II
La diligence à bord de laquelle je me trouvais embarqué était une lourde machine , ayant déjà l^it plus d'un voyage; elle avait essuyé maint accident et subi
(le nombreuses réparations. On juf^eait aisément que ce n'était pas un tout homo- {jène et complet d'al)or(l , mais l)ien un ouvrage de toutes pièces, ini composé de parties tant bien que mal rapportées, rajustées, ou l'on pouvait suivre sans peine, à travers les chan^emens des dilferenles époques, les prof;rès de l'art et les caprices de la mode. I)u temps que la loule n'était pas aux {jrandes routes, et que chacun n'avait pas la prétention de se l'aire voiturer à six chevaux , c'était une bonne etlar^je berline, oii ne s'asseyaient guère que des passagers d'élite et des voyageurs privilégiés. Mais , depuis que personne ne reste chez soi , depuis qu'une inconcevable iureurde déplacement s'est emparée de toutes les classes, et que tout le monde veut monter dans les carrosses du roi, la concurrence et le désir de se mettre à la portée de toutes les bourses , ont nécessairement amené quelques modiiications dans le prix des places et dans la disposition du véhicule.
La caisse, unique à l'origine, s'est alongée à l'avant et à l'arriére de deux comparlimens d'inégale grandeur; on Ta surmontée d'un étage et fait poser le tout sur un train de dnnension plus considérable. Sur les panneaux, une triple couche de peinture, en s'y déchargeant successivement, n'avait laissé pour couleur qu'une teinte e(}uivoque, indécise, d'un blanc-terne, ne ressemblant pas niai au griî>-biun tirant sur le rouge de la cassette d'Harpagon; et, pour devise, au-dessus de l'écusson bizarrement armorié des emblèmes conlondus de la royauté, de la republique et de l'empire, l'œil devinait ou croyait lire, en caractères elïacés, comme les restes d'une vieille insci'iption qui avait pu dire : Messageries consii'.ui'wiuieUe^, — Sûreté^ célérité , la murl.
La première division était spécialement affectée aux notabilités et aux puissances qui s'y prélassaient à l'aise pour un haut prix. Dans celle du milieu, se rangeaient tléja moins chèrement et aussi moins commodément assises, toutes les médiocrités sociales , et sur les banquettes de la dernière, s'entassaient péle-mële les capacités inlirnies, les amateurs obligés du bon maiché. Quelques passagers, hardis aeronautes , aux conditions économiques, au pied agile et sur, a la téle aguene , avaient encore, à vingt pieds de terre, leur place a côté du phaéton g^alonne qui nous tenait en charge, et, sans perdre un cahot, le chef rôti ou niouule selon le temps, s'en allaient le nez au vent, s'abritant et s'adossant de leur mieux aux bagages.
C'était, comme on voit, une manière de g^ouvernement représentatif, avec son aristocratie dans le coupe , ses communes a l'intérieur, et le populaire ou la petite propriété dans la rotonde ; gouvernement représentatif , certes , avec son attelage convenablement stimule pour ministère responsable, ses postillons pour gazetiers, silllant, jurant, criant, fouaillant a tort et à travers, et pour monarque, pour cinquième roue Ciilin, son conducteur, bien loin des chevaux que d'autres dirigent et en dehors de la voiture , hisse sur un strapontin , tout justement pour sauter dans un fosse au premier heurt, et se faire écraser ou perdre en chemin , sans que de son absence on s'aperçoive autrement que par hasard. Et tout cela , betes et gens, courait à la garde de Dieu, sur la route de Cherbourg, en {jrande hâte d'arriver, ne s'inquieiant guère de savoir quel vent l'y conduirait.
§ lu.
