CHAPITRE IL
«e la phllMopiite allemaiiAe.
Ainsi j au lieu de tirer tout simplement de sa conscience la philosophie qu'il disait y être , M. Cousin se mettait à courir le monde pour y faire des emprunts aux philosophies étrangères ! Au lieu de rester tranquillement dans son mot , il s'en allait quêter chez les autres ! Et à quelle école s'adressait-il ? à l'école allemande , perdue dans les spéculations transcendantes ou extravagantes sur l'essence et les rapports essentiels des êtres. Cette inclination subite du philosophe réformateur pour les idées allemandes inquiéta ses adeptes. Plusieurs , Jouffroy le premier , allèrent jusqu'à prédire la ruine de la grande réforme et la prochaine apostasie de leur maître. « Que » signifiait cet abandon d'une entreprise annoncée avec )) tant d'éclat et dont on n'attendait rien moins qu'une » révolution radicale dans la philosophie, moderne ? » M. Cousin ne croyait-il donc plus à la psychologie ? » Continuateur de Reid , il allait se mettre à l'école de » Karit , de Fichte peut-être ! Et que pouvait-il naître » de ce mélange des rêveries allemandes et des obser- » valions écossaises ? Une doctrine bâtarde , fille de la » science et de la vision , un amalgame d'éléments hété- » rogènes , tombeau des nouveaux principes et de la » nouvelle méthode. » — Mais d'autres, plus clair-
voyants ou mieux initiés à la pêosée du maître j Tapprouvaient hautement d'entrer ainsi dans une nouvelle voie. « Qu'était-ce, après tout, que cette philosophie )) écossaise dans laquelle on prétiBndait emprisonner à . » jamais reprit humain ? Une critique , une négation , » une liste de questions sans réponses , une insurrection » un peu puérile du gros bon sens vaniteux et vulgaire » contre les plus hautes méditations du génie , comme si )) ces ardentes aspirations de Thomme vers Tinfini n'a- » vaient pas toujours été la prière des grandes âmes. » Qu'était-ce encore que cette pauvre philosophie ? Une ^ statistique de phénomènes abstraits sans rapport avec ï> la réaUté, une mutilation de l'homme qu'il faut étu- » dier dans tout son être et non point seulement dans ï) ses idées , une mutilation de la philosophie , dont le )) nom synonyme de raison et de libre pensée a toujours » désigné l'application la plus hardie de l'esprit hu- )> main, Il n'en fallait pas douter : M. Cousin ne cédait » qu'aux conseils de la prudence en abandonnant une » telle ornière , où son auditoire . l'eût promptanent » abandonné, ÉtaiWîe donc un si grand crime d'in- )) troduire dans la philosophie nationale des idées )) étrangères, qu'il fallût plutôt la laisser périr sous » le coup de l'indifférence et peut-rétre de la raillerie du ï) public ? »
Tandis quiQ les disciples de ]M. Cousin louaient ou blâmaient ses nouvelles tendances, et que ^'annonçait ainsi l'espèce de schisme qui divise encore son école, le voyageur passait le Rhin. Franchement, combien cette expédition tant critiquée depuis était naturelle alors ! A cette époque, la France se préoccupait vivement de la.pepsée allemande, aj™'' de Staël avait attiré les esprits
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vers cette pensée nébuleuse en la présentant sous ce demi-jour mystérieux si favorable aux conceptions qui brillent plus par la hardiesse que par la clarté. Poëtes , philosophes , publicistes , érudits , tous voulaient voir de leurs yeux , toucher de leurs mains ces trésors amassés , disait-on , par l'Allemagne pendant les guerres de la révolution , et les émigrations se multipliaient d'autant plus que les penseurs allemands accueillaient les étrangers avec une hospitalité toute germanique, ne leur demandant que cC étudier avec eux , et de ne pas venir débarquer sur leur sol comme des pirates^ pour emporter des doctrines mutilées sans même se donner la peine de les comprendre (1). Comment donc l'entreprise n'eûtelle pas séduit un pauvre idéologue , qui , reconnaissant enfin le vide et la stérilité de son idéologie , éprouvait le besoin de lui rendre quelque faveur en la rattachant à des spéculations plus profondes ou du moins plus hardies ? En Allemagne, en effet, chez cette nation studieuse que l'absence de toute vie politique jointe à l'influence du climat entraine irrésistiblement vers les vagues et solitaires rêveries , la pensée , prenant librement son essor , s'était emportée loin de l'étroite réalité par delà les visions les plus excentriques de la métaphysique ancienne. Kant , qui ne se trouvait pas certain de sa propre existence , avait été dépassé. Fichte , qui ne laissait de Dieu, de l'homme et du monde que lui , monsieur Fichte, son âme s'entend, son corps n'existant que dans son esprit , Fichte avait été dépassé. Dans un nouveau sys-
(1) Voyez le jagement de M. de Schelling sur la philosophie de M. Cousin , et sur Tétai de la philosophie française et de la philosophie allemande en général. {Revue germanique^ octobre 1838.)
