‹ L'éclectismeChapitre 9 sur 18 · CHAPITRE TIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE TIII

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Si les FeUgioDB et les philosophies sont Tœuvre d'un même esprit , d'où vient que les philosophies ne s'accordent point avec les religions , et qu'il y a même contradiction entre les diverses philosophies ? Il semble quç l'esprit divin ne devrait point avoir un langage pour leê prophètes et un autre pour les philosophes , et l'on comprend encore moins qu'il inspire un millier de systèmes opposés à un millier d'écoles philosophiques rivales.

Cette réflexion très-simple a toujours été la pierre d'achoppement des systèmes qui tendent à diviniser Ift raison humaine. Aussi M. Cousin dut-il diriger tout l'effort de sa dialectique contre cette objection redoutable, et après avoir essayé de l'atténuer en soutenant que les philosophies et les religions né diffèrent que par la forme, il entreprit de l'écarter tout à fait , en prouvant que les philosophies qui notis paraissent fausses et contradic^ toires ne sont que des vues diverses et incomplètes de la vérité. Voici cette curieuse démoniitration que notre auteur considère comme sa plus importante découverte, en rhonneur de laquelle tout le système a été baptisé du nom d'éclectisme , et qui ne tend à rien moins qu'à prouver que l'erreur ne peut point entrer dans l'esprit de l'homnié. Comme l'explication de Dieu et de la créa*< tien, comme l'explication de toutes les religions, oomm$

rexplication du christianisme et de ses mystères , cette explication ou plutôt cette justification de toutes les philosophies sortit.de l'analyse de Tâme ou de la psychologie.

Le point de départ de cette bizarre théorie fut le grand principe que Dieu pense en nous, pour ainsi dire sans nous, au début de notre existence , et que nos opinions humaines se dessinent ensuite sur ce fond primitif d'une révélation presque divine. Nous avons vu ce grand principe naître de la très-simple vérité de fait , que nos pensées sont plus ou moins réfléchies. Alors déduisant les conséquences de ce grand principe érigé en axiome : Voilà donc l'origine de toutes nos erreurs , se dit M. Cousin avec une logique parfaite , le concours de l'homme dans les pensées do Dieu ! nous penserions divinement si Dieu pensait seul en nous , et tout le mal vient de ce que pour penser nous sommes obligés de prendre part à nos pensées. Mais que peuvent après tout les caprices de notre volonté sur la pensée divine , en s'y mêlant comme l'ombre à la lumière? L'anéantir? non, sans doute ; ils peuvent tout au plus la mutiler. Quand la vérité nous illumine presque à notre insu, et pour ainsi dire sans que nous en ayons conscience, nous saisissons cette vérité confuse, indistincte, faute d'attention, mais par cela même que nous n'y faisons aucune attention , nous n'y portons aucune atteinte. Réfléchissons au contraire, c'est-à-dire faisons attention, aussitôt nous distinguons j nous déterminons l'objet de notre pensée. Nous divisons donc l'être qui est un ; nous scindons la vérité qui est une. Et qu'arrive-t-il alors? Pendant que notre esprit s'attache à Tidée qui le frappe , les autres lui échappent; et cette idée eocclusive qui le domine finit par représenter

pour lui la vérité tout entière (1). Ainsi aujourd'hui, par exemple, nous nous arrêtons à Tidée de Tinfini ou de Dieu; demain à Fidée du fini ou du monde. Noas nous préoccupons exclusivement tour à tour de Dieu et du monde ; et dans Tun et Fautre cas, nous perdons de vue la vérité qui consiste à savoir quHl n^y a pas plus de Dieu sans monde que de monde sans Dieu. Voilà l'erreur. Le faux absolu n'existe pas. Le faux n'est que l'incomplet ; et celui-là seul se trompe dont l'esprit distingue les éléments du grand Tout, au lieu de les absorber dans l'indivisible unité, c'est-à-dire dans la confusion de toutes choses.

Quelque étrange que vous paraisse cette nouvelle définition de l'absurde , lecteur , ne vous y méprenez pas. Notre auteur n'a rien imaginé de plus ingénieux. Sans douté, on pourrait se demander comment le contraire d'une vérité de fait, l'opinion, par exemple, que la terre ne tourne pas, est une vérité incomplète et non une erreur. On pourrait rechercher encore si le seul moyen de penser juste ne serait point , d'après cette théorie , de penser confusément , et si les idées distinctes , les seules qui méritent le nom d'idées, ne se trouveraient pas bannies à tout jamais du nombre des idées vraies. Mais il ne s'agit pas de la fausseté ou de la vérité ; il s'agit de l'utilité du système. C'est une invention politique , non scientifique, et ce qu'il faut y admirer ce n'est pas la pénétration qui l'a trouvée, c'est l'habileté qui a fait passer à la faveur de cette théorie singuhère des choses qui le sont bien plus. Français moqueurs, si le divin fondateur de l'Éclectisme , au lieu d'embrouiller sa doc- Ci) Voyez chapitre IV, deuxième partie^

