SUR LES ÉGRIVAIINS CONTEMPORAINS
I" Article — de la critique.
La critique littéraire a acquis , de nos jours, une importance proportionnée à la multiplication des productions de l'esprit. C'est cequi nous a déterminés à faire précéder nos Etudes l'utéraires sur les écrivains coniemporams de quelques réflexions générales sur la critique.
L'œuvre du génie est grande et mystérieuse. Nous comparerions volontiers ses créations aux prophétiques paroles que les prêtresses de l'antiquité jetaient à la foule étonnée et ravie. L'admiration lut toujours le premier seniimeni (|ue la lyre arracha aux cœurs des hommes. La haine quand elle devait n.jîîre ne venait qu'après. Les Méiiades cjui dethirèrent Orphée avaient auparavant tressailli d'enthousiasme à ses accens. Mais si le premier sentiment fut celui de l'admiration , le second fut invariablement celui du doute et de l'examen. Ainsi est fait le cœur humain. Il craint d'avoir été surpris ; il regrette jusqu'aux élo'jes dont il a été libéral: on dirait un don imprudent qui appauvrit. La raison est appelée à contrôler les élans de l'enthousiasme: on veut se rendre compte de ses impressions: on exa-
mine. Cet examen, c'est la crïiuine^ mot f|rcc qu'on peut traduire par jugcineni. Critiquer n'est donc autre chose (|iie ju^jer un ouvrante, dans l'intention d'apprécier les beautés et les delauts qu'il renferme.
Et dès-lors deux {grandes voies s'ouvrent à la critique : la critique du fond et celle de la forme. Cette dernière prend le nom spécial de critiqii.e iitiéraire.
La vraie critique réunit ces deux divisions. Elle apprécie la pensée à la lueur d'une saine philosophie; un f^oiit épuré, nourri de la lecture des modèles, et surtout de la contemp'.aiion du l)eau immuable , lui fait distinguer les bt'autés ou les défimts du style (1).
On voit par là qu;Mle œuvre immense c'est que la critique, combien elle exi/je d'intelli{fence et de connaissances acquises. Serait-ce trop se hasarder que dédire que pour compiendre parfaitement ie génie il faudrait l'égaler? cl le génie luimême n'esi-;l pas un sentiment identique avec le goùl , le sentiment du beau, avec un degré supérieur d'activité et d'intensité ?
Nousavonsdit que l'examen suivit de près l'enfantement du génie, ce n'est pas à dire pour cela (jue la critKjue lut créée des-lors. Dans le principe les hommes écrivaient peu, et s'ilsecrivaieiit,c'étaild'inspiration.L'appréc aiion de la pensée étrangère se faisait brièvementetplussuuvent de vive voix (pie par eci'it. Les poèmes d'Homère demeurèrent long-ienips conHés exclusivement a la mémoire des peuples et des rapsodes. Us ne furent recueillis et écrits que fort lard, et la critique dont ils furent l'objet se renferma long-temps encore dans la philologie. Fixer l'orthographe et le sens d'un mot; déterminer une situation géographique, rectifier un nom propre : telle était a peu près la seule fonction de la critique.
Vint enfin Aristole. Ce nom, objet de la vénération et f)resquede l'adoration de toutes les écoles de lEurope, pendant plusieurs siècles, est demturé aux y ux du vrai savoir, un nom grand et imposant. Sa gluire a résiste aux atiaïues les plus terribles, celles du ndicule, et elle restera comme le pendant d'une autre gluire, peut-être un peu plus éclatante, celle dePlaton. PI «ton et Aristole , L-s deux plus parfaites personnilications du génie sous sa double phase d'analyse et desvmhese!
Doué d'un esprit vaste et juste , nourri de l'étude de la philosophie , et de toutes les connaissances «i'aiors , Ârit.toie dirigea sur l'étude de l'art cet esprit encyclopédique qu'il avait exerce déjà sur la politique, la morale et les sciences naturelles. De l'élude approfondie des productions du génie il déduisit les règles de ta composition : il fonda la critiijue. Spirituels et frivoles a la fois, les Grecs saisirent tout de suite ce nouvel aliment livre a l'insatiable curiosité de leur esprit, et ils ne tardèrent pas à en abuser. La Grèce eut ses rhéteurs bavards comme elle avait déjà ses sophistes.
