Philosophisme, elle est debout.
Avec le Christianisme, les hommes lèvent les yeux vers le ciel.
Avec le Philosoi)hisme, ils ne regardent que la terre pour y chercher de l'or.
Avec le Christianisme , les chés naissent, les monumens s'elevent , les poètes chantent , les l)eaux-arts fleurissent.
Avec le Philosophisme , les jwpulations inquiètes se troublent, se révoltent, abattent , détruisent les temples et les i)alais, n'élèvent que des bourses et des écha-
fauds.
Ce sont ces oppositions, ces contrastes, qu il faut mettre souvent sous les regards des hommes , et leur crier :
vous AVEZ vu, NiM>TE>"A>T CHOISISSEZ.
LA JEUMrT FRANCE. 255
Je disais tout à l'heure qu'avec les doctrines du Phllosophisine la société était debout... Cette expression n'est pas assez Ibrte; aujourd'hui, njus sommes tous sur une échelle, où chacun monte, se presse , pousse , s'ajjite et renverse celui qui le {jène.
Notre maladie nous vient de trop de mouvement , de trop d'a/>itation. Le philosophisme nous a crié : Levez-vous, marchez , et il nous a poussés: je ne sais, si c'est en avant; mais il nous a poussés parmi des débris, des ruines et du sanj;; et il ne nous a janais accordé ni le temps, ni le lieu du repos Aujourd'hui , nous sommes haletans, épuisés de fatigue, ei l'eau qu'il nous donne à boire |)our nous désaltérer , est bourbeuse; et les fruits qu'il nous olïre pour nous ralraîchir , sont amers.
Pendant que notre bouche est encore remplie de cette amertume , c'est un bon moment pour qu'une main amie vous prenne et vous conduise aux sources d'eaux vives.
Les eaux vives de l'Évan^^ile , c'est la vérité : le monde en a soif.
Tout ce qu'il a bu ailleurs, il en est dégoûté.
Empereurs , rois , pontifes , législateurs , écrivains , hommes de forte et de bonne volonté, profitez du moment.
Le siècle actuel meurt de sécheresse ; il faut l'arroser , le faire reverdir avec la rosée d'en haut
Les poètes allemands disent qu'il existe dans les campagnes une lierbe (jui éfjare. Le voyageur qui, par malheur, vient à la fouler de son pied, ne peut plus retrouver sa route, sa route la mieux connue, la plus accoutumée, celle qui conduit à sa demeure.
Eh bien ! le pliilosophisnie a jeté de funestes semences sur la terre, et a fait croître par le monde fies principes pareils à cette herbe.
Quand les hommes adoptent ces principes , ils deviennent bientôt, comme le
voyageur qui a marché sur ï herbe qui égare ils ne savent plus où ils vont, leur
esprit se trouble, et ilsoublienttout... tout, jusqu'au chemin qui conduit à la cabane de leur vieille mère et de leurs enfans.
Voyons, regardons, cherchons autour de nous quelles sont les doctrines qui troublent la raison humaine, quels sont les principes qui agitent le monde, montronsles au législateur, pour que sa main les arrache et les jette au loin comme des herbes empoisonnées.
A notre sens, cette maxime que le philosophisme a écrit et dans les faubourgs de nos villes et sur les chaumières de nos hameaux, et sur les portes de nos collèges, et sur les murs de nos fabriques ; cette maxime :
TOUS PEUVENT PRÉTENDRE A TOUT
est la cause de la fièvre, de la torturante maladie qui fait aujourd'hui souffrir et trembler l'Europe.
Si vous condamnez ce principe (ïé(i(dité entre tous les hommes , vous voulez donc des privilèges, va-t-on me crier dès écoles, et des cafés, et des théâtres, et de la place publique !
A cette clameur , je répondrai :
Je \eu\V égalité, celle de l'Évangile ; je veux que celle-là reste parmi les hommes *, pour dire au puissant : Le faibte est ton frère, ne l'opprime pas ; et pour répéter au pauvre, dont la vie est dm-e et mauvaise : ^'e maudis pas le riche, il est ton frère. Tu crois qu'il est moins à plaindre que loi ; c'est que tu nas pas vu ses inquiétudes et ses soucis. Prends patience. Heureux ceux qui pleurent , car ils seront consolés!
L'ÉGALITÉ, avec Y esprit du christianisme, c'est une amie, une sœur parmi les enfans des hommes.
L'ÉGALITÉ, avec ïesprit du philosophismc, c'est une folle par le monde.
Expliquons notre pensée :
La religion du Christ fait un premier, un grand devoir à tous : c'est l' HUMILITÉ. A tous elle commande de ne pas vouloir de la première place ; à tous elle répète : Celui qui s'exalte sera humilié , et celui qui s'humilie sera exalté.
Î25-4 Li JEUNE FRANCE.
Enracinez bien ce princi|ie dans les cœurs et dans les esprits ; rendez les hommes chrétiens , ils seront liiimbles ; alors vous pourrez proclamer votre maxime :
TOUS PEUVENT PRÉTENDRE A TOUT
Aujourd'hui, semblables paroles, c'est du feu, parce qu'elles sont jetées à unor- {>ueil que rien ne comprime et n'abaisse; mais cette même sentence ne serait que consolation^ si elle tombait sur de l'huniilité.
Ici elle embrase ; là elle rafraîchirait.
Philantropes du jour , vous le voyez bien ; je veux ce que vous voulez : je veux les lumières, la liberté, et la chrétienne é{}alité pour tous. Ces belles plantes que vous rêvez pour le monde, je les veux je vous d(miande seulement de préparer le terrain où vous voulez les faiie croître.
Apprenez, apprenez à tous les hommes à lire ; mais que ce soit dans rEvan(jile.
