‹ L'éclectismeChapitre 7 sur 18 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

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Le problème de la création résolu , celui de la rêvélaiton cessa d'être un mystère. Tous les rapports de Dieu et de Tbomme ne se trouvent-ils pas expliqués par cette découverte que l'homme ne fait qu'un avec Dieu ? Si c'est bien nous qui existons et qui pensons quand nous croyons exister et penser, en notre qualité d'êtres imparfaits , nous devons penser beaucoup de sottises , et il devient très-naturel , peut-être très-nécessaire que le même Dieu qui nous a tirés du néant en nous communiquant l'existence , nous tire aussi de nos erreurs en nous communiquant la vérité par des moyens dont il ne nous doit aucun compte. Le sens commun admet également qu'il y ait des révélations , et que le secret de ces révélations n'appartienne qu'à leur auteur. Mais si Dieu seul existe et pense , si nos corps et nos âmes ne sont que des formes déterminées de l'être divin , nos idées , des manières d'être de la divine intelligence , évidemment il n'y a plus de révélations nécessaires ni possibles. Toutes disparaissent absorbées dans la révélation permanente qui constitue suivant cette doctrine la conscience de l'homme ou plutôt la conscience de Dieu.

Aussi l'identité de l'homme et de Dieu une fois reconnue, l'explication des religions se réduisit pour

notre auteur à rexplication de Fidée que Timaginatioa populaire s'en fait. Il ne se demanda pag^ quand , com* ment , à qui Dieu se révèle , ce qui eût été aussi ridicule que s'il se fût demandé quand Dieu a créé le monde , après avoir établi qu'il n'y a pas plus de Dieu sans monde que de monde sans Dieu. La question qu'il se posa et la seule qu'il pouvait se poser touchant la révélation fut celle-ci : pourquoi l'opinion fait-elle descendre les religions du ciel et naître les philosophies sur la terre 9 lorsque c'est au fond le même Dieu qui éclaire le philosophe et le prophète? Et la solur tion de cette question importante sortit de la même analyse psychologique . qui avait déjà expliqué la création.

Qu'on se rappelle le résultat de cette analyse. Observé au microscope de la réflexion , ce que nous nommons notre âme , et que les psychologues appellent notre conscience se trouve composé de faits ou phénomènes et de causes. Les faits sont de trois sortes ; les sensationsi les idées, les volitions ou volontés. Ces trois ordres de faits dérivent de trois causes distinctes, à savoir, la nature extérieure, l'homme et Dieu. Enfin, bien que les faits de chaque classe ne se produisent point séparément et que leurs causes aussi s'impliquent, ce qui rend purement logique la distinction des uns et des autres , cependant Dieu , l'homme , le monde ei^térieur ont chacun leurs fonctions , et pour ainsi dire leur département spécial. La nature produit les sensations, l'homme les volontés, et Dieu les idées.

Or qu'est-ce que l'homme selon cette théorie ? Un être sensible ? Nullewient , car c'est la nature qui produit les

sensations, et Thomnie au contraire y résiste. Un être intelligent? pas davantage , car ce qui pense , ce qui produit des idées , c'est la raison qui nest pas t homme. Un être actif et libre ? Non, pas même un être actif et libre, car vouloir ce n'est pas seulement agir^ c'est connaître , c'est penser j et si vous faites de l'homme le principe de la détermination volontaire , en d'autres termes un principe éclairé d'activité intelligente , vous ruinez la belle distinction qui rapporte l'action à l'homme et la pensée à Dieu. Qu'est-ce donc que l'homme de l'éclectisme ? Une force , ni plus , ni moins ; une force qui en s'appliquant aux idées envoyées par la raison, aux sensations produites par la nature et à ses propres actes , aurait l'étonnante propriété de les faire passer de l'état de sensations , d'idées , de déterminations virtuelles à l'état de sensations senties , de déterminations, d'idées connues , c'est-à-dire d'idées , de sensations , de déterminations réelles. A part cette action , l'homme de l'éclectisme demeure étranger à ce qui se passe chez lui. Il est la condition , non la cause des opérations de son âme, ou pour mieux dire, c'est un pur témoin (1) distingué seulement des témoins ordinaires en ce que sa présence est indispensable à l'accomplissement des faits qu'il contemple.