Observons ici l'application d'une des lois palingénésiques découvertes par le génie de Ballaiiche, la mort de l'initiateur nécessaire à la perfection de l'initiation. Le génie des aits a exercé aussi cet auguste sacerdoce, comme celui de la philosophie; la lyre n'a-t-elle pas enseigné toute vérité à la terre? Si Orphée chantait le vrai, Homère chantait le beau, spiendcnr du vrai; rii;;i:ation dont d était le [)onlife ne fut entière que bien long-temps après sa mort ; et , pour compléter la similitude , n'est-ce pas la critique, voix des initiés, qui a tue le poète et la poésie? Ainsi , comme on l'a déjà observé , après le siècle du génie , le siècle de l'analyse ; après Homère, Aristote et Aristarque ; après le siècle d'Auguste, Quiniilîen ; après le siècle de Louis XIV, La Harpe et Freron.
Nous avons dit que la critique consiste dans rapf)réciation juste et exacte des beautés et des delauts que rent^rme un ou\rage. Elle n'est , par conséquent, ni exclusivement louangeuse , ni exclusivemeut sévère : elle est vraie , avant
(4) Nous observons que sous ces dénominations, i^eHség, sUjle , forme et fond, nous prétendons embrasser tous les rapports d'un ouvrage ; et que partant ces mots doivent être pris dans leur plus large acception possible.
tout. Elle fait la part du Imn et du ina], s'allacliant plus au fond qu'à la forme : car \c loiid < si iiiinmable, tandis que la fornie est, de sa nature, caduque et sujette au clian(;euu nt , suivant les teujps et les lieux. Ainsi constiluëe et pourvue de ces qualilt s , la fonction de la critique est de suivre pas à pas le p,enie ; d'expliquer aux hommes la lan{îue de ce l>i-illant exilé d'ts cienx. Taniôt elie renversera d'un pied dédaigneux les auiels élevés pi-r la flânerie à la médiocrité; tantôt elle tendra une main secouraMe au n)crite obscur et oublié ; quî^tquefois prenant le rùle de l'esclave qui rappelait à l'empereur de Tlonie la brièveté de ses triomphes, elle adressera de sévères vérités a ceux même qu'elle célébrera. Telle est l'au^jusle mission delà critique ; c'est par l'accomplissement de ces dilTerens devoirs, qu'elle méritera de tenir le sceptre dans la republique des lettres , qui ne refuse pas de se démettre en sa faveur de cette liberté dont elle est d'ailleurs si jalouse. Mais ce modèle de la critique, le type idéal de cette grande magistrature, a-t-il eu sa réalisation? La critique a-t-elle un nom propre? Nous allons le rechercher en suivant la marche de l'art chez les nations les plus connues, et en interrogeant leur histoire littéraire.
Nous avons parlé des Grecs , et nous avons , en citant Aristote , rendu un hommage mérité à son génie. Nous n'ignorons pas les reproches qu'on lui a adressés: quelques-uns de ces reproches , nous le reconnaissons, sont fondés. La critique d'ensemble manque souvent che-z lui : ses vues sont quelquefois étroites, ses catégories arbitraires; mais enfin c'est lui quia fondé la critique; qui pourra s'étonner que, ayanttout à créer, il ait laissé bien des points imparfaits? Ne sulfit-t-il pas à sa gloire, qu'd ail posé d'une main ferme les jalons de la route à parcourir, qu'il ait tracé les grands princi[)es qui renferment tout l'art? Et, sous ce rapport, toutes les nations n'ont-elles pas rendu hommage unanimement a son génie, en lui empruntant ses règles , en s'appuyant de son autorité? Du reste, si la cr. tique générale manque dans Aristote, on 'ne doit pas s'en étonner; elle exige une grande masse de faits : ces faits n'existaient pas de son temps ; dès-lors ses déductions ont àù rester incomplètes, et fausse s en partie.
