CHAPITRE III
Conment la nonvcll* philosophie trouva Héyel à Heldelherf, «( ce 4111 adf f nt de eette rencontre.
Il y avait alors à l'Université de Heldelberg un maître de métaphysique qui commeuc^it déjà à fixer sur lui Tattention de ses collègues d'Allemagne ^ moine encore par la profondeur, c'est-à-dire par l'obscurité à peu près impénétrable de son enseignement^ que par la gra-* vite des conclusions morales et religieuses auxquelles aboutissait sa dialectique d'école.
Hegel j c'était son nom , avait d'abord adopté la doctrine de son ami et condisciple M. de Scbelling ; mais de même que Fichte, après avoir dépassé Kant, l'avait été à son tour par M. de Scbelling , le philosophe de Heidelberg venait de dépasser , aussi lui , son maître , au moyen d'un système nouveau qui , pour la hardiesse de la spéculation , laissait la philosophie de la nature de bien loin en arrière.
Dans ce nouveau système , en effet , Hegel ne révoquait pas en doute l'existence du monde réel y comme font les sceptiques ; il n'aa reg'etait pas une partie pour mieux expliquer l'autre , comme font les matérialistes ^ tes idéalistes, les panthéistes ouïes athées. Pour arriver plus sûrement à l'intelligence et à l'explication absolue de la réalité f il la i^etait tout entière , elle et le s^o^ commun qui nous la donne ^ et dur les ruines de la na^ ture ^ de l'homme et de Dieu , il ne laissât que 4es idéeci^
qui y ne se rapportant à aucun objet , et n'étant pensées par aucun esprit , avaient ainsi l'étonnante propriété de se penser toutes seules.
Sans doute cette nouvelle philosophie de Hegel n'était pas plus nouvelle que la nouvelle philosophie de M. de Schelling. Il y a longtemps que les métaphysiciens ont imaginé d'expliquer les choses en disant qu'il n'y en a pas. Le panthéisme idéaliste était né dans l'Inde bien avant que les sophistes de l'école d'Ëlée ramenassent toute la réalité de l'univers à l'inteUigence. Les mystiques de l'école d'Alexandrie ne voyaient dans les choses que les idées de l'entendement divin. Les commentateurs d'Aristote ont fait dire à leur maître cette sottise , que la connaissance actuelle et la chose connue ne font qu'un , que tous les êtres sont dans l'âme , que les idées sont des êtres et que c'est l'âme qui est tout. Qui ne sait enfin qtie les scolastiques se sont disputés , querellés, battus et tués pour faire des êtres de leurs idées j des idées des choses réelles , et substituer ainsi des abstractions réalisées à la réalité anéantie ? Mais à défaut du mérite de l'invention , le penseur de Heidelberg avait celui de formuler et de développer ses principes avec une hardiesse inconnue ou du moins oubliée depuis longtemps. Les idées abstraites que nous concevons et les choses réelles que nous croyons n'avaient, selon lui, qu'une même existence , une existence purement idéale. Un être et l'idée que notre esprit s'en forme c'était tout un. On possédait un trésor quand on en avait l'idée. Penser, produire des idées , c'était créer, produire des êtres. Pour connaître les lois de la création il suffisait d'étudier celles qui président à la formation delà pensée. On analysait tout ce qui existe en analy-
sant la raison , reprit humain , ses idées , le mécanisipe de leur génération , les lois de leur développement dialectique , et la logique ou la science des idées devenait ainsi la science absolue, universelle.
Certes pour nous tous qui ne possédons point t intuition intetlectuetle , des idées qui ne sont pensées par aucun esprit , des idées qui ne sont pas des idées , au fond ce n'est rien du tout , et pour nous tous encore un mattre quelconque , fût-ce un maître de philosophie , n'a plus rien à dire quand il a dit que rien n'existe. Mais la dialectique des métaphysiciens ressemble si peu à la logique vulgaire , qu'il ne faut point juger leurs œuvres d'après l'opinion de tout le monde. On le sent bien : si Hegel niait l'existence de la nature extérieure , celle de Dieu et jusqu'à sa propre existence , ce n'était pas pour le plaisir de se faire moquer du genre humain. S'il faisait le vide , c'était pour que sa pensée pût s'y agiter plus à l'aise. S'il substituait un monde idéal au monde réel , c'était parce que le monde réel confond notre raison, et qu'au contraire l'esprit humain a les plus grandes chances d'arriver à comprendre un univers logique qui est son ouvrage. Le nihilisme n'était donc pas la conclusion , mais le point de départ , le postulaium de son système. Ses spéculations commençaient précisément là où , selon le sens commun , elles auraient dû finir, et l'on ne saurait se figurer quelles ressources lui ofirait cette méthode ingénieuse , ni avec quelle facilité il arrivait à l'explication absolue de toutes choses après avoir établi préalablement qu'il n'en existe aucune.