^alterne j M. de Sckelling venait de lui enlever Texistence universelle pour Taccorder à un grand mot allemand qui , traduit en notre langue, donne les trois syllabes tab-so-lu. Je ne sais pas si j'existe , avait dit Kant. — Non certainement vous n'existez pas , lui avait répondu Fichte , car ce qui existe c'est moi , et il n'existe que moi , et je suis tout, et tout est moi. — Erreur, criait maintenant M. de Schelling aux deux penseurs. Sans doute vous n'existez pas , Kant ; mais vous n'existez pas non plus vous , Fichte , ni moi assurément , ni personne ; car ce qui existe , c'est le moi qui est moi et qui n'est pas moi, et qui étant moi sans être moi ne peut être que l'identité du moi , qui est moi , et du moi qui n'est pas moi , Tunité de l'un et de l'autre , Pan , enfin , l'Un , le Tout , la Substance ou l^Ab-so-lu. L'Absolu ainsi posé y M. de Schelling racontait tout ce qui pouvait intéresser sur le sort de cet enfant de sa raison, dont il connaissait à merveille la constitution , les penchants , les besoins et toute l'histoire, puisqu'il en était le père. L'Absolu, disait-il, ne peut pas exister sans se développer : il est ainsi fait ; l'Absolu a absolument besoin de se développer pour vivre. Il se développe donc , et comme la sulhstanrce de Spinosa (trois autres syllabes), il se développe de deux manières ou sous deux formes , la forme spirituelle et la forme matérielle. La matière et l'esprit , l'âme et le corps , l'homme et la nature ne sont que deux apparences , deux manifestations, deux irradiations ou formes diverses de la même chose, CAlhS(hlu. Une bûche et le génie de Napoléon, c'est tout un ; il n'y a de diflTérence que dans la forme. De là une conséquence merveilleuse. L'Absolu ne pouvant se développer que conformément aux lois de sa nature , c'est-à-dire à des lois
absolues , et T Absolu étant tout , tout doit être soumis au même développement; les mômes lois régissent le monde physique et le monde moral ; un même mouve* ment entraine les esprits et les corps , et Thomme devient ainsi libre exactement comme les astres. Tout cela poséy et M. de Schelling posait encore bien autre chose, on devine sans peine quel rôle il assignait au philosophe , quel objet à la philosophie. Il faisait de la philosophie la science de l'Absolu , de son essence ^ de ses lois , partant y puisque l'Absolu était tout , la science et Cexplica-lion absolue de toutes clioses. Les savants vulgaires, disait* il , entrevoient l'Absolu à travers ses formes. L'astro-» nome , le physicien ^ le naturaliste le contemplent dans le monde sensible et Ty voient gravir, par degrés , Téchelle de la création depuis le minéral jusqu'à l'homme suivant les lois de l'éternelle métempsycose. L'historien le voit se manifester par les lois , les arts , les religions ; révélations partielles qui ont les prêtres , les artistes , les législateurs pour interprètes; mais ces révélateurs de second ordre, véritables idolâtres, s'arrétwtàla forme. Ils considèrent l'Absolu dans ses phénomènes sensibles. Le philosophe, lui , dicte au monde la révélation des ré*vélations. A lui seul il est donné de voir l'Absolu face à face et sans voile. Au moyen d'une intuition supérieure dont le secret est le génie , il s'arrache à sa conscience individuelle, il se confond, s'identifie par une sorte d'union extatique avec l'Absolu ; et alors , abtmé , absorbé dans l'Absolu, ne faisant plus qu'un avec lai, il le décrit ou plutôt se décrit lui-même , il le révèle ou plutôt se révèle ; il proclame les lois du monde physique et du monde moral , qui sont les lois de sa propre natiu^ , et l'humanité n'a plus qu'à recueillir religieusement ees
