CHAPITRE V
Explleatlon psyeliol09lque de Dlea et de la création.
Des volontés y des sensations , des idées ,- ne sont point assurément de petits êtres réels ayant une existence qui leur soit propre. Au lieu de dire : je souffre , on dit : j'éprouve de la douleur. Au lieu de dire : je veux, on dit : j'ai la volonté. Au lieu de dire : je connais , on dit : j'ai la connaissance ou Cidée. La volonté , la sensation, l'idée, sont ainsi des mots qui expriment l'état d'un être voulant, d'un être sentant, d'un être connaissant. Ce sont des abstractions logiques, des substantifs y et non des substances; et cette découverte qu'il y a dans l'âme humaine des sensations , des volontés , des idées, se réduit à celle-ci : que l'homme pense, sent, veut; que l'homme a la triple faculté de penser , de sentir et de vouloir , en termes plus simples encore que l'homme est actif, intelligent et sensible.
Mais les idéologues aiment les substantifs, et avec raison ; car c'est au moyen des substantifs qu'ils réalisent des idées , et créent une foule d'entités grammaticales qui donnent ensuite naissance à une multitude de questions ardues. Que M. Cousin eût dit : l'homme veut , sent , pense ; il lui eût été impossible de se demander ensuite qui est-ce qui pense? qui est-ce qui sent? qui est-ce qui veut ? Car il eût été obligé de se répondre à
lui-même : c'est l'honune. En disant au contraire : —
« Lorsque je me recueille en moi-même , et que je con- » temple le théâtre de ma conscience , j'y vois apparaître
))des idées y des sensations, des volitions, etc »
Qu'est-ce que cela ? d'oii cela vient-il ? qui est-ce qui amène et produit tous ces acteurs sur la scène de la conscience? voilà des questions créées, ce qui paraissait clair obscurci , et le penseur en possession d'une ample matière à théories.
Quand donc notre psychologue eut décomposé sa conscience en éléments , il se demanda gravement quels étaient parmi ces éléments ceux qui appartenaient à l'homme ; et se répondant à lui-même : — j'appelle homme y se dit-il, la puissance de vouloir; l'homme c'est la volonté, ni plus ni moins ; et j'en conclus que tout ce qui ne dépend pas de la volonté de l'homme , n'est pas produit par l'homme. Sur quoi , ayant observé qu'il ne dépend pas de nous de souffrir ou de ne pas souffrir, de croire ou de ne pas croire , il parvint à cette formule : que de toutes les opérations de notre âme , nos volontés seules sont notre ouvrage , tandis que nos sensations nous viennent de la nature extérieure , et que nos idées nous arrivent en droite ligne de Dieu (4).
Cette bizarre théorie n'offrait qu'une difficulté. ^ les idées et les sensations humaities ne doivent pas être rapportées à l'homme , pourquoi les hommes disent-ils, depuis l'origine du monde : Je pense , je souffre ; et non : Dieu pense en moi , la nature soufire en moi. D'où vient cette obstination du genre humain à s'attribuer ce qui ne lui appartient pas , lorsqu'il serait si commode de rejeter toutes nos passions mauvaises sur la nature , et
(ij Foye% chapitre III , deuxième partie.
de renvoyer toutes nos idées fausses à Dieu? Cette gravé objection eût arrêté un esprit ordinaire. Mais tout sert le génie jusqu'aux obstacles ! La nécessité de concilier sa doctopine avec le langage et l'opinion de tout le monde ne fit qu'enfoncer plus avant M. Cousin dans les ténèbres de la conscience, et ce fut ce dernier effort qui l'éleva jusqu'à l'intelligence absolue de Dieu et de l'univers.
Le lecteur nous permettra de ne point suivre ici notre auteur dans le détail des travaux auxquels il se livra afin de saisir le secret du monde dans l'analyse du fait de conscience. En parlant de ces élucubrations mystérieuses nous pourrions bien n'être point compris , le sens idéologique n'appartenant, comme on sait, qu'au petit nombre; et d'ailleurs ceux qui voudraient connaître à fond cette exploration souterraine la trouveront mieux racontée que nous ne pourrions la décrire ici , dans les pages apocalyptiques où M. Cousin a tracé lui-même l'itinéraire de son voyage. La seule chose qu'il importe qu'on sache , c'est que toute opération de l'âme se trouva en résumé l'œuvre complexe , le triple produit de la cause de la volonté ou de l'homme , de la cause de la sensation ou de la nature , et de la cause des idées ou de Dieu , et que Y intervention de l'activité humaine dans chaque opération de l'âme expliqua pourquoi nous nous les rapportons toutes , même celles qui ne viennent pas de nous. Si nous nous attribuons nos idées et nos sensations, dit M. Cousin, ce n'est pas parce (^a^ nous les produisons , c'est parce que nous intervenons dans l'action de Dieu et de la Nature , qui les produisent. Ces façons de parler : je pense , je souffre , signifient : Dieu et moi nous pensons , la Nature et moi nous
souffrons. Nous ne sommes pas absolument étrangers aux opérations de nos âmes , voilà le vrai. Mais Dieu et la nature extérieure y ont leur part comme nous-mêmes. Il faut voir dans toute modification de Tàme humaine le triple effet de ces trois causes.