Ouvrez, ouvrez beaucoup d'écoles; mais mettez une croix au-dessus de la porte des classes. Oh lalo!sr/?/.s7/»r//o?? que vous donnerez au pauvre, je la trouverai bonne; car elle sera de ï éducation. Aux jeunes hommes qui sortiront de ces écoles, alors vous pourrez dire :
TOUS PEUVENT PRÉTENDRE A TOUT
Mais avouons-le franchement, si vous n'avez point enseiv'];né à la jeunesse à être humble et soumise; si même vous lui avez appris qu'elle doit passer avant tout , et que la vieillesse doit lui céder le pas, si, pour comprimer ses écarts, vous ne lui avez pas dit qu'un Dieu qui voit tout, même les pensées les plus secrètes, la rejjarde du haut du ciel ; si, dans votre amour des honneurs et du pouvoir; si, dans votre soif de l'or, vous avez répété devant elle : rien de si bon (]ue la puissance, rien de si désirable que la richesse, ah ! je vous le demande, quel trouble, quel bouleversement, cjuelle inextinguible ambition n'allez-vous pas allumer dans tous cs s ;eunes esprits, dans tous ces cœurs bouillonnans , avec ces i)aroles : tous peuvent prétendre
A TOUT î
Si cela vous amuse, soulevez les flots; mais au nom de vous-même, avant la tempête, avant de mettre le torrent en liberté, [jeusez à une difjue, pensez à garantir les rives des désastres et de la destruction.
Comme votre inutnution a été athée, votre élève a su de vous de bonne heure que L'or est une chose enviable avant t{)Ut. Et, d'après vos enseignemens, croyant (]ue les cieux sont vides, et qu'il n'y a pas là-haut un œiiqui le regarde, il ne s'est pas gêné, et il a bientôt pris le bien d'autrui.
Votre écolier, auquel vous n'avez pas fait ouvrir ce livre de charité, où il est écrit : Ta aimeras ton prochain comme toi-même, et tu ne lui feras que ce que tu vomirais qui te fut fait à toi même, a détesté et hai tout homme qui lui a été un obstacle.
L'enlant de vos écoles, aucjuel on n'aura pas répété : Celui qui veut s'élevei' sera abaissé; heureux les humbles de cœur, car ils seront glorifiés, a été fier et ambitieux avant l'âge de l'orgueil et de l'ambition.
Vos [ils (jui n'auront pas appris ce quatrième commandement de l'Etemel : Père et mère honoreras afin de vii>re longuement , ti'ouveront que vous tardez bien à leur laisser l'héritage qui doit leur a|)j)aitenir après vous , et ils vous pousseront de l'épaule , et ils vous diront : 3Iarche! marche! et fais-nous place....
Nous n'hésitons pas à le répéter, une des causes de la maladie qui tourmente l'Europe, c'est i/instruction sans éducation relk.iulse. Les lumières qni éclaireraient le monde, dans les mains de la religion, sont des torches qui le brûlent et le dessèchent dans les mains du philosophisine.
Aujourd'hui, prétendre empêcher un homme de parvenir à tout y ce serait une coupable folie.
Aujourd'hui, donner de l'instruction au peuple, sans rendre cette instruction religieuse, est une dangereuse imprudence : c'est vouloir que le genre humain éprouve dans l'avenir l'inquiétude, les angoisses qui le tourmentent dans le présent; c'est vouloir (jite les hommes ne se l'eposenl jamais; c'est vouloir qu'ils soient sans cesse agités, se ruant, se l>atlant, s'entre-dechirant devant les trésors,
LA JEUINE FRANCE. 2515
les honneurs, les couronnes, (lue l'on a offerts à leurs re{jards,et que l'orgueil leur fait voir à leur porte.
Que ceux qui s'appellent amis du peuple, que les i)h;lantropes nous donnentdonc la main pour offrir aux honmies htslruclion et cducalïon.
Avec le don complet , il y a paix et bonheur.
Avec le don incomplet , il y a désordre et pertuibaiion.
Oui, mais faites attention, les masses sachant lire, mais ne sachant (jue cela, s'airèteront, s'anmseront sur la place puLliijue et y liront les journaux, les proclamations et les ordres du jour ; ces niasses seront, dans les mains des ambitieux, comme une arme, comme un instrument de révolte... ; tandis que si les populations, en apprenant à hre, ont appris autre chose; ù on leur a enseigné à obéir, à se souniettre, à honorer le vrai Dieu et la vraie royauté, les factions auront de puissans auxiliaires de moins; ils auront beau crier à l'insurrection de se lever, la cité restera tranquille, parce que la croix aura été plantée au milieu d'elle.
Ceci ne convient peut-être pas à tout le monde.
Cn jour, un ermite chrétien dit à Attila : Puissant dévastateur, reposezvous maintenant, et jetez dans ce grand bûcher qui brûle au milieu de votre camp vos piques de fei*, vos haches et vos framées.
Non , repondit le fléau de Dieu ; non , nous fjarderons nos framées et nos haches ; nous voulons détruire et dévaster encore.
Il y a aujourd'hui des hommes qui pensent comme Attila, et qui ne veulent pas renoncer aux moyens de bouleverser le monde : ceux-là gardent entre leurs mains les niasses populaires façonnées par eux.
Ceux-là ont des doctrines et des mots qu'ils jettent à la foule; et la multitude qui prête l'oreilîe à ces mots, et qui apprend ces doctrines, perd ses anciennes croyances et ses vieilles affections.
Au lieu de Dieu, ils disent hasard.
Au lieu de relicjion, ils disent superstition.
Au lieu d'amour du prochain , ils disent amour de soi-même.
Au lieu dlionneur, ils disent nt/tesse.
Ainsi, pour miiux égarer les hommes, les modernes régénérateurs ont tout interverti: ils ne parlent plus au peuple de ses devoirs, mais de ses droits , pour le maîtriser jilus facilement; ils lui ont ôté tout ce qui tendrait à Telever; pour le dominer plus à leur aise, ils l'ont courbé sous les principes les plus flétrissons. Si l'homme était resté debout, ils n'auraient pu le vaincre, ils l'ont renversé dans la boue pour lui marcher sus, et lui écraser le cœur.