On peut porter à peu pi es le même jugement sur l'épître d'Horace aux Pisons, dans laquelle ce poète a revêtu des charmes de sa belle versification , quelques préceptes généraux sur l'art d'écrire, et quelques observations justes sur l'art dramatique en particulier. Un siè le plus tard , Quintilien ht sur l'art oratoire un iravad analogue a celui d'Horace ; d commenta la rhétorique de Gicéron : mais combien il resta en dessous de lui! G'esl dans les ouvrages de ce prince des orateurs latins, qu'il faut allerchercher les pnmiers et lesseuls vestiges du génie critique chez les Romains; et on conviendra, que nul mieux que lui ne [)ou\ait donner des ïirecepies sur l'éloquence, et faire l'analyse (Pun art dont d connaissait a lond toutes les ressources. Les traités De oraiore, Ovaior, Bruius, sont le fruit de profondes réflexions et d'une lonjjue expérience. Gette arme terrible dont il s'était servi avec tant de succès, il avait médité profondément sur sa structure intime; il avait voulu lui arracher le secret de sa puissance, et il y a réussi en partie. G'est ù ses écrits que devront avoir éternellement recours ceux qui aspireront à gouverner le monde par la parole. L'art s'y trouve analysé par le génie. De plus, Gicéron Ht ce que nul autre n'avait fait avant lui : il apprécia le talent des orateurs (jui l'avaient précédé ou qui florissaient de son temps. Il sonila leurs forces, il jugea leur portée, et sans entrer dans une critique de détail sur la forme de leurs œuvres, il embrassa l'ensemble de leur talent. Quintilien, que nous avons déjà nommé, n'eut pas la force de le suivre sur ce vaste terrain : ne dans un siècle rhéteur, rhéteur lui-même, sa vue ne s'étendit pas au-delà de la phrase: il ht ce que Gicéron avait négligé, ou n'avait fait qu'ébaucher, il écrivit des études de style.
De Quintilien jusqu'à Vida, qui vivait au comnuncement du XVL" siècle, nous ne rencontrons pas d'écrivains qui se soient occupes de criti(jue littéraire, d'une manière spéciale. La philologiesacree, Hébraïque etGrecque, eut ses Origène, ses Jérôme, ses EusebedeGesarée, et tant d'autres, que l'Église compteau nombre de ses î>loires ; mais l'art ne lut pas étudie par eux. Le siècle de Léon X, qui lut une époque de retour vers les éludes antiques, négli^jces depuis long-temps, présenta
(Ips prodi'T^es (réruditlon dite classique. Il suflit de nommer les Turnèl>e, les Estiennes, Us Casaubon, les Seal ij^er, pour rappeler l'idéedes connaissances les plus étendues. Malheurt'usement ils concenirèrenl sur l'élude de la lellre, Icffénie critique qu'ils auraient plus utilement employé à l'expioraiion de la p'-nsée. l.a criti- (jne litléiaire fut abandonnée à un linmme niédioci'e à tous éjjards, qui donna dans sa poétique, une pâle contre-épreuve de celle d Horace , formée de je ne sais quels cenions Vir^pliens : cet homme, nous l'avons nommé : c'est Vida.
Si des recherches immenses, consciencieuses, entreprises et soutenues avec persévérance, et dont le résultat est la resurrcciion de deux littératures morîes, peuvent faire la f;loire d'un siècle, le seizième siècle en mérite une immoru lie : car cette œuvre de résuPîTection , il l'a accomplie pour les lettres Grecques et Humaines. C'est du sein de celle école laborieuse, que sont sortis les .[;ran(ls hommes qui ont illustré le siècle suivant. Les pères avaient étudié le {;rec et le latin , ils l'avaient traduit, et, malheureusement, ils s'étaient contentes de ce travail , mais leurs fi's firent mieux : ils s'approprièrent leurs acquisitions ; ils lurent ce que leurs pères avaient transcrit , et devinrent .grands écrivains , profonds philosophes, au moven de ces études qui n'avaient fait de leurs pères que de savans (grammairiens.