Aussitôt que la diligence entrepris son train ordinaire , et quand je me sentis remis de léuiotion que m'avait laissée notre périlleuse descente : « Savez-vous , mon maître , dis-je au conducteur , que nous venons de l'échapper belle? trois ou quatre fois nous avons l^illi verser , et , sauf meilleur avis , il faut que le postillon et vous vous ayez le diable au corps. S'avisa-l-on jamais de galoper en descendant une côte pareille? — Que voulez -vous , monsieur ! c'est la manière anglaise ; il se faut bien mettre à la mode. — Au diable les imitations anglaises , allemandes , américaines!... commesinous ne pouvions rester de notre pays .' Ce qui est bon la précisément, ne peut être bon ailleurs. Il y a pour les instituiions et les usages de la vie pratique des conditions de climat , d'or;gine, de situation , de mœurs , d'haj blindes , de croyances, de nécessité, qui les inodiHent, et ne permettent pas qu'ils s'approprient indifféremment à tous les temps , à tous les Ujux et à toutes les
circonstances. C'est ce que ne veulent pas voir ces pauvres faiseurs, nous donnant (lu roman pour de i'histoire , et , de gré ou de force , nous faisant aller à leurs ordoiuiances , quand leurs ordonnances ne nous vont pas. Il y a trois choses dont un peuple ne doit compte à personne, et dont il ne doit chercher qu'en lui seul la refile et les principes : la forme de son gouvernement , le génie de sa littérature et la coupe de ses vélemens. J'en ajouterai trois autres, <|u'un peuple ne doit em[)runier nulle part, et qu'il règle seul d'après des conditions données : son régime alimentaire , l'ordonnance de ses constcuctions et son système vehiculaire. Nos lourds équipages se tireraient fort mal des montagnes de la Suisse , et les traîneaux russes ou norwégiens , destinés à glisser sur la neige, feraient une pauvre Hgure sur nos landes poudi'euses, sur la boue vis(jueuse ou durcie, sur les pavés bossus ou le ferrage inégal de nos chaussées. Il n'y a mode qui tienne et, si nos voisins sont des fous , je ne vois pas qu'il soit nécessaire de les imiter.
Je conçois qu'en Angleterre, avec des voitures légères, d'excellens chevaux et des harnais de prince, sur des routes unies, droites et sablées comme les allées d'un jardin, on se puisse permettre de semblables extravagances ; si mal arrive d'ailleurs, il n'y aura de casse que des épaules et des létes anglaises, dont je ne me soucie qsie médiocrement. Que ces messieurs aillent comme ils voudront, c'est leur affaire. Mais en France, avec vos fourgons encomijrés et surchargés outre mesure , de mauvais chevaux le plus souvent , et vos attirails de corde , sur des chemins défonces , raboteux , laboures de trous et d'ornières, c*est jouer a se rompre le col. Il s'agit non pas tant d'arriver vite, que d'ari'iver entier. En courant eiourciuucMit a [anglaise, on peut rester en route ; mieux vaut cheminer modestement et SLirement à la française. Du plus au moins , ce n'est qu'une dilférence dii quelques heures après tout. Or, est-il bien sage, je le demande, de risquer ses bias et ses jambes, et sa vie souvent , pour la gagner ? — Monsieur parle comme un ange; je suis lout-à-fait de son avis, et ce qu il me fait l'honneur de me dire , je me le suis déjà dit plus d'une fois. Mais nous ne sommes pas les maîtres, et , par le temps qui coui'i , la raison n'est guère ce que l'on consulte. Ou change pour être autrement, sans savoir si l'on sera mieux. C'est tous les jours (juelque invention nouvelle, et il n'y a pas plus de ressemblance entre une diligence moderne et les messageries d'autrefois , qu'entre le vieux coche d'Auxerre et le bateau à vapeur. Aussi , moi , je m'y perds ; mon expérience radote, et il me faut à mon âge oublier ce que je savais, pour recommencer mon apprenlissajje et faire ce que je ne sais pas. Des enfans nous remplacent... — C'est comme partout. Et qu'est-ce , ajoutai-je^ (jue cette manivelle qui vient aboutir a voire main droite, en passant à cote de la ianieine? — C'est un système de presse qui , de rarrièiea l'avant , traverse recjuipage dans toute sa longueur, et a l'aide duquel j'accélère ou lalentis la vitesse ile la marche, en augmentant ou diminuant la force d'impulsion de la voilure. Vous avez pu me voir tout a l'heure tourner et délourner celte poignée de fer suivant les exigences du terrain. C est un gouvernail, où se combinent la force motrice et la force dirigeante. La faiie fonciionner est chose aisée ; mais s'en servir a propos et n'y pas faire faute, la est tout le secret , la est toute la «iilficulte. L'existence de tout ce monde, la-dessous riant, lisant ou dormant, est dans un demi-tour de plus ou de moins à droite ou à gauche ; et un moment d'erreur ou d'oubli sulHrail à tout abîmer , chevaux , berline et voya- (jeurs. — Encore une invention anglaise, sans doute. Toujours ferez vous bien de ne pas perdre de vue cette intéressante mécanique. Je ne la regarde qu'en tremblant; et si jamais on s'avise d'en laisser la direction aux mains des enfans dont vous me parliez , je puis sans faute prédire ce qui arrivei a. — Et donc ? — Votre diligence ne i efera pas un second voyage.