On voit de suite que cette théorie de l'àme humaine la met dans un état de révélation permanente. Nous ne nous élevons pas vers la vérité ; elle s'abaisse ellemême vers nous ; elle rayonne sur nous , nous pénètre , nous illumine , et nous la posséderions pure et sans

(1) Fragm. philosophiques, aTertisseinent de la 3« édition

ombre j si nous pouvions nous efifacer, nous annihiler nous-mêmes quand elle desœnd dans notre conscience arrivant en droite ligne de Dieu. Par malheur il nous faut entrer en rapport avec elle , ne fût-ce que pour la recevoir ; il faut que nous soyons toujours là , hommes misérables , avec le sentiment , avec la conscience de notre existence ; il faut enfin pour penser que nous pensions , et non que Dieu pense tout seul ; et voilà ce qui nous perd ! Nous penserions divinement si nous n'étions pour rien dans nos pensées. Mais notre intervention désastreuse obscurcit la vérité , la corrompt , [humanise, et la fait passer de l'état de vérité absolue à l'état de vérité relative qui est celui de toutes les doctrines humaines.

Le génie et la sottise de l'homme ainsi expUqués par la double origine tout à la fois divine et humaine de ses pensées , l'observation eut bientôt pénétré la nature des religions révélées et le mystère de leur naissance» Pour penser il faut s'apercevoir que l'on pense , partant faire quelque attention à ses pensées ; et cependant toutes nos pensées ne sont point également réfléchies j dans notre enfance, surtout, elles le sont très-peu. Une analyse transcendante de là conscience dévoile aux psychologues ces naïvetés que le sens commun enseigne aux ignorants vulgaires. Mais voyez ce que devient une naïveté aux mains d'un psychologue. Qu'est-ce que réfléchir ? se demanda ingénieusement M. Cousin. C'est faire attention. Et faire attention? C'est appliquer sciemment son activité volontaire. Une pensée réfléchie doit donc se définir une pensée dans laquelle l'activité volontaire intervient , et une pensée absolument spontanée, comme il n'y en a point , serait une pensée dans la-

quelle l'activité volontaire n'interviendrait pas (i ). Mais qu'est-ce que l'activité volontaire ? C'est l'homme , tout rhomme; l'homme n'est rien que l'activité volontaire, l'homme est une force qui veut , et rien autre chose. Dès lors que signifie cet axiome : l'homme pense spontanément avant de le faire avec réflexion ? Savamment interprété cet axiome équivaut à cette formule : Dieu pense à peu près sans nous avant de penser avec nous ; au début de notre existence il nous révèle presque seul une vérité presque divine.

Malheureusement la psychologie n'eut pas plutôt assigné ce caractère presque divin aux impressions premières , et par suite aux primitives traditions de l'humanité, que la même psychologie y découvrit un vice énorme. Dieu choisissant pour se révéler le moment où notre personnalité existe à peine , de cette inertie de l'activité humaine résulte le triomphe provisoire de la sensibilité. En notre absence le champ reste libre à l'imagination aussi bien qu'à la raison. La nature , le monde extérieur ou la cause des sensations règne sur nous sans contrôle. Or, qui ne voit la conséquence de cet empire des sens ? La vérité nous arrive exempte de toute mutilation réfléchie , puisque nous ne réfléchissons pas , mais nous la recevons voilée de symboles , obscurcie d'images sensibles ; et de là deux caractères inhérents à toutes les révélations , c'est-à-dire à toutes les intuitions spontanées de la vérité religieuse par l'esprit humain , l'intégrité du fond et le mensonge de la forme. Sacrées parce qu'elles viennent de Dieu comme toutes les conceptions de notre génie , elles sont im-

(1) Foye% chapitre II, deuxième partie.

parfaites et susceptibles de progrès , parce que Tinfluence du monde extérieur les a embarrassées d'iïnages décevantes qu'il appartient à la réflexion de détruire (1).

Telle fut la série d'inductions pleines de hardiesse par lesquelles , sans autre appui que l'observation psychologique , M. Cousin s'éleva à cette religieuse découverte : que la religion dérive de la même source que la science humaine , mais que la science est un progrès sur la religion , et qu'il existe un développement de l'esprit universel qui doit succéder à la religion, lui éVdat supérieur, à savoir.... la philosophie.

(1} royez chapitre II, deauème partie.

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