L'on connaît généralement assez le 17^ siècle , son caractère grandiose et constamment noble. Ce siècle ne fut pas un siècle de critique et ne devait pas l'être, ainsi que nous l'avons observé ci-dessus, autant ses créations furent grandes, autant ses jugemens, furent, en général , mesqums. L'académie censura le Cid , le public ne comprit pas Ailialie. Boileaudans son art poétique oublia Lafontaine. Ce siècle est un grand et bel edilice Grec , plein de grâce et d'harmonie ; mais pour être apprécie convenablement , il a besoin d'être vu de loin. 3Iainienant même que deux cents ans nous séparent de lui ;que toutes les passions d'alurs sont mortes et ont fait place à d'autres; maintenant que la nuit du tombeau s'elend sur ces grandes figures, ce siècle néanmoins n'a pas encore été juge. Entre les clameurs (le la haine et l'enthousiasme de i'admiration, la critique n'a point encore l'ait entendre sa voix impartiale. Plusieurs cependant ont aspiré à être ses organes : et en première ligne nous devons placer le poète qui fil la gloire du siècle suivant. Voltaire mit en tète d'undeseslivres cesmots : Siècle de LonisXIV. L'histoire des évenemens politiques de cette époque , evecemens sans importance réelle , qui ne peuvent intéresser que par le nom des hommes qui y furent mêles, est le sujet de la plus grande partie de cet ouvrage ; une stérile chronique des hommes célèbres remplit le reste. D'ailleurs, nulle grande vue d'tn^emble, rien qui embrasse le siècle et le définisse. ?Sous ne parlerons ici ni de la Poétique de Marmoiitel, ni dt s Essais sur le beau du P. André, ni des Principes de linéruture de Le- JBatteux; ouvrages profondement nuls, oublies , même au collège. Il était dans ce siècle un homme capable de faire la critique; il avait pour cela sens et force: il le prouva. Mais il succomba, écrasésousiepoidsdu ridicule etdela haine dont l accabla le parti dominant, qu'il osa attacjuer : celait Fréron. A sa place est un autre nom devant lequel on se prosterne encore ,que l'on adore par habitude, parce qu'on a entendu dire qu'il était grand; on répèle : le Quiniilien [ranimais, La Harpe, et tout est (lit. Et cependant, nous le disons avec sinceiité, nous qui avons lu ses couvres, et tout le monae ne peut pas se vanierde cette prouesse; jamais éloge ne fut moins mérité. Tout le monde convient, même ses amis, même ceux qui l'appellent encore : noire grand criiiijue , ({u'd n'a pas compris les anciens, et qu'il a été partial par rapport aux modernes, qu'il exalta ou déprécia , au gre de la coterie, dont il faisait partie : maintenant a genoux devant Voltaire; jilus tard, foulantaux pieds le dieu qu'il avait encensé. Dès-lors, nous demandons ce iju'il reste d'un critique qui ne comprend pas les anciens, qui n'est pas jusie envers les modernes? Le style? à la bonne heure! qu'on dise donc que La Harpe avait le style de la critique; et encore qu'on restieigne ce mérite a la critique dedelail^ nous souscrirons sans peine à ce jugement.
Soyons pourtant justes envers La Harpe. Nous venons de nommer la critique de détail, celle qui dans une tragédie ne voit que des scènes , dans une e|X)pee,
des descriptions, des stroplies dans une ode. Cette critique, pour être bien faite, exi^ye un talent remarquable , de la finesse dans les aperçus, de la justesse dans le coup-d'œil, je ne sais quelle ténuité, quelle transparence dans le style, quo tout le niorule ne possède pas. Ce niériie très-réel , nous le reconnaissons'à La Harpe. Nonobstant ces concessions qne nous faisons, ce sincère liommajje que nous rendons à un homme dont les dernières années ont amplement répare les erreurs de jr'unesse ; ce qui nous paraît encore le plus étonnant dans son Cours de liiiérainre, c'est SOI] succès. Si , comme on l'a nuiinieiois observé, de belles scènes ne sont pas une traj^clie, il est tout aussi vrai de dire que de spirituelles analyses, de fines observations ne b;ni pas une critifjue. Ce deiautd'ensemlile, ce manqûede grandes vues lut remarqué dès l'apparition du Lycée. M. J. Chenier en lit une critique très-sévère ; plus lieureux dans la censure des idées de La Harpe que dans les ellorts qu'il lii pour le surpasser, dansson Tableautlela liitéraïun' française. Ici encore 1 œuvre bu au-dessus de l'ouvrier. Nous eûmes une iV>rt jolie niiniaiure en lait de critique, des épijjrammes en forme deju^jemens, du persiflage au lieu de raisons. Telle fut l'œuvre de M. J. Chénier.
MOUTTET.
[La suite au numéro procliabi.)