§iv.
Nous en élionslà de notre conversation, lorsqu'un grand bruit, s' élevant du premier étage de la voiture , nous vint obliger a l'interrompre. On disputait , on frappait des pieds; on levait et l'on baissait allernaiivemenl des glaces qui, coupant les
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paroles an passa(je , ne laissaient arriver jusqu'à nous que des fra/|niens fie criailleries en solo et de vociférations d'ensemble. TouleJois , à son laussel qui perçait par intervalle celte horrible cacophonie, je pus reconnaîire , aifjre et glapissante par-dessus toutes les autres , la voix (Yun petit avocat à l'œil louche, aux jambes inëfîales.au teint bicme, à l'occiput (;arni d'un taux toupet, d'où s échappaient quelques mèches rares et plates de cheveux roux. Ce {jracifux personna/^e, occupant l'un desanpjesde l'intérieur, semblait quereller vivement avec l'un'de's locataii'es du coupé. Quant au motif de la querelle , force fut bien de nous en tenir à desimpies conjectures, et d'attendre pour des informations plus exactes le dîner, dont une demi-lieue nous séparait encore.
Quand nous descendîmes à la porte de l'auber^je , la dispute n'avait pas cessé. Les deux camps étaient en émoi , et les parties belli^j^érantes , jusqu'alors obli^roes de quereller dos à dos, séparées par une barrièi'e , ravies de se trouver en présence , se reprirent avec une nouvelle ardeur. Toutefois , les nobles habitans du coupé, moins forts en nombre, crurent devoir réelamer du conducteur (ju'il Interposât son autorité en leur faveur. Ct-lui-ci trouva je ne sais quel moyen honnête d'éluder la proposition, et n'en fut pas fâché. Quoique bon homme au tond, il avait delà mémoire, et se souvenait que la veille, dans un débat à eux pariiculit^r, ces messieurs du gaillard d'avant avaient hautement récusé son intervention, pre*iendant ne relever que d'eux seuls, et pouvoir régler sans lui leurs démêlés ' co:i)ir)e et ainsi qu'ils l'entendraient. Ce fut maladroite rancune de la part du conduct'jur. A ceux-là , plus instruits et plus sages aussi , parce qu'ils avaient intérêt plus grand au succès du voyage , à ceux-là, tout en demeurant ju>te, il devat naturellement s'aliier pour les soutenir; et, les livrer moins nombreux a leurs ja.'oux adversaires , était une faute grave. Car, lorsque par les bons soins des gens de l'intérieur, il aurait écrasé , anéanti l'aristocratie du coupé, que deviendiait , sur son strapontin, le pauvre homme tout seul contre les ex;gences croissantes et les mutineries de i'inténeur? A défaut de la juridiction ordinaire, je pris le parti de m'avancer, et voici ce que j'appris de la contestation. Dans la cloison qui divisait les deux premiers compariimens, une ouverture éiait pratiquée, comme jour de soullrance etd'obser\ation au besoin, du coupé dans rmiérieur, plutôt que comme communication libre de l'intérieur au coupé, ce qu'indiquait suftisainmeni la disposition de la fermeture tournée du côte de l'avant. Ceux du uiiiieu prétendaient que la baie restât constamment ouverte, sous prétexte d'avoir consiamment l'œil aux chevaux , ne voulant pas se laisser conduire en aveugles, et parlaient même de l'agrandir. Evidemment ils avaient tort. — jlessieurs , leur dis-je, ces honnêtes gens ont payé pour être libres et renfermés dans la portion de la voiture qu'ils occupent. Cette portion est à eux ; c est leur chose. Ils la détiennent au titre le n)oins contestable ; la possession leur en est dûment garantie; et vous n'avez pas le droit de les y troubler. — De quelle possession , de quel titre parlez-vous? secria le petit avocat... laveur, distinction, privilège contre nature. Tous les hommes sont é.