omclés pour poâsédôr Tidéai divin que les davantâ ordi^ naires cherchent di péniblement dans la nature et dans rhidtoire«
Cette nouvelle philosophie de M. Schelling n'avait à eoup sûr rien de très-neuf. Pour la (fêiflcation de la nature ^ elle relevait ^i droite ligne de d'Holbach et des matérialistes du xvnr siècle ; pour Tunité de la êuh^ stanoe ^ l'identité de l'esprit et de la matière , le ftita*lisme universel , elle reproduisait la belle ëonception de Spinosa. Pour Tintuition intellectuelle et Fabsorption en Dieu par Tentase, elle rappelait les plus mauvais jours de Técole mystique d'Alexandrie. Mais dans un pays où les métaphysiciens conviennent qu'ils s'entendent difficilement eux-mêmes (i)^ un philosophe qui veut faire école aurait du malheur s'il ne parvenait à dire des choses qui n'ont pas encore été entendues. Le système de M. de Schelling passait donc pour un système nouveau en 181 5 ^ bien qu'il n'y eût réellement de neuf que la forme poétique qui l'enveloppait. Accueillie avec d'autant plus de faveur qu'elle était moins comprise , cette théorie creuse , mais brillante , fut saluée à son ap*parition d'applaudiss^nents enthousiastes ^ et planant au«*deS8us de la pensée allemande comme un nuage ^ elle colora presque instantanément de ses reflets ^ nonseul^nenl totiie la littérature , mais toute la scienoOi Quiconque aspirait au titre de penseur n'avait plus
(t) « L«s Alkmands ont $i longtotops philosophé seoUment «ntro » eux » qu'ils se sont pea à peu écartés daos leurs idées et leur lau- » gage des formes universellement intelligibles, et qu^on en est venu ^ k prendre pour mesure du talent philosophique les degrés de cet éloigneiDfnt de la. manière commune de penser et de s'eiprimer. n (Jugemetit de M. de Schelling sur la philosophie de M, Cousin.)
d'autre aaibition que de s'identifier par l'intuition philosophique avec l'absolu. Le moment de l'extase était arrivé pour ce peuple rêveur. Les poètes allaient écouter au fond des bois les concerts que Pan se donne à luimême ; et dans le vent qui mugit , dans la brise qui murmure , dans la mousse qui soupire et dans l'àne qui brait, ils reconnaissaient très*distinctement la voix harmonieuse de l'absolu. Les laideurs , les difformités , les monstres de la nature disparurent comme par enchantement aux yeux de ces imaginations fascinées. Tout devint beau , tout devint bon , tout devint divin dans la création. Le règne des belles horreurs commença, et la réhabilitation du monde moral suivit celle du monde physique. Tandis qu'on inventait l'héroïsme du crime à l'usage de la morale privée , le fatalisme s'introduisait dans l'histoire pour le perfectionnement de la morale publique et pour l'instruction deshonunes d'État. La tâche de l'historien philosophe devint toute généreuse, toute sympathique. La mission de ce prêtre consista à donner l'absolution générale au passé. Contemplateur impassible des attentats, des crimes, des révolutions , il devait montrer conmient tous ces bouleversements des États ne sont pas autre chose que l'absolu lui-même, se développant suivant ses lois, et accomplissant tranquillement aujourd'hui les massacres de septembre , comme il a exécuté hier ceux de la Saint - Barthélémy. On faisait bien d'un amas de boue notre sœur, d'un reptile dégoûtant notre frère; pour être conséquent , il fallait confondre dans une même tendresse l'assassin et la victime, Socrate et Anytus , Néron et les martyrs. Enfin , la science nouvelle renversait si radicalement dans ses applications régulières toutes les