C'est toujours un sérieux événement dans un gouvernement représentatif, que l'époque de la convocation des cîiarabres. Dans l'intervalle des deux sessions , il y a une sorte de vacance pendant lacpielle le troisième pouvoir exerce une dictature réelle , quoiqu'elle ne soit point écrite dans les lois : soit au-dehors soit au- dedans, il agit alors dans la plénitude de sa liberté, sans autre contrôle que celui de la presse, cette grande et noble institution des temps modernes qui, lorsqu'elle est à la hauteur de sa mission, remplace avec tant d'éclat la censure romaine dont la République tira tant d'avantages, suivant la remarque de Montesquieu. Lors donc que le retour des pouvoirs delibérans ap[)roche , il s'agit pour le pays de savoir s'ils donneront ou refuseront leur sanction au système suivi pendant leur absence, s'ils accepteront ou déclineront la responsabilité des faits accomplis sans leur concours. Quelque fâcheux que puissent être ces évenemens, quelque peu éclairé qu'ait été le système qui lésa amenés, il y a de la ressource tant que la grande trinité politique n'est pas engagée dans les voies mauvaises où l'un des trois pouvoirs s'est compromis.
L'ouverture des chambres qui a eu lieu au commencement de ce mois , avait cette fois un intérêt tout particulier. Les raisons les plus sérieuses avaient mis le système gouvernemental en état de suspicion devant l'opinion publique. A l'intérieur , le pouvoir s'était montré incertain, irrésolu, n'ayant ni l'intelligence de la situation du pays, ni celle de sa situation personnelle. Le ministère, sans secousse parlementaire , s'était brisé de lui-même sur la question d'amuislie. Le maréchal Gérard s'était retiré du conseil , emportant avec lui la probité du cabinet ; le maréchal Gérard au commencement de l'ordre de choses actuel prédécesseur du maréchal Soult, depuis, son successeur, mais destiné peut être à être une seconde fois remplacé par lui, car le pouvoir existant semble renfermé dans undéfilé dont ces deux hommes tiennent les deux bouts , et en dehors duquel il n'y a plus que des présidences ridicules à force d'être tictives, étranges enseignes qui décorent la devanture d*un gouvernement, mais qui n'y prennent point part. Après la retraite du maréchal Gérard , le scandale d'un ministère quitté et repris , succédant au scandale plus grand encore d'un interrègne de trois semaines, anomalie politique inouie dans les fastes des gouvernemens parlementaires.
L'irrésolution et l'incapacité notoire que ces faits mettaient en lumière, devenaient d'autant plus graves que lasitualiondu dehors avait pris un caractère alarmant pendant l'absence des chambres. L'avènement du ministère tory ôtait au char de la quadruple alliance une de
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ses roues. La pierre angulaire de la politique adoptée depuis quatre ans était renversée. Le gouvernement se présentait devant les deux corps délibérans avec un programme dont la main impitoyable des faits avait biffé les deux principales clauses, car l'anarchie chassée des rues, avait reflué dans le sein du pouvoir, tandis que l'union indissoluble et indestructible des cabinets du Palais-Royal et de St. -James, était plus que compromise.
Plus les circonstances étaient grandes , et plus la chambre a paru petite. Le duel du ministère et du tiers-parti , resserré dans les proportions étroites de l'adresse, celte lemf)ête dans un verre d'eau quand tant et de si formidables tempêtes grondent au fond de la situation, il y avait bien là de quoi tromper l'attente du pays et décevoir les espérances des esprits confiansqui comptaient sur le pouvoir élu pour réparer les fautes et redresser les erreurs du pouvoir exécutif. La majorité de la chambre a débuté par s'associer au discrédit ministériel. Par son vote motivé , elle a fait ce que le Palais-Royal avait fait par le rappel du cabinet du i\ octobre. Elle a cassé son adresse après l'avoir votée, comme celui-ci avait renvoyé le ministère de novembre après l'avoir nommé. EL croyez-le bien , la question du dehors qui semblait la plus menaçante pour le cabinet l'a peut-être servi. La majorité a craint de pousser à une catastrophe ministérielle en présence du triomphe des conservateurs en Angleterre. Cet amour du stalu qiio et celte peur de l'inconnu qui sont les fonds de sa nature, se sont réveillés , et M. Thiers puisant son éloquence dans les entrailles de son auditoire , a réussi à emporter le vote motivé que M.Sauzel avait un moment rendu douteux;!' ; a réussi en remuant en même temps les passions révolutionnaires et les terreurs de l'assemblée. 11 y a cependant deux résultats que le vote motivé n'a pu détruire ; c'est d'une part l'annulation des doctrinaires que M. Thiers a tués à la tribune en paraissant les défendre, c'est de l'autre, l'ascendant moral pris par l'opposition qui a relire son drapeau de cette obscure mêlée dans laquelle, suivant la parole de Tacite, ou ne pouvait brillerque par son absence.