Et ce qui pèse aujourd'hui le plus sur l'espèce humaine, ce qui l'aplatit davantage, c'est la luurde, l'ignoble, la desséchante doctrine du positif.
\ oilà! voila une des grandes causes de la maladie sociale. C'est elle qui nous empêche de respirer libr«"ment, et de lever la tête vers le ciel. Vous donc qui voulez guérir \e monde , stigmatisez, déshonorez, flétrissez ce principe aussi odieux que bas, aussi vil que funeste.
Malheur, malheur aux hommes tant que le positif sera leur Dieu, tant que cette sale idole, pétrie de fange et d'or, ne sera pas renversée !
Tant que son culte existera , allez donc demander aux hommes de se faire martyrs pour défendre la foi , et les autels et les lombes des aïeux ! lis vous répoi droiit : La foi!.... niaiserie; les autels !.... jeux d'enfans et de vieilles femmes; h s tombeaux!.... tas de poussière ; nous ne nous lèverons pas pour semblable chose. Mais
voici notref/.si;/6', notre /"a/z/vV/i^é^ menacée debout! vite debout ! Ce qui raj porte,
ce qui donne de l'argent , c'est cela qu'il l^ut sauver!
Avec \sireH<iion du positif, a lez donc crier: aux armes! Pour la patrie, vous n'auiez pas un soldat , si vous ne monti'ez un payeur et une solde assurée.
« Avec les désenchantcmens du positif, allez donc dire aux dignitaires ,aux (onctionnaii'cs du pays, de faire quelque chose pour sa dignité et sa g'oire, et ils vous diront : de gloire et de dignité nous ne nous in(|uictons guère ; ce sont les affaires du pays qui nous occupent: voyez comme nous les faisons bien ; comsno nous établissons sa recette et sa dépense.
-50 lA JFA.M- I HAXjH
« C'est d'abord tant de gain sur la boue et Ips immondices , — tant sur les sueurs des ibrçats, — tant sur la prostitution , — tant sur les tripots et la loterie qui peuplent les bajoues et la morgue, — tant sur l'air infect de la ville , — tant sur votre droit à respirer cet air.
« Ceci est la recette. — Vient la dépense.
« Pour un Dieu et ses ministres , c'est tant; —pour une justice, tant; — pour une gloire, tant; — pour une instruction et un savoir, tant;
< Et puis on additionne tout cela : — un Dieu, — une justice, — une gloire et une instruction. — Cela fait une somme de **** avec sous et deniers, ni plus ni moins qu'un compte de marchand. (1) »
Avec les maximes du positif, allez donc parler du roi ; prononcez donc ce nom qui faisait tressaillir nos pères , ce nom qui , après celui de Dieu , était le plus sacré parmi les hommes. On vous répondra: Vu roi, c'est un salarie, comme un commis ou un préfet.
Avec les caleuls du positif allez donc vanter à ses adeptes les douceurs, les enchantemensjdu toit paternel; allez donc dire que vous aimez mieux la maison où votre père est né , où vous êtes né vous-même, où vous avez joué avec vos sœurs et
frères, où vous avez vu mourir votre mère qu'une maison plus belle, toute
neuve, toute blanche, mais vide de souvenirs : ils hausseront les épaules, iront mesurer la maison nouvelle, et s'y établiront avec joie.
Eh bien ! si , au lieu des enseignemens du positif , nous avions mis ceux du Christianisme en regard de tout ce que nous venons de passer en revue , vous auriez été étonnés de la différence.
E'inslruction est aujourd'hui un fleuve qui déborde; ses eaux s'étendent, ga- {jnent et montent partout. Faisons en sorte que cette inondation générale ressemble à celles du Nil , qu'elle soit fertilisante et salutaire, et qu'elle ne poi'te point avec elle les miasmes qui corrompent et qui tuent.
Et que l'on ne nous dise pas que la chose est impossible.... Les livres ont fait le mal, les livres peuvent faire le bien. La parole empoisonnée est allée jusque dans la cabane. Que la parole de salut y aille aussi, que tous les écrivains, si haut montés qu'ils soient en réputation et en gloire, travaillent pour le peuple : il n'y a rien de petit quand le but est graml... Des personnes aventureuses quand il s'agit du bien , ont fondé de petits journaux pour les artisans; il faut que chacun de nous envoie a ces recueils périodiques ks bonnes pensées (ju'il a eues,lestouchantes histoiresaui lui ont été racontées: les arts ne demandent [)as mieux (piedenous prêter leuraicle; employons-les donc pour les petits et les grands enfans (|ui aiment tous les images. Si dans chaque commune du royaume il reste encore quelcjue vieux voltairien endure, devenu maire par la grâce des révolutions, pour répandre la corruption parmi les administrés , souvenons-nous que dans chaque /^«roissc nous avons un auxiliaire : le curé, le ministre de l'évangile sera avec nous, si nous sommes avec l'évangile. Quand nous dirons aux hommes: soijez patiens, résiciucz-vous, espérez- y le prêtre transmettra nos paroles et nos écrits a ses ouailles, car elles lui seront en assistance.
Certes, pour s'étendre autant qu'il l'a fait , pour en venir au point où nous le voyons aujourd'hui, il faut que le mal ait trouvé dans le monde de puissans auxiliaires; mais en vérité , je vous le dis , il reste encore au bien de grands moyens de triomphe.
Que les chrétiens se donnent la main et s'entendent, qu'ils redeviennent, comme ceux de l'église primitive, une même famille unie de cceur et d'âme et d'intérêt, que les forts aident aux faibles , les savans aux illettrés , les riches aux pauvres.. ; que tous tra\'aillent à ce cjue Tinstructiox soit iK'clarée libre, qu'elle le soit en effet, et l'on verra renaître et blanchir l'aurore du salut.
Au nom de Dieu, de la société et de nous-mêmes; qu'aucun d'entre nous ne se laisse gagner par le découragement.... Le découragement, c'est la mort de tous, c'est le vice des lâches.... Regardons le ciel , espéroxs ; nous pouvons vaincre les
Eugène^Sue.