Que devenaient , en effet , les problèmes métaphysiques dans un système qui ne laissait des choses réelles que les idées que l'esprit en a? Évidemment les problèmes
métaphysiques devenaient deB problèmes logiq^s. Les êtres étant des idées , et les idées ayant pour essaooe d'être pensées , tout se ramenait à connaître les rapports des idées, la manière dont elles sont contenues les unes dans les autres et peuvent être extraites les unes des autres par une sorte de déduction , de développement , de génération dialectique. Hegel , par exemple , n'avait plus à s'inquiéter de savoir quels sont les rapports de Dieu et du monde , comment Dieu coexiste en réalité avec le monde , comment TÊtre infini et parfait a produit et conserve des êtres imparfaits et bornés , ce qui constitue Timpénétrable mystère de la création p II avait simplement à montrer que) est le rapport de l'idée d'être parfait ou de la perfection et de l'idée d'être imparfait ou de Cimperfectton • comment cas deux idées existent simultanément dans rintelligence. Or cette manière de poser ou plutôt de métamorphoser les questions métaphysiques en facilitait singulièrement la solution. Peu de mots vont le faire comprendre.
Jamais on n'imaginera de moyen plus expéditif pour résoudre un problème , que d'écarter tout d'abord les données qui gênent ; et s'il s'agit, par exemple, d'expliquer un rapport , le plus conunode sera toujours d'en supprimer préalablement les termes. Un procédé aussi simple ue pouvait échapper aux maîtres d^ métaphysique , qui so^t en même temps maîtres de logique , partait professeurs en fait de méthode , et il y a plus ç^ trois mille ans qu'ils ont tranché les difficultés éuarn^Qs que présentent les rapporte essentiels des choses m^ Ws rn^uisani toutes à une seule. Sans doute ils n'ont pas tous désigné par le même mot cQtte seule clu>se , ou , pour parler latin , cette seule Mubui/^tkce. \m uns l'ont
appelée Nature ^ d'autres Matière , d'autres Esprit, Rair sou, Idée, d'autres Absolu, d'autres Pan, d*autres Dieu; d'où ces penieurê ont pris les dénominations de Matérialistes , Naturalistes ou Athées , de Panthéistes , Idéalistes, etc. Mais le nom importe peu; «t ces doc* triues , en apparmce opposées , ont toutes le même fond, à savoir , l'explication des rapports des choses par la suppression des choses , par leur absorption dans TUnité.
Les êtres ainsi réduits à de pures modifications, à de simples formesde l'unique Substance , la science absolue se trouve certainement très^avancée ; car on a déjà beaucoup fait quand on a ainsi pénétré le fond de la réalité, alors même qu'on ne possède pas encore le secret de f^ formes. Il reste étendant à donner la eauêe de la manifestation de la substance en formes diverses , et voici comment s'y sont pris les métaphysiciens. U est dans l'essence de l'Absolu de se développer, ont-ils dit : il faut absolument que l'Absolu se dévdoppe. Le mouvement est dans l'essence de la matière , a dit par exemple Ëpicure, il faut absolument que les atomes se meuvent, et s'accrochant, forment l'Univers. Enfin, 1/ faut que l'Être, quel que soit son nom , se développe, se détermine , se réalise , et vive incamé dans le temps et dans l'espace. Ce solennel il faut leur a servi de fiât lux pour dissiper les ténèbres qui enviromnent la création.
Ainsi , absorption de tous les êtres en un ; dévelop^ pement fatal de cet être unique en déterminations ou formes ijiverses, tels sont les deux procédés de la méttK)de métaphysique , les deux propositions fondamentales de tous les systèmes qui ont prétendu donn^ une solution rationnelle du proldème de l'essence et des rapports essentiels des êtres ; et véritablement
rien de plus ingénieux que cette distinction scolastique du fond et de la forme , de la substance et de Taccident ; car en affirmant T identité de tous les êtres absorbés dans la substance unique , on [se dispense d'expliquer leurs rapports qui sont inexplicables, et en accordant du moins la diversiié des formes , on pallie ce qu'il y a de choquant dans le principe de Yunité de iouies choses , et l'on réconcilie un peu cette étrange doctrine avec le sens commun.