Pendant que la chambre des députés couronnait l'impopularité du vole motivé en étouffant à petit bruit dans ses bureaux la proposition d'amnistie, la cliambre des pairs complétait la triple déconsidération des pouvoirs établis en se jetant dans des voies de violence et de colère qui semblent peu en harmonie avec les patientes expériences et les natures reposées de cette assemblée. Un orage s'élevait dans ce port qui a recueilli les débris de tous les naufrages. Saisis d'une ardeur juvénile, les caducilcs du palais du Luxembourg préludaient au procès d'avril par un procès tout personnel ; elles condamnaient la presse à les respecter sous peine d'amende et de prison. Et le nom du maréchal Ney, jeté à la face de ses anciens juges, provoquait une de ces scènes qu'il faudrait prévoir pour les prévenir. Dans un temps où le maréchal Maison est ambassadeur à Saint-Pétersbourg, le maréchal IN ey n'est plus un condamné politique , c'est un martyr. Pour se dire le juge d'un pareil coupable, il faut que l'austérité de la conduite justifie l'austérité du jugement devant lequel le vainqueur de la Moscowa n'a pu trouver grâce pour ses trophées. Pour la plupart de ceux qui siègent sur les bancs de la pairie, 1850 a été un 1815 moins la gloire. Le général Excellm.uis a donc eu raison de le dire à M. Pasquier, le maréchal Ney n'a plus de juges. L'équité sociale et la conscience publique le proclament avec lui; on a perdu le droit de condamner par son verdict un si illustre accusé quand par sa conduite on l'absout.
Ainsi dès le premier mois de la session , les deux chambres sont descendues au même point que le troisième pouvoir. La chambre élective en abdiquant son adresse s'est réduite au rôle du conseil d'état. La chambre des pairs, faute d'avoir à jouer un rôle politique, s'est instituée cour de justice ; cour de justice mal habile qui évoque les souvenirs qu'il lui faudrait ensevelir dans l'oubli , et cite à sa barre de puissans accusés qui se font de leur supériorité morale , un tribunal d'où ils dominent le sien , un tribunal du har.t duquel ils jugent'sa justice et la forcent à comparaître les genoux ployés devant un tombeau. Un gouvernement sans pensée arrêtée, sans résolutions suivies, se faisant servir par pis-aîler par un ministère à deux compartimens, une chambre élective sans système puisqu'aujourd'hui elle n'a plus d'adresse , une chambre des pairs sans influence politique possible, et dépourvue de cette autorité morale qui seule donne une sanction à la puissance judiciaire , voilà en résumé la
siUialion présente de l'ordre de choses actuel , qui chancelant les mains pleines de pouvoir et d'impôls , rong:é par un vice secret sous une apparence de force et de stabilité, ne se personnifie pas mal dans cet étrange président du conseil , dans ce Goliath ministériel dont la taille de géant cache une capacité politique à courte taille et un génie nain.
Tandis que ces symptômes éclatent dans leshautes régions du pouvoir, ses actes de chaque jour viennent leur donner une expression pratique. Le régime existant s'était frayé la route en entrant dans le mouvement des jeunes générations et des jeunes idées. On avait poussé la sympathie pour la jeunesse jusqu'à l'éloge de ses faiblesses ; on avait flatté ses passions , adulé ses erreurs qui pour être généreuses n'en étaient pas moins des erreurs. Aujourd'hui on marche à rebours de ce premier système. Dans le même mois les trois grandes institutions (jui représentent la jeunesse studieuse sont frappées ; on licencie l'école Polytechnique, cette gloire des sciences exactes ; on impose à main armée à l'école de droit un professeur étranger chargé par illégalité d'enseigner la constitutionnalité : on publie un arrêté qui , fermant les amphithéâtres des hôpitaux , enlève à l'école de médecine , si dévouée pendant le dernier fléau , un moyen d'études , et ajoute aux difficultés d'une profession déjà si laborieuse et si ardue.