^aux. — Quand ils se valent, d'accord ; autrement rien n'est plus taux et plus déraisonnable, avec votre permission , car la nature n'a créé que des inégalités. Certes vous ne prétendez pas être l'égal de ce gros boucher de la rotonde , dont la main vous couvrirait tout entier presque, et qui, ce matin , a bravement bu deux bouteilles de Bordeaux, quand vous vous contentiez d'un verre d eau sucrée • vous n'êtes pas davantage l'égal de ce jeune et bel ofHcier , à la taille élégante, aux moustaches noires, à l'épaisse et brune chevelure; demandez plutôt à cette dame, sur les genoux de laquelle , hier, est tombé votre toupet d'emprunt. Vous n'êtes pas l'égal non plus de ce petit aspirant si leste et si ingambe , qui grimpe avec la vivacité d'un écureud sur cette impériale où vous ne sauriez parvenir ; ce n'est pas votre égal que ce paysan qui , dans la dernière ville , vous pria de lui lu'e
et au premier venu les meilleures places; a chacun la place qu'il a payée, et que tout le monde se tienne à celle qu'il occupe. C'est le moyen de s'amuser au théâtre et de voyager en paix. Voyageur , respectez le droit de votre voisin, pour qu'on
respecte le vôtre. — Mais, monsieur, le mérite et la vertu. — Le droit et la possession lé'yitinie d'abord. Le mérite est de soi , sans doute, fort considériible, et c'est piii'ioiu chose excellente que la vertu ; mais, qui vous dit que ces messieurs n'ont ni l'un ni l'autre, et qui nous garantit que vous les possédez ? Pour n'êire ni grand propriétaire, ni grand seigneur , on n'est pas nécessairement un homme de mélite et un honnête homme. Et puis ici vous sentez qu'il faut une priorité plus positive et moins arbitraire. Qui jugerait celle dont vous parlez, et qui se voudrait soumettre au jugement? Une quittance d'écus laissemoinsde matière à débals. Les chilïres ne se peuvent nier, et, de cette supériorité, l'amour-propre même s'accommode mieux que de toute autre. Vous ne reconnaîtrez pas volontiers un hommepour meilleur et plus habile que vous. Cette prééminence morale , toujours contestable , vous blesse, et vous ne soull'rirez pas d'avouer qu'il a de plus que vous dans sa bourse quelques louis que vous auriez pu d'aventure avoir de plus que lui. — Ainsi, monsieur, l'argent avanttout. — Le droit, monsieur , le droit d'abord ; quant à l'argent , il ne le faut pas mépriser, en diligence surtout, et bien aussi ailleurs le faut-il compter au moins pour ce qu'il vaut; d'autant que sa possession est présonîption favorable d'ordre, d'habileté ou de savoir. La richesse honoiablo dans ceux dont elle est le partage, laisse facilement supposer ou le talent qui la donne, ou le loisir d'acquérir le mérite qui l'augmente ou la conserve. Devenez riche. Pourquoi non , si vous êtes autant et plus habile que d'autres? Soyez actif ensuite, et tâchez d'arriver le premier, et vous vous asseoirez à voire tour dans !o coupé, où vous serez bien aise qu'on vous laisse jouir en paix delà place que vous aurez payée , et qu'on respecte votre possession comme ces messieurs veulent (ju'on respecte la leur.