LA JEUjNE 1 RANGE. i257
maux qui tourmentent et alanguissent le monde Le monde sera sauvé, si nous
le voulons bien. Dieu EST WECisous; qui do->c pourrait >ous fauve trembler?
Vicomte WALSII,
membre correspondant de la Jeune France, à Rouen,
CONCOURS 31E>SUEL
Sujet proposé : Les deux premières années d'un jeune homme dans le monde, les viécompies qu'il y éprouve , et sa seconde éducation morale.
L'article couronné est signé F. N. Il paraîtra dans le numéro prochain , avec une sixième médilalion sur nos ruines morales et inlelleciuclles.
SOUVENmS DE VOYAGES.
port, rade, et digue de CHERBOURG.
De tous les nombreux et magnifiques travaux entrepris par nos rois, les plus vastes, les plus étonnans, ceux qui méritent le plus notre admiration, sont, sans contredit, les travaux de Cherbourg,. Les Romains eux-mêmes, malgré leur puissance , n'ont rien exécuté de semblable, et la fameuse digue, commencée et non achevée par eux au goH'e de Bazès, ne peut leur être comparée , car elle était construite a peu de distance du rivage, tandis que la digue de Cherbourg en est éloignée de 5/4 de lieue : la mer y avait peu de prollindeur, tandis qu'a Cherbourg elle a 40 et 45 pieds à maiee basse, et à marée haute GO et plus ; enfin, la Méditerranée n'a ni flux ni reflux; à Cherbourg au contraire, l'un et l'autre produisent des vagues lormidabies, saiiî parler des vagues plus formidables encore , excitées par les tempêtes si terribles et si fréquentes de l'Océan toujours courroucé dans le détroit que l'on appelle la Manche.
Aussi je fus si fort émerveillé de cette œuvre gigantesque, que je ne pouvais croire que des hommes eussent osé l'entreprendre, et, tout en la contemplant , je doutais encore de sa réahté.
Mais, avant de décrire ces travaux, il est bon de rappeler auparavant les motifs qui ont porté nos rois à les entreprendre, et l'on verra qu'ici comme partout ils leur ont été inspirés par amour pour la gloire de la France, et pour la prospérité connue pour la sécurité du commerce. En effet, quelle race royale a jamais fait autant pour les peuples soumis à sa puissance, que celle qui depuis tant de siècles nous gouvernait ? n'est-ce point à elle que la France a dû ce haut et glorieux rang qu'elle occupait en Europe, tant par ses conquêtes que par les arts et les sciences, que touiours elle a en<^ourages ? Et non-seulement elle a réuni de nombreuses provinces à l'Etat , mais elle lui a même abandonné ses propres domaines.
Inspiré par les Mémoires du maréchal de N'auban, de cet esprit universel trop peu apprécié, de ce génie toujours occupé de travaux utiles ou glorieux, Louis XIV, dont la main puissante a fondé presque tous nos grands établissemens miliiaiies, avait résolu de creuser à Cherbourg un bassin pour les gros vaisseaux. Il voulut d'abord faire de cette vill- une place forte, en agrandissant son enceinte : les travaux furent commencés en 1687 et pousses l'année suivante jusqu'au premier cordon des murailles ; mais, bientôt après, on démolit les nouvelles et les anciennes fortifications, et les projets du grand roi ne furent pas continués.
Il avait en même temps l'idée de fortifier le port voisin de La Hogue; mais le ministre Colbert ne put trouver les fonds nécessaires à ces travaux, et les rivages du Cotentin restèrent fermés aux bàtimens de l'État.
Depuis Louis XIV, l'AngleteiTe était devenue la première nation maritime du globe ; destinée à être notre rivale éternelle, elle avait agi'andi ses arsenaux militaires •sur la Manche. Trois ports de guerre : Deal, Porlsmouth etPlymouth, étaient toujours prêts à vomir des vaisseaux sur nos côtes désarmées. Cette mer , véritable champ de bataille ouvert aux deux nations, est pleine de courans , féconde en tem-
pêtes, clang;ereuse par ses coups de vent, et son a{jitation perpétuelle ne permet pas aux croisières d'y {garder des siations.
Pour nous mettre à ra])ri des funestes effets des ourag;ans, pour nous ravitailler après nos victoires, pour trouver un refu^je assuré après nos défaites, pour observer les ports an{]!ais de la n\e opposée ; pour gagner sur leurs escadies les vents régnant dans ces parages ; pour commander le détroit, dont l'occupation est si impoi'tante en temps de guerre ; enfin, pour nous rapprocher de notre ennemi et lui porter des coups plus surs et plus rapides, il nous fallait un grand port dans la Manche qui put armer et contenir les flottes les plus nombreuses.
Deux grands évén( mens militaires étaient venus fortifier ces considérations générales, depuis longtemps senties dans la marine française.
Le maréchal de i'ourville arriva le 29 mai 1691 au cap de La Hogue avec 44 vaisseaux et se trouva en face de 8S voiles anglaises et hollandaises réunies. Sans s'effrayer d'une aussi prodigieuse inégalité de foices, il marcha droit au centre de la flotte alliée ; des feux du Soleil royal , où flottait son pavillon amiral, il coula un vaisseau anglais, en brilla un autre, et soutint sans désavantage un des combats les plus terribles dont les annales maritimes fassent mention. Après une journée et une nuit entières épuis 'es en efforts acharnés, les deux flottes, également maltr.iitées, se séparèrent en laissant la victoii'C indécise ; mais nos bàtimens, en j)arlie désemparés, ne l)urent rejoindre a temjts le port de Brest, trop éloigné du lieu du combat ; ils longèi'cnt lesjoui's suivans les côtes de Normandie, se divisèrent par l'effet des courans et de la différence de leur maiche.'rrois se retirèrent dans la baie de Cherbourg, ils y furent brûlés i)ar les Anglais; dix autres dans la i-ade de La Hogue, bloqués par 40 vaisseaux ennemis, furent réduits en cendres de la main même des Français , et cette bataille, si glorieuse pour nos armes, faute d'un port dans la Manche, eut les suites les plus désastreuses.