Il semble que par un jugement providentiel le régime existant soit insensiblement entraîné à décourager toutes les sympathies, et à punir tous les services. L'école Polytechnique qui improvisa les généraux de l'émeute des trois jours est la plus rudement atteinte. On sent que la main qui la frappe n'est point novice en ingratitudes et qu'elle sait proportionner la vengeance au bienfait.
Au milieu de ces actes, vient se placer la réception de M. Thiers à l'académie , solennité moins littéraire que politique dans laquelle on a vu le triomphateur du vote motivé profiter d'un lendemain de victoire de tribune pour hasarder son installation sur le fauteuil. C'était quelque chose d'étrange que M. Thiers avec l'habit tout brodé de palmes vertes et tout couturé de gloire. Il était beau de voir ce Ciiarles-le-téméraire de la parole qui ne recule devant aucune hardiesse de langage, entretenant le public de sa probité politique, et s'enveloppant de son honneur; montrant la France heureuse , tranquille et libre à l'académie, après l'avoir montrée la veille troublée , inquiète et tourmentée à la chambre ; comparant le chef de l'état au clément Auguste , au miséricordieux Périclès , et devant demander le lendemain un crédit de plus d'un million pour bâtir un tribunal où des milliers d'accusés tiendront à l'aise et où l'on pourra, le cas échéant, faire asseoir une ville toute entière; parodiant enfin dans sa prose ministérielle le magnifique horoscope du siècle d'Auguste tiré par Virgile, et après avoir, suivant l'invariable habitude des hommes de révolution , exhorté la société à détourner ses regards des amertumes du présent vers la perspective des félicités infinies que lui garde l'avenir , menaçant les lettres de venir se consoler avec elles si la poUlique pouvait un jour consentira se priver de ce nouveau Xénophon dont la retraite serait là bien venue auprès de la conscience sociale et de la moralité publique, dût-il s'en faire lui-même l'historien. Mais tant que M. Thiers a parlé le ridicule est resté dans le fond, dès que le directeur de l'académie M. Viennet a répondu, le ridicule a envahi la forme. Jamais éloge plus cruel , plus maladroit panégyrique n'avait retenti sous les voûtes académi(iues aguerries cependant par une habitude séculaire contre ces brutalités de louanges qui brisent une renommée sous prétexte de la caresser. L'encens qui s'exhalait de cette harangue était si épais et si lourd qu'on a craint un moment l'asphyxie. Le Récipiendaire lui-inême n'en pouvait plus de louanges , et l'on eût dit que son barbare courtisan jetant sur sa victime les éloges à la pelletée , voulait imiter cet empereur Romain qui étouffait ses convives sous une pluie de fleurs. Tous les auditeurs en sortant, et M. Thiers avant tous, avouaient d'un commun accord, qu'il y a une chose plus désirable encore que l'amitié d'un homme de génie , c'est l'inimitié de M. Viennet.
Certes il serait déjà fâcheux dans un pays comme la France , que même en un temps tranquille , au sein d'une situation européenne qui n'offrirait iwint de graves éventualités,
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Tannée s'achevât par la déconsidération des trois pouvoirs , par des actes de violence et d'arbitraire , par une guerre vandale déclarée à la jeunesse studieuse , et par les cyniques triomphes de M. Thiers qui sont autant de défaites pour la moralité publique et pour la société. Mais on le sait , cette sécurité européenne dont nous parlons est loin d'exister. Il est plus clair que le jour pour qui sait lire dans le grand livre de la politique, que, depuis l'avènement du cabinet tory aux affaires, la réaction extérieure a fait, à chaciue heure, un nouveau pas. La Belgique qui est la plus proche du péril se trouble et regarde avec inquiétude derrière elle demandant dans la chambre de ses représentans si elle peut compter sur un ap})ui. Sans qu'elle le voie encore , cette réaction morale qu'elle redoute , elle en ressent déjà l'empire. Deux partis firent la révolution de septembre , les catholiques et les révolutionnaires. Par une épuration lente, mais continue, la révolution a été peu à peu chassée du gouvernement, le catholicisme y est seul resté. Ainsi, avant même l'heure de la crise, la Belgique entre dans le mouvement social et sort du mouvement révolutionnaire, facilitant par là la possibilité d'une transaction avec la Hollande qui à tout événement prépare ses armées.