Le petit homme qui m'écoutaitd'un air distrait, et que j'avais pu remarquer s'excitant et se disposant pour une boutade oratoire, se contenta de me repondre, en se dressant de toute sa hauteur : Vous ne m'avez pas convaincu, monsieur; ce que je réclame au nom de mes voisins, c'est un droit naturel, imprescriptible, celui (ju'a touthonnnedesiirveilier ce qui l'intéresse, et de ne pas se laisser conduire comme un enfant; celui qu'a toute créaturede respirer l'air libre et de voir la luiuièredu jour. A l'exercice de ce droit sacré vous n'opposez qu'un odieux et ridicule privilège. Sonunes-nousdonc des esclaves ou de vilsaniuraux, pour qu'on nous voilure enfermés dans une caisse étroite, comme dans les sabords d un négrier, sansqu'd nous soit permis de voir où l'on nous mène , et comment l'on nous conduit ? Faut-il que nous étouilions, pour le bon plaisir de ces messieurs, n'ayant d'air et de jour que ce qu'ils nous en voudront mesurer; et cette misérable ouvei'lure n'est-elle là que pour nous enfluxionner du vent qui nous silfle aux oreilles? Loin de nous celte insultante qualilicaiion de voyageurs! Je la repousse. Nous sommes Français. — Oui, s'écria le cercle de niais etd'energumènes, qui s'était formé derrière l'orateur, tout prêt à l'appuyer. Oui ! nous sommes Français. Qui nous ose traiter de voyageurs? Nous payons nos places , nous sommes en voiture, nous allons à ChV'iiiour{j pour nos affaires, nous avons nos passL'ports eu poche et nos pacjueis sur l'impériale.... Mais voyageurs! nous n'entendons point l'être; nous sounues Français. Lt la-dessus la foule de crier, de trépigner, de s'embrasser en pleurant comme au mcîlodrame.
L'avocat vit bien qu'il avait frappé juste. Le secret pour remuer les masses, c'est l'art de les persuader, et c'est toujours à l'aide de quelfiues veiiK^s de détail qu'on les mène a l'enconlredes ventes générales qu'elles sont mcapables de comprendre. Prohiant adroitement de l'enthousiasme qu'il avait fait naiire, sans trop s'en rendre compte : Jurez donc avec moi, braves amis, reprit mon antagoniste, jurez que la baie restera désormais ouverte, et (|ue nous respirerons en hommes libres! — Nous le jurons, répondit l'assemblée tout d'une voix, respirer ou mourir. — Vous le voyez, monsieur; la majorité s'est prononcée. Ses volumes sont des lois. Uien ne saurait inlirmer leur expression majestueuse. — Pas même le proverbe de Salomon : Smiiomm... — Immcnsiis mnnerns. Je sais ce que vous allez dire , et ce qu'out dit les calculs de probabilité de M. de Laplaie. Lue inauvaise plaisanterie n'est pas une raison. Monsieur est aristocrate. Tant pis. Nous ne le sommes pas, nous, et nous ferons comme nous avons décidé. Mon digno
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camara»]e à la veste de cuir, ne me pressez pas si fort, et lenez-vous à distance. Vous exhalez une odeur de ffoudron et de tabac qui me piend à lu fjorr^e, et m'empêcherait de défendre convenablement vos droits.