notions reçues, que la conscience publique se troublait ; les historiens ne reconnaissaient plus Thumanité j ni les physiciens la nature. Et l'Allemagne de fléchir le genou, qui le croirait ? et d'admirer dans cette rénovation de toutes les sciences une révélation d'en haut! Hélas! comment les âmes ne s'en seraient-elles pas émues ! Le fond de la nouvelle philosophie , sa pensée secrète qu'on pressentait alors, plutôt qu'on ne s'en rendait compte, c'était. . . la déification de l'homme! L'immensité de la flatterie en rachetait la grossièreté. On s'adorait sans le dire, on répétait avec transport , en la dénaturant , la parole fameuse de l'apôtre : In Deo vivimus , ei movemurj et sumus. On se sentait Dieu! Du nord au midi de l'Allemagne ce n'était qu'un hymne à la gloire de M. de Schelling et de la philosophie de la nature.
Qu'on se figure maintenant notre idéologue écossais arrivant à l'université de Heidelberg, et se trouvant tout à coup transporté du fond du souterrain obscur au milieu de ces clartés mystiques dont l'Allemagne était illuminée comme au sein d'un rêve. Il en fut ébloui. Son imagination ardente s'exalta du plus loin qu'il commença à respirer cette atmosphère nouvelle. Entre un philosophe français et un philosophe allemand , quel abime ! L'un , travailleur obscur, consumait sa vie à poursuivre des abstractions dans le vide ; l'autre , planant sur la pensée de son pays , distribuait la vérité absolue aux prêtres et aux rois , aux savants et aux poètes. Le premier,, perdu dans la recherche de. l'infiniment petit, n'était pas même un savant ; le second était un révélateur, un dieu , Dieu même , la raison divine , le Verbe incarné , le Christ à la lettre, le Dieu-Homme de l'Écriture. Convenons-en , un tel contraste était fait pour donner
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le vertige au modeste réformateur des études philo« sophiques en France. Fatigué presque autant que son auditoire de la réfutation de Condillac , de la description de la méthode d'observation , n'ayant . plus qu'à répéter ces misères , inquiet de l'avenir non sans cause et des moyens de se faire écouter^ il se voyait tout à coup libre de devenir, comme ses collègues d''outre^Rhin , un apôtre , un prophète , libre d'élever chaire contre autel 9 métaphysique contre théologie , système contre dogmes, philosophie contre religion , et de disputer enfin l'en* censoir aux prêtres de la religion de l'État , que Ton venait de rétablir si imprudemment en France. L'é* preuve était trop grande* Une âme moins accessible à la passion de la gloire retentissante, un philosophe plus philosophe n'y eût pas résisté. Le réformateur y succomba, et oublia sa réforme. Le souvenir des sages préceptes écossais s'évanouit. En présence du météore allemand, Vétoile philosophique (1) du bon Reid pâlit et disparut.
(1) « Là ftar les hauteurs de la science et de Thistoire , lé poblk qui p ne me connaît plus» et qui veut savoir avant tout où je compte le » conduire, verra plus à découvert mon but, mes desseins, et, pour p ainsi dire , cette étoile philosophique qui doit nous servir de luv mière et de guide dans la vaste carrière que nous avons à parcourir » ensemble. « — Chose bicarré ! Il y a encore des gens qui chercheAt à déterminer la position de celte étoile, comme si c'était une planète au cours régulier ou même une étoile fixe. Quand donc ces crédules fudroDomei s'apercevront^ils que l'étoile de 1820 n*est point «elle dé iai5, oi rétoile de lg30 celle de iS207