En 1779, le comte d'Orvilliers, après sa jonction avec la flotte espagnole, vint bloquer les poils anglais de la l^Ianche : la force de ses vaisseaux , la valeur des équipages, sa position favorable, tout se réunit pour faire concevoir à la nation les plus brillantes espérances d'un armement aussi formidable; mais d'Orvilliers, obligé de lutter contre les courans et la violence du vent , sans point de refuge dans son voisinage, fut forcé bientôt de se retirer à Brest, et l'amiral anglais Haray put revenir occuper la mer.
En étudiant les rivages de la France, on ne voyait que deux points susceptibles de donner, avec le secours de l'art, le port militaire que notre position géographicjue ré('lamait dans la Manche.
Les anses qui existent sur les côtes delà Picardie et de la Flandre se remplissaient d'alluvions et devenaient de plus en plus impraticables aux bàtimens d'un fort tirantd'eau;d'ailleurs,les petits ports compiisdans cet espace n'avaient pas derade,et ne pouvaient être abordés que par certains vents. ADunkerque, Louis XIV, malgré des travaux i)i'0(ligien\, n'avait pu obtenir qu'un bassin propre à contenir des frégates : dans la haute Normandie, les ports se comblaient également par l'effet de i'éboulement des falaises ; l'entrée des deux princi|)aux , ceux du Havre et de Dieppe, était même dangereuse. Dans la basse Normandie, le rivage de la mei* était plat et inabordable; dans la Bi'ctagne, il était hérissé de rochers , et la baie de St-Malo n'offrait (|ue tics passes très-difficiles rendues plus mauvaises encore par les courans.
le long (lu canal britannique, il n'y avait donc que Cherbom^g et La Hogue qui par leur belle rade et d'auties avantages de position, offrissent les premières conditions d'un grand établissement maritime.
Sous Louis XVI, le pavillon français avait n^couvré son ancien lustre ; plusd'ime fois celui de rAn{jleleri"(! s'était abaissé (lovant lui : des projets conçus pour la gi-andeur de notre marine étaient alors populaires ; la question d'un port militaire dans la Manche fut agitée, et l'on se (lécida pour Cherl)oui'g.
D(unouri(v. qui, avec son esprit actif et pén(ii'ant, avait lon^ytemps étudié tous les élémcns d'une aussi importante discussion, prétend, dans ses mémoires, (jue la France est pi'incipalement redevable de cette détermination à lui d'abord , qui était
alors commandant de cette ville, au duc d'IIarcourt, gouverneur de la Normandie , et à la Bretonnicre, capitaine de vaisseau.
La baie de Cherbourg possédait un fond égal et d'une excellente tenue ; elle pouvait servir de mouillage aux flottes les plus nombreuses, mais elle ne leur offrait aucun moyen de défense.
On résolut de jeter une digue en pleine mer à une lieue du rivage, dans un endroit où les plus basses eaux s'élèvent à 4O pieds au-dessus de la grève, et les |)lus hautes à 60, au sein d'un océan terrible par l'agitation constante de ses vagues. Deiiière cette immense nniraille chargée de forts et de batteries, les flottes de la France , avec tout leur attirail en petits navires, devaient mouiller à l'abri des courans et des feux ennemis : le génie des arts devait dire à la mer irritée : Tu n'iras pas plus loin. C'était une de ces conceptions qui honorent l'audace humaine quand elles sont exécutées , un de ces eftx)rts de patience qui restent dans la mémoire des siècles , un de ces monumens qui portent l'empreinte impérissable du sceau d'une gi-ande nation.
Les pyramides d'Egypte, constructions gigantesques élevées par des mains esclaves sur les tombeaux de despotes orgueilleux; le Colysée de Home , édifice le plus étonnant du peuple roi, créé pour les plaisirs féroces d'une société dégradée ; la muraille de la Chine, prodigieux enfantement de la lâcheté d'une immense population, n'offraient rien d'aussi merveilleux que la digue de Cherbourg^, conçue par une nation lière et hardie qui se plaît à jeter les »ondemens de sa grandeur future.
Plusieurs projets furent présentés : on s'arrêta , quant à l'enceinte de la rade , a celui delà Bretonnière, plus vaste que celui de Yauban, et l'ingénieur Delessart se chai'gea de vaincre la nature pour le réaliser.
Delessart avait fondé les piles du beau pont de Saumur, par caissons sans épuisement ni batardeau, en perfectionnant ce mode de construction dont 3L Deschamps a fait tout récemuient une si heureuse application au magnifique pont de Bordeaux, et qui fut employé pour la première fois en 1758, au pont de Wetsminster , par Charles Labalye.
Dans les sciences , les idées les plus simples et les plus é!émen!aires sont aussi les plus fécondes, quand l'esprit peut en concevoir toute la portée. Delessart imagina de jeter la digue de Cherbourg avec des cônes semblables, mais de dimensions colossales: il réussit, et un grand problème d'hydraulique fut résolu. Les premiers essais de ces procédés savans, furent faits en 1785; voici conunent on s'y prit :
On construisit des caisses coniques ou cônes tronqués sans fond, d'un diamètre de 140 pieds à leur base inféi-ieure, de GO pieds à leur base supérieure , et d'une hauteur de 60 pieds. Leur pourtour était composé de 90 montans de chêne, liés par quatie ceintures de bois de même essence. Au pied de chaque montant, on attacha pour soulever cette masse énorme, un certain nombre de pièces lides d'une grande capacité. L^ne fois mise à flot, on la prenait à la remorque, on la conduisait à s^ii emplacement où on la coulait: elle était aussitôt entourée de sloops et de chasse-marée de 40 à 60 tonneaux , chargés de moëilons, qu'on jetait en dedans et en dehors , et lorsqu'elle était pleine sa masse formait un môle capable do résister à la fureur des courans et des tempêtes.