trine d'arguments scolastiques que vous n'ent^dez poiut, se fût écrié simplement : — Accourez tous y mor* tels ; voici que TEsprit Divin , qui ne vous a enseigné que des absurdités par la bouche de tous les métaphy* siciens mes devanciers , se décide enfin à vous révéler par ma voix la vérité absolue , — entendez- vous Téclat de rire qui eût accueilli la prédication du maladroit révélateur ? Plus prudent , il a appelé rABSuRDixÉ , ou Terreur en matière de sens commun , vérité incomplète ^ et une fois en possession de cette merveilleuse définition de Tabsurde , il a pu enseigner modestement et sans choquer personne, avantage immense ! que la Raiison, après avoir révélé des vérités incomplètes , c'est-à-dire des absurdités à tous les métaphysiciens passés et présents pendant trente siècles , était parvenue seulement à saisir la vérité complète , c'est-à-dire la vérité absolue et sans voile dans le cerveau de Victor Cousin , docteur es lettres, bachelier es sciences , métaphysicien , théologien , révélateur de profession à la Sorbonne.

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GPAPITRB fX.

La noi|yelle plillpsoplile française accasép fl*étre qiie piiUOfoplile

allemande.

Aimi en 481 S , avant d'avoir quitté la France , l'élève de Royer-CoUard avait beau regarder dans sa cpni&Qience , il y découvrait pour tout système métaphysique que la métaphysique est une folie. Quatre ou cinq ans plus tard , à son retour d'Allemagne , le même philosophe trouvait da^s la môme conscience l'explication de Pieu et de la création , l'explication de toutes les religions 9 l'explication du christianisme et de ses mystères j Vexpliqation de toutes les métaphysiques passées et pré- ^utes, l'explicatiou enfin de l'essence et des rapports essentiels de Dieu , de l'Homme et de la Nature.

Que s'était^il donc passé ? quel rayon avait fendu la nue ? comment ee psychologue si timide , si humble naguère, qui déclamait si vivement contre Torgueil de l'esprit humain , se trouvait-il emporté tout à coup luimême à cet excès de hardiesse d'écrire sur la porte de son école : ^- loi l'on fait voir dans l'àme l'explication absolue de toutes choses ? -^ La nouvelle philosophie , qui explique toutes choses , a oublié d'expliquer cellelà , et elle a eu gr£|nd tort. Car bien que les contradictions ne soient pas déplacées ni même possibles dans un système qui brouille toutes les idées /comme il confond tous les êtres , il se passera du temps avant que le genre numain comprenne que l'erreur n'est qu'une f^ce

de la vérité^ ce qui mène à dire par analogie que le crime n'est qu'une face de la vertu ; et en attendant, les revirements soudains d'opinion , les changements subits de doctrine auront besoin d'être justifiés , et demeureront objet de scandale pour les faibles. Qu'est-il résulté d'une révolution opérée si brusquement dans les idées et le langage du réformateur des études philosophiques en France? Que des critiques méchants, des envieux j comme les appelle notre auteur, toujours modeste , se sont permis à ce sujet toute sorte de suppositions fâcheuses , et qu'à force d'insinuations malignes ils ont presque enlevé à la France l'honneur d'avoir produit la philosophie dans laquelle l'esprit du xix' siècle s'est reconnu. Qu'enseigne, ont- ils dit, cette nouvelle philosophie française que la nouvelle philosophie allemande n'ait enseigné dès les premières années de ce siècle , de l'autre côté du Rhin? M. Cousin professe qu'un Dieu sans monde, un monde sans Dieu , ne sont qu'une substance sans accidents, des accidents sans substance, c'est-à-dire des abstractions ; que ce qui existe ce n'est pas Dieu , ni le monde, mais le grand Tout, qui est l'unité de Dieu et du monde , et qu'ainsi il n'y a pas plus de Dieu sans monde que de monde sans Dieu. Mais cette doctrine est la pierre angulaire du système de Hegel. M. Cousin démontre ou croit démontrer que les religions sont comme les philosophies l'œuvre de la raison, et que la philosophie étant un progrès sur la reUgion , la religion doit faire place à la philosophie. Mais c'est mot pour mot la doctrine de Hegel. M. Cousin soutient que le faux en matière de sens commun ou l'absurde c'est l'incomplet, et que le seul avantage qu'ait sa métaphysique sur les métaphysiques anciennes et mo-