On se mit à table. Le repas fut sérieux et même triste. Les habitans du coupé dînèrent à part. Les vaincus ne se purent résoudre à s'asseoir à côté des vainqueurs. Pourtant, parmi les convives de la table commune, tous n'approuvaient pas çoralement la sortie de l'avocat et l'entreprise projetée. Quelques j;ens sapes blâmaient tout l)as la tyrannie du (jrand nombre; car, quoi qu'on en ait dit*' la volonté de la majorité ne saurait suifire à léo^itimer ses actes. Il en est qui ne se peuvent excuser. Un crime est toujours crime pour nombreux que soient les complices, et l'injustice crie contre son auteur, de quelque nom qu'il s'appelle, individu ou nation.
Le conducteur vint à la fin du dîner, comme c'est l'usn^i^e , prendre le vin de l'étrier que lui versa l'avocat, non sans l'accompagner d'une harangue que dut essuyer le pauvre homme. On s'était réjoui de le trouver neutre dans la querelle du jour; on eut l'air de solliciter son approbation, qu'il n'eut garde de refuser. On le flattait pour le tromper, jusqu'à ce qu'on pût à son tour l'effacer tout-à-fait. Pendant qu'il s'était assis, l'orateur se dirigeant vers le bas bout de la table, dit quelques mots aux gens de la rotonde qui l'occupaient. Quelques-uns de ceux-ci se levèrent, la tête échauffée par le vin, etentr'autres le grossier compagnon, dont les exhalaisons avaient si fort blessé les puissances olfactives de l'avocat. Ces genslà sont, comme on sait, gens d'action qui exécutent quand les autres disputent , à la main lourde ^ prompts au faire et au prendre, ne s'arrëtant guère en besogne, et volontiers, dans leur lorutale impatience;, allant plus loin qu'on ne le désire. Il s'agissait d'enlever une planchette, d'élargir de quelques pouces une ouverture d'un demi-pied: ils firent disparaître la cloison. Ce fut l'affaire d'un coup de main ; et quand nous remontâmes en voiture, nous n'aperçûmes, au lieu d'une séparation entre l'intérieur et le coupé qu'une balustrade à hauteur d'appui. C'est toujours ainsi que le peuple corrige.
Curieux de savoir comment les choses allaient se passer, et deux places se trouvant libres dans celles du milieu, j'en pris une précisément en face du petit avocat. L'autre fut occupée par l'un des commensaux du coupé, qui laissant bouder ses amis j vint en faux frère se réunir à ses anciens adversaires. Il admirait grandement la distribution nouvelle; il l'avait appelée de tous ses vœux , et venait', après le succès , s'en réjouir avec les vainqueurs. Le déserteur lut choyé, connue on peut croire , et ce ne fut pas petite joie au camp des novateurs décompter dans leurs rangs un allié de cette importance. Alors, non content d'un pi'emier succès obtenu , l'avocat voulut aller plus loin et tenter une nouvelle entreprise. 11 proposa et fit adopter que les places, au lieu de rester à ceux qui les occupaient, lussent à chaque relai tirées au sort ; ce qui était tout juste le moyen que personne lie se pût tranquillement arranger etdormirà la sienne, toujourî menacé delaperdre. Ce ne fut alors dans la voiture que confusion, que mouvement perpétuel , et Dieu sait le bruit et les querelles qm s'en suivirent.
Nous touchions à l'embranchement de deux routes, toutes deux conduisant à la station du soir : l'une, plus commode, plus sûre, mais de quelques milles plus longue; l'autre, plus courte, mais moins aisée, et dangereuse même en (pielques endroits. Aussi l'evitait-on toujours. L'idée vint cependant ànosgensde iious laire prendre celle-là; et malgré les instances du conducteur, l'ordre en fut intimé aux postillons. Grand débat alors entre le pliaeton et les passagers. L'inévitable avocat s'élance le premier à la portière, et tandis que les gens de la rotonde, à la tête des chevaux, s'elïorçaient de les détourner dans la route qu'ils leur voulaient faire prendre, notre homme se mil à pérorer de son mieux, «'étonnant que les décisions de la majorité pussent être contredites, et soutenant que les postillons n'avaient d'ordre à recevoir que de la communauté, puisque c'était elle qui de son argent les payait ; qu'ils étaient citoyens avant d'être postillons, et que leur conS'