Par malheur, aussi longtemps que vous restez au point de vue de la réalité , vous ne pouvez accorder à ces spéculations aucune valeur scientifique , car elles reposent évidemment sur une chimère et sur une hypothèse sans preuve. La chimère, c'est cette substance unique, pure abstraction , œuvre tout idéale de Tintelligence. L'hypothèse sans preuve , c'est cette prétendue nécessité de se manifester , qui ne lui est imposée par rien , puisque en dehors de la substance , qui est tout , apparemment rien n'existe.
Mais transportez*vous au point de vue d'Hegel ; sortez avec lui du monde réel pour entrer dans son monde idéal. En lui accordant que toutes les idées sont des êtres ^ vous réalisez immédiatement l'idée abstraite de la substance , de l'existence unique , qui étant tout , ne laisse plus de place, si elle en laisse, que pour ses accidents ou ses modes. En accordant que ce qui est vrai des idées est vrai des êtres , comme nous ne pouvons avoir l'idée d'un être imparfait sans avoir celle d'un être parfait , que les idées de la perfection et de Vimperfection , ainsi que toutes les idées contradictoires , s'impliquent dans notre intelligence , vous arrivez droit à cette formule : Il n'y a pas d'être parfait sans être imparfait :
l'être parfait n'est rien s'il n'est en même temps imparfait; l'être parfait , infini ou Dieu et l'être imparfait, fini oii le monde s* impliquent; il m'y a pas plus de Dieu sans MONDE QUE DE MONDE SANS DiEu. Et aiusi , grâco à la substitution des idées aux êtres , d'un monde logique au monde rëel , l'unité de la substance , la nécessité de sa détermination en modes ou formes se trouvait méthodiquement , logiquement démontrées.
Voilà comment , au moyen de cette seule hypothèse-, qu'il n'existe rien du tout que des idées, Hegel résolvait en se jouant des problèmes métaphysiques dont nul avant lui n'avait pu donner la solution rationnelle. C'était un assez beau résultat , ce semble , et quand on considère avec quelle facilité tout s'explique dans l'univers logique du métaphysicien allemand , on se prend à penser qu'il aurait bien fait d'y rester et de ne point descendre dans le monde du sens commun où tout devient mystère et ténèbres. Mais le genre humain a tant de peine à secouer le joug des sens et de la matière , qu'une science qui n'a rien à lui apprendre de l'homme et de l'univers ne lui parait point une science. Hegel avait aperçu cet écueil, et pour compatir à la faiblesse de ses semblables, il avait transformé successivement ses idées en matière et en âmes humaines , se procurant ainsi l'avantage d'ajouter à la philosophie de la raison une philosophie de la nature et une philosophie de l'histoire. Rien de plus simple que la manière dont il opérait cette réalisation des idées, cette incarnation du ihonde intelligible de Platon dans l'univers physique et le monde moral.
Les vertus secrètes , les essences mystérieuses , les
qu£(lités occultes ont disparu de la physique , parce que
les physiciens ne cherchent plus que des faits et leurs
lois , et se font dea notions très-préoisoB des unes et des autres. Mais qui est-ce qui conçoit clairement une sub^ sUmce qui n'a point d'accidents y un être absolu qui n'a point d'indépendance , une pensée qui n'est pensée par aucun esprit ? Personne , pas même ceux qui raisonnent sur ces êtres de raison parfaitement inintelligibles. Dès lors rien ne s'oppose à ce que la métaphysique ne reste éternellement dans l'ornière dont les sciences positives sont sorties depuis trois siècles. On n'obscurcit point les ténèbres. Elépourvues ou enrichies de propriétés mystérieuses , de qualiiéê occultes ^ l'Absolu de Schelling, l'Idée de Hegel , la Substance de Spinosa y n*en seront ni plus ni moins difficiles à comprendre. Convaincu de cette vérité, et habitué à ne reculer devant aucune hypothèse conmiode, notre métaphysicien attribuait hardiment à ses idées une qualité occulte au moyen de laquelle il expUquait avec une facilité prodigieuse la création et toute l'histoire du monde. Dès le principe , disait-il j une force secrète et fatale avait contraint les idées à sortir de chez elles y à se manifesta y et à s'élever ainsi peu à peu du malheureux état d'idées non pensées à celui d'idées comprises. Un premier mouvement, mouvement d'expansion, les avait dispersées dans l'espace , et de cette exiérioratiûn des idées était né l'Univers , le monde extérieur, la nature physique, incarnation aveugle et désordonnée de la Raison en dé^ lire. Mais à ce mouvement d'expansion avait succédé un mouvement de concentration. Fatiguées >de leur promenade excentrique , les idées étaient enfin revenues à elles , et , en se retrouvant , se ressaisissant , se comprenant ( com-prendere) , elles avaient constitué la conscience , l'intelligence , l'esprit hujQi^ain y l'homme.