Un seul cône exigeait la charge de 500 navires. Sa contenance était de 2500 toises cubes; il en tombait autant à l'extérieur de moellons; c'était donc un volume de 5000 toises cubes, pesant lOO millions de livres. Pour construire ces espèces de cag^es vides, du poids de vingt-mille quintaux et qui coulaient chacune 400,000 fr., pour les enlever de dessus leui's formes , les naviguer et les immerger pied à pied, sans secousses il fallut mille procédés ingénieux.
Dans le projet primitif, ces c()nes devaient êtie joints par leurs bases sur tout le prolongement de la digue; mais des circonstances inattendues firent changer ces dispositions: on les plaça à <listance, en remplissant l'intervale de piern^s jetées à la main , et la digue, au lieu de se diviser en deux parties distinctes, avec une passe de 500 toises au milieu, et deux autres à ses extrémités , joignant les forts, ne forma plus qu'une seule masse sans discontinuité, sur une longueur de plus d'une lieue.
210 LA JEUi>£ fra:\ce.
Louis XVI, qui suivait avec le plus vif intérêt la construction de la di/jue de Cherbourg, vint assister à l'immersion du huitième cône, le 24 juin 178(). Sous son règne de gi-andcs sommes furent employées à ces tF^avaux jusqu'en 1789, époque de leur suspension par l'effet de nos troubles politiques. La digue était alors élevée à la hauteur de la caisse de basse mer; elle présentait déjà un mouillage assuré, mais il restait à creuser un port pour les gros vaisseaux.
Napoléon reprit les travaux de Cherbourg avec son activité ordinaire ; il fit creuser dans le roc le bassin qui sert d'avant port, et jeta les fondemens de quelques établissemens militaire.
Malheureusement son attention principale s'était dirigée vers les bassins d'Anvers, d'où il comptait lancer une armée de debarquemenî sur les côtes d'Angleterre, suel moyen de vaincre les Rjmains dans Rome. Que de fonds, que de bras , que de temps usés au profit de nos ennemis éternels , qui possèdent maintenant la Belgique, presque à titre de colonie! Pourquoi n'employait-il par les talens de ses savans ingénieurs , les bras de ses nombreux ouvriers , les capitaux , fruits de nos victoires aux monumens nationaux de Cherbourg? Cette digue, ces bassins, ces fortifications, tout serait terminé aujourd'hui s'il n'avait épuisé ses trésors à Anvers, à Alexandrie, sur mille points au-delà des Alpes, du Rhin et des Pyrénées.
Loin de là, les travaux de Cherbourg ne sont (pie commencés: la digue ne se montre qu'à son centre; les plus grandes difficultés sont vaincues , sans doute , il ne faut plus maintenant que du temps et de l'argent, mais aux regards empressés du voyageur, presque rien n'apparaît encore de cet édifice gigantesque, tel qu'aucune nation rivale ne peut nous en opposer de comparable, il faut sonder lès profondeui's de la mer , si l'on veut juger de son immensité; il faut la deviner en attendant qu'il lève la tête colossale au-dessus de l'Océan. Le monument qui honore le plus les arts de construction dans les temps modernes, restera peut-être enseveli sous les eaux de la Planche.
Depuis la restauration on n'a pas travaillé à la digue ; seulement , lors de la dernière guerre d'Espagne, on dépensa 500,000 francs à la batterie du centre. Suivant les ingénieurs, les frais de travaux encore à faire monteraient à!2i millions. Il était question d'un emprunt à cet effet, qu'on devait fondre dans le grand emprunt projeté pour la réparation et l'achèvement de toutes les routes en France.
Mais le port de Cherbourg ne consiste pas tout entier dans cette digue, limite imposée à la mer, pour former une superbe rade : il restait à creuser dans le roc même un port factice, à faire d'une ville ouverte une place de guerre avec tles ouvrages avancés sur les montagnes voisines , à créer tout cet immense développement d'établissemens militaires, qui forment par leur ensemble un grand arsenal maritime.
Je visitai les quatre cales ouvertes : ce sont des espèces de hangards de plus de 80 pieds de haut, élevés pour conservera l'abri de la pluie les vais eaux de ligne construits ou en construction. Les murs sont en granit, la charpente, taillée d.ms une forme élégante est composée de pièces de bois de rebut , ce qui a diminué considérablement les frais. Chaque cale coûta 500,000 fr.; elles sont au nombre de quatre, sur le bord même de l'ancien bassin où les vaisseaux lancés descendent par une pente douce; dès qu'ils sont mis à flot, on les envoie à Brest , dépôt commun de nos ports militaires sur l'Océan.
Quatre vaisseaux de ligne étaient en construction sous ces cales, dont deux fort avancés de 80 et î)0 canons. Deux autres a peu près terminés, le Suffren , percé à 80 canons, qui fut lancé devant M. le Daupliin ; le duc de Bordeaux, de 152 canons, counnencé en 181 1 , sous le nom de Uni de Rome, et n'exigeant plus que de petits travaux de détail pour être mis à flot.
Voici la description que donne de ce vaisseau M au livre duquel j'emprunte la plus grande partie de ces détails.
A l'aspect du Duc de Bordeaux,]^ restai long-temps en contemplation. A Toulon j'avais vu des vaisseaux de ligne de cet ordre, mais sur l'eau, et perdant, quoique désarmés, plus de 15 pieds de leur élévation. Ce c )losse suspendu en l'air, se montrant d'un seul coup d'œil dans toute sa grandeur, est l'une des merveilles qui m'ont fait leplus admirer l'industrie et le géniede l'honmie. Ce vaisseau a trois ponl^.
Le plus fort qui soil sur les clianiiers de France, a 210 pieds de long, 57 de haut sur l'arrière et M sur l'avant ; loOO hommes de {garnison y tiendiaient tacilement.