Or ce point établi , que Dieu et le monde extérieur concourent comme nous-mêmes à ce que nous appelons les opérations de notre âme, l'heureux psychologue n'eut plus qu'un pas à faire pour arriver à une théorie complète de l'essence et des rapports essentiels des êtres. Il n'eut plus qu'à mettre dans la cause ce qu'il découvrait dans l'effet. En voyant l'unité de l'âme composée .d'une triplicité, c'est-à-dire de trois éléments distincts d'une distinction purement logique , incapables en réalité d'exister les uns sans les autres , il estima que cet effet triple et un dérivait nécessairement d'une cause également triple et une , que Dieu , l'Homme et le Monde , ces trois causes de nos idées , de nos volontés , de nos s^isations, ne formaient réellement qu'une même cause; que leur distinction purement logique ne leur permettait point d'exister isolés, et qu'il n'y avait enfin qu'une seule cause , une seule substance , un seul être , triple dans ses formes , un au fond et indivisible conmie l'âme humaine qui le reflète (1 ) .
Ainsi du premier coup d'œil jeté sur la conscience , M. Cousin y vit la preuve manifeste qu'il n'existe qu'un seul être, une trinité indivisible dont Dieu, l'Homme et la Nature formeraient les trois personnes inséparables. Ce vrai système découyevi, l'univers entier lui en offrit la confirmation éclatante : physique , psychologie , théologie ^
; (1) royea cbapitr^ III ^ deuxième partie.
histoire , tout lui révéla l'identité de toutes choses , ou pour parler son langage, l'unité de Dieu. Énumérer la série de ces preuves ne serait rien moins que résumer tout l'Éclectisme , tant l'idée féconde de l'unité universelle y domine. Nous nous bornerons à rappeler les deux principales , celle que M. Cousin puisa dans l'analyse de la Raison, et celle qu'il tira de l'identité des lois qui lui parurent régir la Nature, l'Homme et Dieu.
Avoir des idées indéterminées , indistinctes , indéfinissables, ou n'avoir pas une conscience claire de ses idées , ou ne pas s'entendre soi-même , ou ne pas savoir ce qu'on pense et partant ce qu'on' dit , toutes ces expressions sont synonymes. Une pensée indéterminée, en d'autres termes la pensée d'une chose indéterminée, n'est pas une pensée. L'indéterminé ou l'inintelligible c'est tout un , le langage de tous les peuples l'atteste.
Le langage de tous les peuples l'atteste encore. Cet injîîii que nous ne comprenons pas , les mêmes lois intellectuelles qui nous le rendent inintelligible nous forcent à l'affirmer et à y croire. Nous l'affirmons aussitôt que nous y pensons et nous y pensons continuellement , par la raison que toutes nos pensées déterminées contenant l'idée de limites , et toute idée impliquant l'idée contraire, nous ne pouvons penser à quoi que ce soit sans nous élever par cela même à l'illimité , à Tabsolu , à l'infini.
Nous nous servons donc de ce grand mot V infini^ comme d'une lettre algébrique représentant pour nous Téternelle inconnue. Nous admettons l'infini dans nos pensées, comme le mathématicien dans ses calculs. Mais cette notion , précisément parce qu'elle est infiniment compréhensive , nous demeure absolument incompré-
bensible. Oo ne définit pas Finfini ; et tout ce que nouê en savons , c'est qu'il existe.
Dès lors la description et l'analyse de l'infini revien* nent de droit à la science de l'inconnu ou à la métaphysique. A qui appartient-il de contempler Finintelli* gible , sinon aux penseurs qui trouvent encore quelque chose dans l'âme quand ils en ont ^evé tout ce dont nous avons conscience , et dans la matière quand ils l'ont dépouillée de tout ce qui frappe nos sens? Ce n'est évidemment pas avec le sens commun que la science de l'infini se rêve. Pour parvenir à la vision distincte de l'indistinct il faut une lumière surnaturelle , et cette lumière, ceux-là seuls la possèdent qui ont déjà l'intuition des substances j des essences ^ des vertus, des causalités virtuelles , des vertus essentielles et des substances causales.