Le monde physiqae et le monde moral ainsi créés avec des idées et du mouvement i pour raconter leur histoire Hegel n'avait plus besoin d'ouvrir les yeux ni de consulter un livre. Sur ce motif que les évolutions de la Raison doivent être nécessairement rationnelles , c'est-à-dire conformes à ses lois , il attribuait à la nature et à l'humanité les mêmes lois qui présidaient ^ selon lui y à la génération dialectique des idées. De la logique il déduisait la philosophie de la nature et la philoso* phie de l'histoire ; et tandis que sa physique aboutissait à cette conclusion bizarre que le monde extérieur ^ œuvre d'une raison hors d'elle-même (a-mens), ne Gontiept ni ordre ^ ni beauté , ni harmonie; sa philoso* phie de l'histoire montrait la même Raison ou Dieu se cherchant dans les arts , les religions ^ les philosophies de tous les temps et de tous les peuples j et arrivant seulement à la connaissance absolue et néanmoins distincte d'elle-même au xix* siècle , dans le cerveau de W. Hegel ^ maître de métaphysique à l'Université de Heidelberg.
Gomme l'on voit , on imaginerait difficilement quelqfue chose de plus complet que ce chef-d'œuvre de métaphysique transcendante ou extravagante. Les plus insolubles problèmes s'y trouvaient résolus ou tranchés. Aussi" Toriginalité ^ la hardiesse d'un tel système , auraient suffi seules à placer son auteur au Panthéon des penseurs germaniques. Mais à l'intrépidité du logicien qui brave le sens commun Hegel joignait encore l'habileté du poUtique qui le ménage ; il savait respecter les noms en attaquant les choses , et cette tactique prudente achevait d'assurer à sa doctrine une vogue éphémère ; car il déduisait 1^ esprits révolutionnaires par l'étran-
geté de ses principes , et les esprits conservateurs par la modération de son langage. Arrêtons-nous un instant à cette politique hégélienne , et montrons à quoi servent en philosophie les mots à double entente. Nous ne nous écartons pas de notre sujet j il s'en faut ; le lecteur ne tardera pas à s'en convaincre»
L'Univers a-t-il été formé par un Créateur , ou s'est-il créé tout seul ? Existe-t-il un Dieu , ou n'y en a-t-il pas ? Les Déistes soutiennent qu'une œuvre d'art suppose un artiste ; les Athées , que l'ouvrage et l'artiste ne font qu'un. Il y a bien , il est vrai , plusieurs formules du déisme , parce que Dieu est assez difficile à comprendre pour qu'on se divise aussitôt qu'on cherche à approfondir sa nature; et il y a aussi plusieurs formules de l'athéisme , parce qu'il est tout aussi malaisé de comprendre un monde sans Dieu que de pénétrer la nature divine , et que les sophistes ne se montrent jamais plus féconds en arguties que lorsqu'ils manquent de bonnes raisons. Mais toutes les disputes métaphysiques et théologiques se rattachent directement , soit au système qui admet une cause suprême de l'univers , soit à celui qui n'en reconnaît pas. Ces deux opinions sont contradictoires , inconciliables, et il faut nécessairement opter pour l'une ou pour l'autre ; car le déisme est à l'athéisme ce que l'affirmation est à la négation y et tous les artifices de langage ne réuniront jamais ces deux pôles. Or, Hegel professait l'athéisme dans toute sa pureté, puisque sa doctrine aboutissait à cette proposition : que ce que nous appelons Dieu ne fait qu'un avec l'humanité et avec la nature, et qu'il n'y a paspttisde Dieu sans monde que de monde sans Dieu. Il ne faut pas grand effort de méditation pour comprendre qu'un dieu qui ne peut
pas exister sans le inonde n'est pas plus la cause du monde que le monde n'est la cause d'un pareil dieu ; et il ne faut pas grande érudition pour reconnaître dans ce dieu de Hégel la nature des matérialistes se développant selon des lois fatales j gravissant par un progrès continu l'échelle des êtres, et parvenant enfin à se connaître, à se penser, à produire des idées de plus en plus philosophiques dans l'homme. Mais Hégel donnait le nom de dieu à cette nature considérée dans son immensité, sa durée, et dans la stabilité de ses lois. Il croyait donc en Dieu , puisqu'il prononçait ce grand mot , et bien que son dieu fût précisément celui de ceux qui n'en ont pas , quand on voulait parler en Allemagne d'un philosophe religieux, d'un pieux adorateur de l'Être Suprême, on citait Hégel.