« La mature d'un vaisseau de li^jne de cet ordre, n'est pas autie que celle d'un vaisseau à deux ponts, dct'Ocanuns. Le grand mat, pris à partir du fond de c:ale, a t^80 pieds de hauteur. ( Les tours de Notre-Dame n'ont que 200 pieds j. Il se forme de quatre mâts attachés les uns à la suite des autres , savoir : l'avant rnàt, de plus de 5 pieds dediauiètrc et de 70 pieds d'élévation, composé de plusieurs pièces de bois hées entre elles par des cercles de fer; le mat de hune, de oO pieds, qu'on cherche autant que possible à former d'une seule pièce pour faciliter les manœuvres; le mat de peri'oquet, où sont encore attachées des voiles; enfin le mât de cataquoi , qui s'élève dans les nues connne une flèche. »
L'ancien bassin creusé dans le roc , du temps de l'empire , est de la contenance de 15 vaisseaux de ligne. Placé de côté, par rapport aux flots de la mer, il a l'avantage de ne pas être exposé, comme la plupart de nos ports de la 3Ianche , à recevoir les sables et les galets que roule la marée montante. Son entrée, un peu trop large , est difficile pour les gros vaisseaux. Sa longueur est de î)00 pieds , sa largeur de 720 et sa profondeur de 50, au dessous des plus hautes eaux des marées equinoxiales. Le plus grand tirant d'eau des vaisseaux a trois ponts n'est que de 2(j ou 27 pieds.
Nous nous rendîmes ensuite dans le bassin en construction , de même étendue que le premier , et dont il n'est séparé que par un bateau-porte. Il était à peu près achevé et olTrait l'aspect d'une auge innnense creusée dans le rocher.
Depuis mon passage, on l'a ouvert aux flots de la mer devant M. le Dauphin, venu exprès à Cherbourg, pour donner plus d'éclat à cette solennité.
Je visitai ensuite l'emplacement que devait occuper le troisième bassin projeté, qui , parallèle et contigu aux deux autres , doit occuper , sur la même largeur , une longueur double ; il pourra conte nir trente vaisseaux de f gne si jamais on le construit. Je passai ensuite aux corderies, provisoirement en bois, et qui sembleraient de mauvaises barraques auprès de la belle corderie voûtée de Toulon ; de là aux magasins de bois de la marine, qui me parurent assez bien garnis , et à la salle de gabarrit , la plus belle que j'aie vue en ce genre. Sur le plancher de cette grande pièce était enc*>re i'é|Dure (ou dessin mathématique) de la frégate dont on venait de poser la quille. Les courbes représentant les projections horizontales faites à différentes hauteurs, s'y voyaient dans tout leur développement (1).
Jusque là j'avais cru que ces courbes étaient calculables par l'analyse et ramenées à des formes mathématiques. Dans cette idée je cherchais à les classer parmi celles dont la discussion a été l'objet des savans travaux de tous les temps ; mais j'ap[)ris avec surprise que leur courbure était donnée par l'expérience, sans le secours d'aucune observation théorique. A cet égard il n'y a pas de règles positives à suivre , et les ingénieurs se laissent guider par l'empirisme dans le choix de ces lignes.
Nos notions encore fort imparfaites sur l'hydrodynamique, ou mécanique des liquides, leur sont aussi d'une médiocre utilité. Les connaissances en ce genre qu'ils rapportent de leurs cours d'analyse à l'Ecole Polytechnique, sont rarement applicables. Ils oublient la plupaitde ces l\)rmuleset de ces théories si difficiles, et s'atlonnent principalement , dans nos ports militaires , à la pratique extrcMuement étendue de leur art. Mais l'esprit d'analyse et d'observation qu'ils rapportent de cette instruction scientifique ou variée, les dispose toujours à perfectionnei* les procédés et les méthodes, et leur donne surtout un besoin impérieux de se rendre compte de tout.
Le musée , ou cabinet de reliefs , est assez pauvre en ornemens et en mo-
(^) Cette épure ou dessin mathématique existe encore, et je l'ai vue.
âiâ LA JEUNE FRANCE.
(lèles. Entre autres objets intéressans , on y remarquait une nouvelle mécanique propre à l'aire des cordes. Elle lut inventée, il y a quelques années, par un ingénieur de la marine attaché au port de Uochefort. Avant lui , les câbles perdaient une partie de la force qu'ils auraient dû naturellement avoir. Les fils, à la circonferenciule même longueur que Ciuxdu centre, par l'effet d'une plus grande torsion, offraient une résistance moindre dans le sens de leur longueur. Au moyen de cette machine , à mesure (\ue les fils s'enroulent les uns sur les autres , leur tension reste la même, et le cable , pi ésentant la même résistance dans tous ses élémens , est moins sujet à des ruptures partielles.
Le port de Cherbourg est loin d'être complet ; à peine offre-t-il les l'essources nécessaires à la conslruction des vaisseaux. Il manque encore de plusieurs établissemens indispensables. Que de choses à faire avant qu'il devienne le rival de Toulon et (le Brest !
La création du port de Cherbourg ne s'est pas faite sans opposrtion, même au sein de la marine. Plusieurs personnes pensent qu'en disséminant nos forces militaires dans cinq grands ports, nous les affaiblissons par les nombreux doubles emplois qui en résuUent, et par une distribution moins favorable des i'onûs affectés à ce département. Elles ne voudraient que» leux grands ports ou arsenaux maritimes : Brest pour l'Océan, Toulon sur la Méditerranée ; elles vont même jusqu'à dire que les sommes énormes prodiguées à Cherbourg auraient pu être mieux employée dans l'intérêt de notre marine ; elles demandent enfin que ses beaux bassins soient livrés au commerce.
Mais sans tenir compte des considérations militaires qui les ont fait creuser, il est reconnu qu'indépendamment de Brest et de Toulon , qui ne sont en n'-alité que des poils d'armement , il faudrait des ports de conslruction, dans lesquels les vaisseaux sur le chantier sont mieux soignés que dans ces in)menses arsenaux où la multiplicité des détails nuit à la perfection des ouvrages. Nos deux grands ports sont encombrés de bàtimens consacrés aux divers etablissemens civils et m liiaires; il serait impossible d'y créer de nouvelles cales, et d'ailleurs, un port de construction est, jusqu'à un certain point, un port d'armement et de refuge.