En même temps les résultats des dernières conférences politiques du nord commencent à transpirer. On paris delà réhabilitation sévère , absolue du principe de la non -intervention tant de fois violé depuis quatre ans, et comme la frêle royauté de Léopold n'a pu et ne peut encore se soutenir qu'en s'étayant sur le Palais-Royal , le sens de la promulgation nouvelle du princiiie de non-intervention n'est point équivoque.
Il y a des personnes qui pour avoir un avis sur cette situation difficile veulent attendre le programme de la politique extérieure de sir Robert Peel. C'est là une prudence par trop méticuleuse, et grâce à ces retards on s'expose à laisser passer l'à-propos si puissant dans les affaires humaines et à ne jamais savoir que le lendemain ce qu'il fallait faire la veille. La politique d'un cabinet habile est écrite d'avance dans ses intérêts. Dès le premier moment il n'était donc pas douteux que sir Robert Péel marcherait dans les voies où il est entré et par sa lettre à ses commettans et par la harangue politique adressée aux citoyens notables de la ville de Londres dans le banquet du lord Maire, et enfin par la nomination toute tory du frère du duc de Wellington à l'ambassade de France. S'appuyer sur les idées sociales contre les idées révolutionnaires, sur la puissance conservatrice contre la puissance subversive, c'est là tout son programme. Programme du dehors comme du dedans , car c'est surtout par le contre-coup des idées d'ordre et de la politique de conservation qu'ils soutiennent au dehors, que les torys ont de tout temps maintenu l'ordre en Angleterre et réussi à la gouverner dans les circonstances les plus difficiles. Là peut-être est le secret de la politique étrangère de Pitt, objet de l'admiration exagérée des uns et du blâme injuste des autres. Napoléon n'était point un ennemi qu'on pût choisir , c'éta t bien assez de l'accepter. Pitt fut réduit à oser , la nécessité le rendit téméraire. Il comprit que c'était au dehors qu'il fallait vaincre la révolution anglaise qui avait si bien l'instinct de sa situation qu'elle svmpathisait avec Napoléon. Il fit le contraire de ce qu'avait fait Louis XVI avec la révolution américaine, et le double résultat de cette conduite si différente prouva que si Louis XVI avait agi en roi généreux , Pitt avait agi en profond politique.
On peut dire de l'Angleterre qu'elle est le ïalleyrand des peuples. Elle a l'à-propos des alliances et des ruptures. Or elle s'est retirée de fait de l'alliance révolutionnaire au moment même où M. de Talleyrand renonçait à son titre d'ambassadeur d'une révolution. Il y a là plus d'un enseignement pour ceux qui savent voir venir de loin les événemens. Déjà la guerre de l'époque , la guerre diplomatique est commencée. Le palais royal est allé jeter à l'étourdi le traité de la quadruple alliance à la publicité , démarche sans prudence et sans gravité, puisque son but est d'embarrasser le ministère tory qu'il cherche pourtantà se concilier, démarclie d'une rancune puérile, puisqu'elle révèle à tous les yeux les méconlenlemens et les appréhensions du palais royal , sans pouvoir exercer aucune action sur la nouvelle politique de l'Angleterre.
S'il faut en croire les bruits auxquels la difficulté de cette position a donné lieu , le mini s-
tère du ^^ octobre serait au moment de se retirer devant les événeraens extérieurs qui surfissent avec tant d'unanimité contre ses prévisions et ses promesses. On serait presque résoin à essayer d'un ministère comminatoire formé de quelques notabilités de la révolution et présidée par le maréchal Soull. Ce serait mal connaître la loi du mouvement qui s'opère. La réaciio ! des idées conservatrices contre les idées subversives se dessine plus puissante en France peut-être que partout ailleurs. Le principe révolutionnaire est en décroissance , le principe social en progrès j ce n'est donc point sous le principe révolutionnaire qu'il faut abriter la fortune du pays.
APOTUEOSE DE LOriS XVI.