Agir librement, c'est se conformer sciemment à des lois que l'on se donne. Agir fatalement j c'est obéir aveuglément à des lois que l'on subit. Hégel niait la liberté humaine et la liberté divine , puisqu'il absorbait l'homme en Dieu , et que son dieu commençait seulement à comprendre au XIX* siècle les lois fatales auxquelles il avait obéi jusque-là sans s'en rendre compte. Mais l'habile philosophe changeait le sens du mot liberté. Être libre , selon lui, c'était agir conformément aux lois de sa nature. Or, à ce compte. Dieu étant tout , et tout se développant conformément aux lois de la divine nature, tout devenait libre , l'homme et Dieu comme les planètes. Loin de retirer la liberté du monde, notre penseur l'accordait à tout ce qui existe ; et bien que sa liberté divine et sa liberté humaine fussent précisément celle des fatalistes qui rejettent toute morale et toute religion avec ces deux libertés, lorsqu'on voulait désigner un adversaire du
fataUmie, un défenseur de la morale^ de la religion, de la liberté , on citait Hegel.
Un système qui identifie Dieu et Thomme nie jus({u*à la possibilité d'une répélationf o'est*à*<lire d*un& illumination surnaturelle de Tesprit de rhomme par Tintervention directe de la Divinité. Hegel rejetait donc toutes les religions positives ; il ne voyait dans leurs dogmes que des découvertes , des inventions de Tesprit humain. Mais il se gardait bien d'exprimer aussi ouvertement son incrédulité. Si sa doctrine de Tidentité de toutes choses rabaissait Dieu jusqu'à le faire homme , elle grandissait l'homme jusqu'à le faire Dieu. L'esprit humain et l'esprit divin étant le même esprit , qu'importait qu'on dît d'une religion qu'elle était l'œuvre de l'esprit de Dieu ou de l'esprit de l'homme ? On a le droit d'employer indistinctement tous les mots ^ quand on a confondu une fois toutes les choses. Notre philosophe ne dédaignait point cet avantage de sa doctrine , et l'exploitait au contraire en diplomate qui en comprenait toute l'utilité. Nul ne s'inclinait plus profondément que lui devant la révélation. Il est vrai que, rapportant toutes les révélations à l'esprit humain , il mettait les révélations des prophètes au-dessous des révélations des philosophes, et déclarait la philosophie supérieure à la religion ; mais il accordait à -celle-ci la même origine qu'à celle-là. Cette origine commune, il l'appelait Raison ou Dieu. Il reconnaissait donc que Dieu s'est révélé à l'homme, et son système passait pour la réconciliation de la foi et de la raison, de la religion et de la philosophie.
