LE DUC D'ANJOU DÉCLARÉ ROI D'ESPAGNE EN
Gravure de M. Alfred Joiiaxnot , d'après le tableau de M. le baron Gkiiaiui.
Plus de Pyrénées , avait dit Louis XIV; et les paroles du grand roi allaient s'accomplir. Le duc d'Anjou s'était adressé à son i^rand père, et TEspai^ne attendait, dans la plus vive allégresse , celui (jue Fliilippe IV à son lil de mort s'était choisi pour successeur. Celte grande et belle toile où ]\L Gérard nous représente si fidèlement une page des plus célèbres de notre histoire , vient d'être gravée par M. Alfred Johainiot. Doublement his-
torique, et par le sujet et par la ressemblance des personnages, l'œuvre de :\I. Gérard est jugée depuis loni^- temps , et tous les gens de l'art la mettent au premier rang des meilleurs tableaux de noire école. Le burin de M. Alfred Johannot l'a lidèlemeni rendue : îl a su conserver lout l'inlérèt (jui s'y allacliait , en reproduisant exactement ces belles physionomies du dix-septième siècle, nobles, imposantes , tranquilles, qui n'osent en présence du roi accuser la moindre sensation , pas même celle du sentiment qui les anime, Tadmiration. On remarque dans cette gravure une grande finesse de touciie , une connaissance approfondie des règles de l'art. L'arlisle a su tirer parti de ce luxe de veloms brodé, de soie brillante, de la richesse des ameublemens • et l'on admirera jusque dans les moindres détails ce fini d'exécution qu'apjwrte dans tous ses ouvrages M. Johannot , qui tient une place honorable parmi nos bons peintres , tout comme aussi un des premiers rangs parmi nos meilleurs graveurs. L'on est même en droit de s'étonner que, maniant tour à tour le burin et le pinceau , la main du jeune artiste n'en soit pas quelquefois fatiguée.
Pour bien apprécier, comme elle mérite de l'être , une gravure d'un aussi grand mérite , nous mettons sous les yeux de nos lecteurs le trait d'histoire auquel elle fait allusion.
Après la mort du roi , la junte d'Espagne, nommée pour administrer le royaume, se hala de taire part du testament auconseildeVersailles(l). En casdetergiversation!i dcproposilion de démembrement, de lefus enfin d'une acceptation pure et simple, l'ambassadeur espagnol avait ordre de se rendre à Vienne, et d'y porter les offres que l'on rejetait en France. L'embarras du conseil fut extrême : se contenterait-on des beaux Etats que le traité de partage ajoutait à la France , ou décorerait- on la maison régnante de plusieurs couronnes qui pourraient lui être disputées ? D'un autre côté , l'acceptation du testament abattait tout d'un coup la puissance de l'empereur d'Autriche; elle remplissait parfaitement le but que la France se proposait depuis près d'an siècle ; et en mettant un prince français sui le trône d'Espagne , elle allait faire cesser la vieille antipathie qu'il y avait entre la nation française et la nation espagnole, en coupant ainsi à la racine toutes les guerres futures entre les deux monarchies. Tous ces motifs tenaient Louis XIV indécis ; et le 1 1 novembre ^'70^K il assembla un conseil fort nombreux , où la question du rejet et de l'acceptation fut long-temps débattue. Mais le dauphin entraîna toutes les opinions à son avis : — J^'empereur a rejeté le traité de partage, dit-il ; la plupart des princes d'Allemagne et ceux d'Italie y sont opposés; les Anglais le jugent contraire à leurs intérêts , et les Espagnols aiment mieux périr que de s'y soumettre. L'opposition de toutes ces puissances le rend impraticable. Quant à moi , ajouta-t-il , quoique la succession à la couronne d'Espagne me regarde, étant le plus proche parent du feu roi, je n'ai aucune peine à y renoncer; et après avoir sacrifié à la tranquillité [)ublique la meilleure partie de mes droits , en acceptant le traité de partage , je sacrifierai volontiers le reste en faveur de mon fils , ravi de pouvoir dire pendant toute ma vie : Le roi mon père, le roi mon fib. La reconnaissance du jeune duc d'Anjou se fit le 16 novembre. Louis XIV avait donné ce jour-là, dans son cabinet , une audience particulière au marquis deCaslehlos-Rios, ambassadeur d'Espagne. Le duc d'Anjou fut introduit, et le roi, adressant la parole à ce prince , lui dit : Que le roi d'Espagne l'avait fait roi ; que les grands, le peuple, et généralement toute la nation, le demandaient, et que de sa part il y donnait son consentement. «Aimez vos peuples, ajoula-t-il, et attirezvous leur amour par la modération de votre gouvernement ; souvenez-vous toujours que vous êtes prince de France , et n'oubliez pas en aucun temps l'amour que vous devez à votre pays; — mais que ce soit uniquement pour maintenir à jamais la paix et la bonne intelligence nécessaires au bonheur de vos sujets et des miens.» Aussitôt il le salua roi d'Espagne , lui donna la droite, et, s'adressant à l'ambassadeur espagnol : Marquis de Gasieldos-Rios, lui dit-il, voilà le roi que la régence d'Espagne me demande avec tant d'instance; vous pouvez le saluer en cette qualité. Alors l'ambassadeur espagnol mit un genou en terre suivant la coutume de son pays, et lui baisa la main. Dans cet instant , Louis XIV comnianda à sa cour , qui était là presque en foule , d'entrer , et , montrant le duc d'Anjou , il leur dit : Messieurs, voilà le roi d'Espagne. C'est cette dernière scène que le burin de M. Johamiot a si fidèlement retracé. Vous voyez entrer cette troupe calme et silencieuse , vous reconnaissez le marquis de Torcy , ministre; Vauban , le duc de Beauvilliers , Bourdaloue, IMansard , le poète lîoileau' , le procureur - général D'Aguesseau , le cardinal d'Estrées, Bossuet. Parmi les membres du conseil, le prince de Conti , le duc du Plaine , le comte de Toulouse , le frère du roi ; devant eux, Philippe V ; à ses côtés, ses deux jeunes frères, les ducs de Berri et de Bourgogne, qui doivent l'accompagner dans ses États; plus loin leur père , le grand dauphin ; enfin la belle figure de Louis XI V se fiiil reconnaître à la
(1) Le roi choisissait pour successeur le duc d'Anjou, petit-fils de Louis XVI, en vertu des droits de son aïeule Marie-Thérèse,
c^ràce , la noblesse et la majeslé qui la caractérisent. Dans le fond du tableau , l'artiste semble avoir placé Pliili[)|)e d'Orléans, connu plus tard sous le nom de régent.