Tel était l'état du port de Chei'bourg avant 1850 ; depuis cette époque il me prit fantaisie de revoir ce*^ lieux , pour m'assurer du changement qui pouvait s'y être opéré. Je commençai par me diriger vers la montagne dont on transporte les débris à plus d'une lieue en mer , afin d'y élever , au sein de l'Océan même , une autre montagne qui aura plusieurs centaines de pieds à sa base , plus de -^,00() toises de longueur, et GO pieds d'élévation.
Je longeai d'abord ces beaux quais bordant les deux vastes bassins du port marchand , peu garnis de vaisseaux auprès de celui du ilàvre , devenu le plus fréquenté des côtes de l'Océan , et qui sera dans peu d'années le Liverpool français ; puis, suivant le chemin de fer construit pour aider au transport des pierres et mo; Hors destinés à la digue , j'arrivai au lieu qui les fournit.
C'est par le moyen de la poudre qu'on obtient les blocs énormes d'un grès trèsdur , arrachés des flancs de la montagne : des grues les enlèvent ensuite et les posent sur des wagons attachés deux à deux et tramés par deux chevaux seulement , malgré leur charge réunie de vingt milliers de livres. Les Avagons alors , par le moyen du plan incliné, donné au chemin de fer, s'en vont, sans efforts, s'arrêter sous d'autres grues élevées sur le bord du second bassin. Là, ces machines, ingénieusenu^nt construites, après avoir enlevé de dessus les wagons les masses de rocher qu'ils portaient, les (jlissent, par le moyen de coulisses et de poulies, au-dessus des navires ;!eslinés à les recevoir, et les y font descendre sans nul effort ni embarras. Deux hommes sufiisent pour cette opération , et en peu de temps un navire ainsi chaigé j)eut [)artir pour les lieux auxquels ces matériaux sont destinés.
Je pris d'abord un des canots que d'habiles mains tiennent toujours prêts pour les voyagCui'S qui veulent se promener en nier; trois hommes le moulaient, et, après avoir hissé tnjs voiles (|ui soudain s'enflèrent par un vent favor;.be, nous sortîmes du port et nous nous dirigeâmes d'abord vers le fort Royal, où, au bout
(le \\ï)(fl minutes au plus nous débarquâmes , quoiqu'il soit à plus d'une lieue de Cherbouqj.
Ce Ton a pour base un rocher à fleur d'eau appelée l' Ile-Pelée. Il a été construit en 1784, dans le but de défendre la rade et la di[;Lie de Gherboui-f; , et de prote{;er les vaisseaux (jui voudraient entrer ou sortir par rinlervalhi (jui séjjare le lort de la côte, à l'extrémité de laciuelle se trouve le cap de La ll()/;ue. Les blues (jui composent ses murailles sont en beau f>j'anit tiré de la monta^;iie d'un l'on doit extraire aussi , je crois, les pièces qui doivent Taire la base de r<jbelisqueé{jvplien destiné à orner la place Louis XV a Paris.
Notre barque s'arrêta contre une petite jetée construite contre le rocher , et le con('ier{j^e vint s'oHVir de me montrer l'in.érieur du tort. Je vis , en le suivant , quelques soldats de la garnison tristement assis sur des portions du rocher qui coniposent cette île , et sur lequel on ne voit d'autre vé{jetation que quehjues plantes niarines jetées ça et Ici.
L'enceinte du fort est circulaire , et sa construction tout à la fois solide et sévère. Ses murs , qui ont au moins douze pieds d'épaisseur, sont perces de meui'trieres , et ses deux étages sont casemates et à l'abri de l'effet des bombes. Cent pièces de canon le défendent, et se composent, au. premier étage, de pièces de ô6; au second, de pièces de 24; et des pièces de 18 sont placées sur la plate - forme qui lui sert de couroduement , sans conipter des mortiers, obusiers, etc., placés en différens endroits : en un mot, on dit ce fort imprenable.
Du haut de la plate-forme on me fit aj)ercevoir , par la couleur plus foncée de la mer , éclairée par le soleil , toute la partie de la digue encore recouverte par les flots.
En quittant le fort , nos marins me firent remarquer le lieu où , en 178(3, s'opéra l'immersion du huitième cône , en présence de Louis XVJ, ainsi que je l'ai rapporte plus haut.
Au centre de ces immenses travaux s'élevait un fort défendu par une nombreuse garnison ; mais il y a environ 26 ans , pendant une horrible tempête , les vagues s'elevant ])lus haut encore que d'ordinaire, vinrent par leur choc ébranler et renverser les murailles , et , s'elançant dans la forteiesse , elles engloutirent et les débris de la citadelle et une grande partie de ses malheureux défenseurs.
Di'puis on a relevé une espèce de fortin momentané qui doit être remplacé par une citadelle plus vaste que celle déliuile , et qui, dit-on, sera formidable , tandis que les deux extrémités de la digue seront détendues par deux autres ioris , qui serviront en même temps à protéger les entrées delà rade, les(|uelles seraient ainsi au nonjbre de trois, savoir : une a chaque extrémité de la digue, et la troisième, qui a déjà existé, comme je l'ai dit ci-dessus, entre le fort Uoyal et la côte voisine; de sorte qu'aucun obstacle ne pourra , comme on le voit , empccher l'eniree ou la sortie d'un navire ou d'une flotte.
J'ai vu un certain nombre d'ouvriers occupés aux travaux de la digue , mais en si petite quantité, en raison de ce qui reste à faire, que, vu le peu d'argent que l'on accorde chaque année pour cet objet , il faudrait encore , m'a-t-on dit , treize ans, pour achever la digue, bi^'U que l'on ne demande (jue 2i millions poui* cet achèvement. Le baron de MeiNgkn Loudragoiv.
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