Si les religipns sont des inventions de l'esprit de l'homme , elles ne peuvent dépasser l'intelligence qui les a formées ; leurs dogmes ne renferment que des vérités
rationneUee^ et une analyse habile doit découvrir sous chaque mystère Tidée vraie ou fausse qi4 Ta engendré. Hegel ne reculait point devant la vériûcation de son hypothèse. Il décomposait^ disséquait le christianisme qu'il appelait la dernière des religions^ et sous prétexte d'expliquer les formules sacramentelles du cre(/o chrétien^ il les travestissait jusqu'à ne plus faire du christianisme que rhégélianisme sous une autre forme* Ainsi il trou*» vait son dieu dans la trinité chrétienne , dans le dieu en trois personnes. Le père représentait le$ idées considé* rées en elles-mêmes^ la raison en soi ; le fils, la raison manifestée dans la nature , l'univers physique i le saint esprit^ la raison revenant à soi, ayant conscience de soi, comprenant en soi l'université des choses, arrivant enfin à connaître qu'elle est tout , qu'elle est Dieu. La chute de l'homme représentait V extérioration des idées ^ leur dispersion fatale et désordonnée dans la nature ; la rédemption , le retour des idées à elles-mêmes, l'avéuement de l'esprit; l'incarnation, l'identité de Dieu et de rhomme, non pas dans Jésus-Christ , le dieu-homme de l'écriture, mais dans tous les hommes, dans le genre humain tout entier, et le Christ, le Verbe fait chair devenait ainsi la définition>symbolique de l'humanité. Hegel rejetait donc et l'origine divine , et la vérité absolue, et jusqu'au vrai sens du christianisme. Il transformait cette sainte religion par une interprétation philosophique en une doctrine iromorale et athée. Et cependant il passait pour un philosophe chrétien, parce qu'il cachait ses théories destructives du christianisme sous les formules de la théologie chrétienne; et rhégélianisme, ô puissance des mots ! a été vingt ans la philosophie officielle des uni* veraités de Prusse, en raison de sa parfaite orthodoxie I
Une philosophie fataliste et athée 6te tout frein à la passion et toute espérance au malheur. Il est impossible qu'en pénétrant dans la masse d*un peuple, elle n'y dépose pas un levain de révolte et d'anarchie; car elle brise , cette monstrueuse doctrine, avec la loi morale le seul lien solide des sociétés humaines. Qu'importe le crime , si c'est Dieu qui le commet pour obéir aux lois de sa divine nature ? La philosophie de Hegel était donc une philosophie révolutionnaire, incendiaire, puisqu'elle légitimait tous les attentats, en les mettant sur le compte de Dieu, et déchaînait toutes les passions en ne laissant rien à attendre au delà des biens de ce monde. Cependant Hégel passait pour un ami de l'ordre en politique. Comment? De la même manière qu'il passait pour un ami de la religion et du sens commun en philosophie. Tout venant de Dieu , il approuvait la résistance du pouvoir, aussi bien que les complots des factions. Son système conduisait également à l'adoration des faits accomplis et des faits à accomplir. Absolutiste et démagogue à la fois, il encensait dans l'aristocratie l'ordre de choses existant, dans le nivellement l'ordre de choses futur. Il marchait avec les amis et avec les ennemis du gouvernement, avec les premiers parce qu'ils étaient les hommes du présent, avec les seconds parce qu'ils étaient les hommes de l'avenir, et par cette politique conciliante le prudent philosophe s'attirait l'admiration des anarchistes , sans perdre les sympathies des conservateurs.
Les contradictions çt l'orgueil des métaphysiciens révoltent le sens commun. Que penser de gens qui , vous apportant le secret du monde comme on donne le mot d'une énigme , vous disent plus ou moins explicitement dans la préface de leur système : « Mortels , voici l'ex-
)> plicatioD absolue de toutes choses. Déjà une foule de » génies se sont imaginé l'avoir donnée ; mais, sachez- » le bien , tous ont déraisonné, attendu qu'il était néces- » saire que le genre humain déraisonnât quelques mil- » liers d'années avant d'arriver à comprendre l'infini , » c'est-à-dire à devenir Dieu dans le cerveau de l'être » prédestiné qui a fait ce livre. » Loin d'éblouir les esprits j ce préambule les met bien plutôt en défiance. En comparant le progrès sûr et continu des sciences positives aux brusques révolutions d'une science qui ne procède que par intuitions contradictoires et antipathiques au sens commun, les moins soupçonneux se prennent à penser que les métaphysiciens s'accorderaient davantage s'ils s'occupaient de choses intelligibles et démontrables ; et j sans plus réflédiir, le bon sens populaire fait retomber sur la