C'est ce qu'éprouva le fondateur de la nouvelle philo^ Sophie. Un jour, jour mémorable , la Raison en personne vint lui rendre visite à son théâtre , portée sur les ailes des idées, et là cet hôte mystérieux, messager céleste, se mit à lui raconter des nouvelles d'un monde inconnu. La notion métaphysique et inintelligible de l'Absolu ou de l'Infini , lui dit-elle, ne diffère en rien de la notion métaphysique et inintelligible de la causalité substantielle ou de la substance causale. L'Infini ou l'Absolu et la substance causale , c'est tout un. Ce principe posé, la , Raison en conclut que ce qui s'appliquait à l'une de ces deux entités s'appliquait également à l'autre, que l'Infini ou l'Absolu n'existait qu'à titre de substance et de cause , et qu'en revanche la substance causale n'était cause et substance qu'à la condition d'être absolue et infinie. Mais qu'est^^e qu'une substance causale infinie
et absolue? Une Bobg^aace causale infinie et absolue 9 répondit la Raison , est tout en sa qualité de substance infinie, et elle se BÉvEiiOPPs, semanifioste, produit des efSdtâ forcément, nécessairement , fatalement , âTERNKL,ifEifENT, en sa qualité de cause absolue. Alors descen* dant des nuages de la spéculation pour passer à l'application pratiqua de ces formules d'école , la Raison déclara que la substance causale infinie et absolue ou Dieu 9 et les phénomènes déterminés et accidentels ou le tmnde f s'impliquent aussi nécessairement dan$ la réaliiéy que les noiimê métaphysiques de substance et d'accidents, de cause et d'effets s'impliquent dam noire intel* ligenee; que l'univers n'est que la manifestation, la détermination, le rayonnement, l'efiet nécessaire et ^mel de l'unique et éternelle causalité substantielle ou substance causale; que Dieu n'existe qu'avec le monde , dans le monde , ne peut exister sans le monde , et qu'enfin un Dieu réellement distinct et indépendant des êtres créés que nous sommes, ne serait pas un Dieu, mais une entité logique, une idole, une chimère, le Dieu mort de la scolastique , un mot vide, une abstraction (1).
Après cette révélation , M* Courâi eût pu se dispenser de chercher, la preuve de l'identité de toutes choses, tant les argummts métaphysiques de la Raison sont audessus de toute réfutation humaine. Mais une fois maître du vrai stf^ième , il se plut à en trouver dans l'univers la confirmation éclatante. Si Dieu en effet , l'homme et la nature ne font qu'un , les menues lois doivent régir Dieu, l'homme et la nature. Le développement universel
(1) Foye» chapitre III, deu»ème parti«.
ou divin doit se retrouver le même dans le monde physîque, dans le monde moral j et dans la Raison éternelle, dont émanent ces deux mondes. Or l'expérience n'eut garde de démentir la logique. Une observation profonde avait appris à notre auteur que nos pensées sont plus ou moins spontanées j plus ou moins réfléchies , et que nos actions sont également plus ou moins instinctives, plus ou moins délibérées. Mais qui est-ce qui pense en nous ? la Raison ou Dieu. Et qui agit ? l'homme. Donc , 6 analogie merveilleuse ! la spontanéité , la réflexion , ces deux modes de développement existent à la fois en Dieu et dans l'homme. Ce n'est pas tout. L'univers aussi obéit aux lois de la répulsion et de l'attraction en vertu desquelles il semble que les corps se repoussent à la fois et s'attirent. Plus de doute. Expansion, concentration, entraînement, retour, déploiement, reploiement , voilà les deux lois fondamentales qui régissent tout ce qui est ; et puisque tout est régi par ces lois , tout est un , Dieu est tout , Dieu est un (1).
Ce fut ainsi qu'au moyen d'inductions liardies^ M. Cousin s'éleva d'observations psychologiques infiniment simples au vrai système de l'unité de tous les êtres identiques dans leur nature et dans leurs iois. Quelle perturbation jetée par ce vrai système dans toutes les idées reçues ! La création réputée jusqu'ici le plus inexplicable des mystères ne devenait plus seulement intelligible mais nécessaire , comprise , il est vrai , comme le développement absolument forcé, comme le produit fatal de l'activité d'un Dieu qui ne peut pas exister sans l'Univers et ne fait qu'un avec lui. Dieu et ses lois ces-
(1) Foyez chapitre III , deuxième partie.
saient de dépasser l'esprit humain , notre énergie et les forces de la nature n'étant plus que Dieu en acte , et notre raison la conscience de Dieu. Et comme ce vrai système sortait ou paraissait sortir de ces trois faits incontestables , à savoir , que nous sommes actifs , intelligents et sensibles , que nos pensées et nos actions sont plus ou moins réfléchies , et que l'idée de l'infini , antithèse de celle du fini , existe dans notre intelligence , ce n'était plus la spéculation, mais l'observation , l'expérience , la méthode du siècle qui portait l'esprit humain par les voies ordinaires de la science à cette découverte scientifique : qu'il n'y a pas plus de dieu sans monde que