CHAPITRE IV
GoDunciit la noavcue phUoMplilc s'enfèiiça dans le soaterraln de la conselenee, et ee «a'elle y «éeoaYrlt à étu profOBdeon oft pcrMHuie n'avait encore pénétré.
Cet accès d'enthoasiasme un peu calmé , le philosophe voyageur fit un retour sur lui-même , et comparant sa nouvelle philosophie française avec ce qu'il entrevoyait ou croyait entrevoir de la nouvelle philosophie allemande^ il se trouva dans une situation embarrassante. Qu'enseignait-il depuis deux ans dans sa chaire de la Sorbonne? que la métaphysique est une science impossible , que les métaphysiciens ne peuvent pas avoir le sens commun , que la philosophie est morte si on ne la réduit au plus tôt à la psychologie, c'est-à-dire à la description des opérations et modifications de Fâme. Et que trouvait-il maintenant à Heidelberg ? La solution rationnelle et définitive des problèmes métaphysiques qui oppressent l'âme humaine depuis l'origine du monde, une science qui ne laissait plus de mystères, ni dans celle de la nature , ni dans celle de l'homme, ni dans celle de Dieu; une philosophie enfin qui n'était plus un système , mais la philosophie absolue , la vérité absolue , l'explication absolue de toutes choses par l'emploi légitime de la raison.
Que faire en présence de cet éclatant démenti , donné par Schelling et Hegel , à Reid et à Royer-CoUard ? Fermer les yeux à la lumière , rentrer dans le . vide
d'une phénoménologie stérile , s'emprisonner dans les ténèbres du souterrain et se remettre à classer éternellement des abstractions , tandis que le voile qui enveloppe la réalité vivante tomberait en Allemagne devant l'humanité prosternée? Impossible : c'eût été se vouer au mépris de toutes les têtes pensantes. Abandonner la grande réforme des études philosophiques , rétracter une profession de foi dont lés chaires de l'Université retentissaient de toutes parts , laisser l'observation pour la spéculation , la psychologie pour la métaphysique ? Impossible encore ; que penseraient d'une conversion si brusque les savants et les gens du monde , les savants si sévères sur la méthode et sur la parfaite cohérence d'un enseignement scientifique , les gens du monde si enclins à se moquer des contradictions des philosophes ? Et cependant il fallait sortir à tout prix de cette impasse, changer de camp sans paraître déserter.
En ce moment critique, notre philosophe invoqua sans doute son étoile , car il lui tomba dans l'esprit un expédient qui non-seulement le tira d'embarras , mais fit sa fortune. Au début de son enseignement , au temps de sa passion pour Reid et pour l'Ecosse, il avait représenté la science de la conscience comme une science d'une difiîculté inouïe. Il fallait, disait-il alors, une aptitude toute spéciale, un sens psychologîgue aussi précieux que rare , et de longues années d'exercice pour parvenir à apercevoir les phénomènes fugitifs qui passent et repassent sur le théâtre mobile de la conscience. Très-peu de mortels pouvaient distinguer dans l'obscurité ces ombres qui s'évanouissent dès qu'on veut les saisir ; et quant aux profondeurs les plus reculées de l'abime , au génie seul il appartenait d'y porter la lu-
Qiière. Toute cette fantasmagorie n'avait été évoquée y il eat vrai , que pour rehausser la psychologie alors qu'il s'agissait d'en faire la philosophie tout entière ^ mais le talent consiste précisément à faire servir les choses à deux fins. Pourquoi ne pas exploiter au profit de la situation présente ces mystérieuses ténèbres ? Pourquoi ne pas trouver dans un coin bien reculé du souterrain qudque phénomène inaperçu jusqu&*là ^ et même invisible aux yeux du vulgaire , qui renfermât , à l'insu de tout le monde , à l'insu même de Schelling et de Hegel ^ toute la philosophie allemande? Or ce seul phéno* mène découvert , toutes les difficultés disparaissaient comme par enchantement; le rationalisme de nos voisins entrait de plein pied chez nous par la voie de l'observation; l'importation des abstractions hégéliennes ne paraissait plus la rétractation ^ mais la confirmation de la psychologie. Loin de rester audessous ^ la philosophie française s'élevait auKlessus de la philosophie allemande de toute la supériorité de la démonstration sur l'hypothèse. La soudure de deux doctrines aussi opposées que celles de.Reid et de Hegel de^ venait elle-même une découverte , un progrès , à savoir la réconciliation , la fusion de deux doctrines contradictoires dans une plus vaste théorie , le perfectionnement du système de Hegel par l'application de ses .projM^ principes.
Tout plein de cette ingénieuse idée ^ M. Cousin vient retrouver sa jeune école. Loin d'avoir perdu dans son voyage le goût des éluoubrations écossaises, il en est plus épris que jamais. Son pèlerinage a achevé de le convaincre que toute la philosophie se trouve dans l'analyse de l'âme. L'Allemagne ne veut pas Ty aller
chercher , hé bien ^ que la France l'en arrache ! Ce que disant , et pour prêcher d'exemple , le hardi réformateur se recueille religieusement en lui-même , ferme les portes de ses sens , s'arme d'une attention prodigieuse, et s'abime dans la contemplation de son for intérieur.
Ce qui lui apparut alors , à ce moment solennel qui vit naître cette grande philosophie dans laquelle ïesprit du dix'neuvième siècle s'est reconnu ^ comment en donner une idée même imparfaite , surtout en prose? De telles intuitions ne sont pas faites pour être décrites , elles doivent être chantées. Dépouillées des formes poétiques qui les enveloppent dans le style dithyrambique des révélateurs , racontées dans la langue de tout le monde , elles perdent leur prestige. L'analyse les rapetisse, quand elle ne les dissout pas; et ce qui reste de plus étonnant dans ces conceptions de génie ainsi décolorées, c'est l'illusion qui les a produites , ce sont les applaudissements qu'elles ont excités. Par malheur, n'est pas poëte qui veut , et tout le monde n'a pas le don des métaphores. Nous serons donc plus prudents tout à la fois et plus intelligibles en renonçant à un mérite que nous ne saurions atteindre ; et laissant l'imagination du lecteur suppléer à l'insuffisance de la nôtre, nous nous bornerons à énoncer simplement ce qui ne devrait point, nous en convenons, être exposé dans un langage simple.
M. Cousin découvrit donc premièrement, que l'homme est un être actif j intelligent et sensible ;
Secondement , que nos pensées et nos actions sont plus ou moins réfléchies ;
Troisièmement, que nous ne pouvons avoir l'idée du
mal sans' avoir celle du bien , Tidée de Timperfection ou du fini sans avoir celle de la perfection ou de Vinfini; en d'autres termes, que les idées contradictoires sont corrélatives , s'impliquent dans notre intelligence.
Une fois maîli^e de ce trésor d'observations aussi neuves , comme l'on voit , que profondes , l'heureux psychologue sortit rayonnant du mystérieux abime. Dans ces découvertes en apparence si vulgaires , il possédait, ô triomphe de l'analyse! l'explication de Dieu et de la création , l'explication de toutes les religions , l'explication du christianisme et de ses mystères , l'explication de toutes les philosophies. Il avait saisi dans sa conscience la science absolue , le seci'et du monde.