métaphysique les objections irréfutables dont les écoles rivales s'écrasent. Or, Hegel n'était assurément pas le plus humble des philosophes, puisqu'il faisait de son système la divinisation de l'homme ou plutôt la création de Dieu arrivant seulement dans l'esprit de Hegel , à la connaissance absolue de lui-même. Notre philosophe mettait par là , entre tous les systèmes et le sien , la distance du relatif à l'absolu , c'estrà^lire l'infini. Ses devanciers n'étaient à ses yeux que des hommes : lui était Dieu. Jamais l'orgueil et l'intolérance philosophique n'avaient été poussés à ce degré de folie. Mais Hegel savait racheter la fierté des idées par la modestie du langage. Loin de discréditer la profession de philosophe en rabaissant ses collègues , il les admirait , il les exaltait tous sans la moindre envie. Ils avaient découvert la vérité comme lui ; Dieu avait parlé en eux comme en lui ; ils étaient des dieux comme lui ; il fallait accepter
leurs doctrines comme des réyélationi tout aossi bien que la sienne. Entre eux et loi qndle était donc la diffé* rwce ? La voici : ils n'avaient vu qne des momenu isolés du développement divin , des fragments de la vérité ^ tandis que lui , grâce à leurs travaux, avait compris la v^té tout entière. Cette déclaration une fois faite, en termes si obligeants qu'elle ne pouvait blesser personne, Hegel n'avait plus qu'à établir séparément ce principe , cpie toutes les erreurs , extravagances, absurdités rêvées par l'esprit humain ne sont que des vérités incamplèîes. Avertis par cette définition de l'erreur, ses disciples comprenaient ce qu'entendait leur maître, quand il re^ vendiquait le mérite d'avoir saisi le premier la vérité tout entière. Les gens du monde s^extasiaient en voyant cette humilité d'un profond penseur qui n'avait d'autre prétention que de compléter le travail de ses devanciers. Les écoles dont les systèmes étaient rejetés comme dé* fectueux , se consolaient en pensant que leurs spécula* tions seraient du moins employées comme matériaux dans la construction hégélienne. Tout le monde enfin se trouvait satisfait , et , grâce à une périphrase , ou , pour mieux dire, à un jeu de mots, la plus exclusive , la plus intolérante , la plus insolente des philosophies passait pour l'œuvre toute modeste d'une âme concilia* trice et bienveillante.
Ainsi en donnant des mots pour des choses , en en* tourant d'un respect verbal le monde réel supprimé et remplacé par un monde logique , Hegel paraissait ex-* pliquer tout sans rien détruire. Quelle profonde et surtout quelle prudente philosophie ! Aussi lorsque l'élève de Royer-CoUard arriva à Heidelberg, cherchant autant par nécessité que par inclination quelque doctrine
transcendante j Teffet que produisit sur lui la métaphysique hégélienne fut instantané, magique, et tint véritablement du prodige. Il ne lavait guère mieux l'allemand que Hegel le français. D'ailleurs, Une suflSsait point de connaître la langue allemande , pour entendre celle de Hegel. Soit politique, soit impossibilité absolue de s'exprimer clairement^ comme le prétend M. de Schelling, Hegel semblait prendre à tâche de n'être point compris et ne l'était guère. Nul ne concevait distinctement son système; personne n'en découvrait encore les conséquences. N'importe. En moins d'une heure , Hégèl fut au fondateur de l'éclectisme et le fondateur de l'éclectisme fut à Hegel (1). Dès la première conversation » le philosophe français devina le philosophe allemand, comprit toute sa portée^ se sentit en présence d\n homme supérieur ; et quand d^Heidelberg il continua sa course en Allemagne , il C annonça partout , il le prophétisa en quelque sorte , et à son retour en France , il dit à ses amis : Messieurs , fai vu un homme de génie.
(1) «t Hegel De savait pas beaucoup plus le français que Je ne sa<m vais rallemaod, et, enfoncé dans ses études, mal sûr eneore » de lui-même et de sa renommée, il ne voyait presque personne, » et, pour tout dire, il n'était pas d'une amabilité extrême. Je ne ji puis comprendre comment un jeune homme obscur parvint à Tintén ressert mais au bout d'une heure il fût à moi comme Je fus à lui, » et jusqu'au dernier moment notre amitié, plus d^ona fois éprou* » vée , ne s^est pas démentie. Dés la première conversation je le 9 devinai , Je compris toute sa portée , je me sentis en présence d'un » homme supérieur; et quand d'Heidelberg Je continuai ma course » en Allemagne, je l'annonçai partout, je le prophétisai en quelque » sorte , et à mon retour en France , je djs à mes amis : Messieurs , 9 j*ai vu un homme de génie. » (Fragm, phiîosoph., par Y. Cousin , 3* édition , t. V% p. 27.)