demeSy c'e&t d'être complète , c'est-à-dire vraie, tandis que celles-ci sont incomplètes, c'est-à-dire absurdes. Mais au fond Hegel enseignait-il autre chose? M. Cousin nous montre sous les saintes images du christianisme cette pieuse doctrine, que la nature et l'humanité sont Dieu en acte , se développant fatalement et éternellement suivant des lois qu'il n'a pas faites. Mais Hegel eut-il jamais une autre théologie? L'éclectisme n'est donc au fond que l'hégélianisme, comme M. Cousin en convient lui-même quand il déclare que Schelling et Hegel , ses amis et ses maîtres , les restaurateurs du pantliéisme idéaliste de Parménide, les chefs-de la philosophie moderne (1 ) , ont trouvé le vrai système (2), et qu'en adoptant les résultats auxquels ils sont parvenus , il ne se sépare d'eux que sur la méthode (3) qui doit y conduire. Or le moyen de croire que les mêmes extravagances aient été inventées au même instant en Allemagne et en France ? Qu'il est peu probable que le père de l'éclectisme ait trouvé les folies hégéliennes dans son àme, et qu'il est probable au contraire qu'il les a co-

(1) jimicis et magistris /. fF. J. Schelling et G, W. T. Hegel^ phitosophiœ prmentiê ducibus unius Parmenidei et Platonid restitutoribus DD. editor. (T. IV de rèdition de Proclus , par M. Cousin.)

(2) « Les premières années du xix* siècle ont tu paraître ce grand p système. L*Earope le doit à TAllemagne, et l'Allemagne à Schelling. » Ce système est le Trai ; car il est Texpression la plus complète de la » réalité tout entière et de Texistence unlTerselle. » (Fragm. philos., préface de la 2* édition.)

(3) « M. Schelling , tout en rendant justice à mes intentions et à » mes efforts, en approuvant même dans de certaines limites les » conclusions systématiques auxquelles je suis parvenu , n*hésite pas » à condamner la route que j'ai suivie pour y arriver, la méthode » psychologique... Il approuve le but, il désapprouve le moyen. » (/4., Avertissement.)

piées. Yoyes^! avant que le pauvre psydiologiie de Paris eût rencontré le graind génie de Heidelberg, que lui disait sa conscience de l'identité de Dieu et du monde ? Rien. Et depuis , qn'a-t-il découvert qui puisse contenir une pareille théologie ? }1 a découvert que nons sommes tout à la fois actifs, intelligente et sensibles , ce qu'il a burlesquement traduit en disant que notre âme se compose de sensations qui viennent de la nature , d'idées qui viennent de Dieu 9 ^t de volontés qui seules sont notre ouvrage, Qu'a-t-il découvert eupore? quenoç pensées et pos actions sont plus ou moins réfléchies , œ qu'il a traduit 9vec la mém^ hardies^ , en disant que nous intervenons plus ou moins activement dans les pensées et les déterminations qui g^ produisant dans notre âme. Et c'est sur la foi dp 8eml>lal>ies observations qu'on ose venir déclarer au genre humain qu'il n'y a pas plus de Dieu ^m ?Ponde que de mond^ sans Pieu 9 que ce grand principe explique toutes les philqsQphies auiîsi \)\en que toutes les religions, les complète et les dépasse? En vérité p'est-ce pas se moquer d'appeler op^mvaUQns scientifiques , découvertes psychologiques , d'insignifiantes notions dg fmis commun , dont toute l'importance consiste dans l'interprétation ridicule qu'on em donne ? Quoi ! parce que Descartes , oubliant son corps , s'esj; appelé une chose q\ii pense ^ on se croira le drpit de renchérir sur Descartes, d'appelpr l'homme une chose qui veut, et de renvoyer tout ce qui n'est pas volontaire dans l'âme à la nature extérieure et à pieu, Qupi ! ce n'est pas nous qui pensons, ce n'est pas noua qui souffrons, parce que notre esprit, comme notre organisation physique, a ses lois indépendantes de nos caprices! Dieu , l'Homme et la Nature ne font qu'uu parce qu'il

noue platt de décomposer notre âme eh facultés ou élé* ment$ y et que nous trouvons ensuite de Tharmonie danç 009 déments d'une unité indivisible* Le Dieu de rÉcri^ ture est une chimère parce que la substance des métaphysiciens est une abstraction ! Dieu ne peut pas exister sans le monde parce que les idées de la perfection et de rimperfection j de Tinfini et du fini j s'impliquent comme toutes les idées contraires dans notre intelligence! Quelles bases fragiles pour soutenir une métaphysique athée 1 Quel pitoyable échafaudage d'expériences simulées pour masquer un plagiai que Hegel a dénoncé en pleine chaire ! Quel procédé peu philosophique et surtout peu français , et qu'il eût été plus loyal d'importer franchement l'œuvre étrangère , au lieu d'imaginer tant d'expédients misérables pour paraître l'avoir créée par une méthode nouvelle !

Voilà comment se sont emportés cent fois des métaphysiciens de toutes les écoles, prétendant que s'ils refusent à l'éclectisme une origine française, c'est parce que pour l'honneur du bon sens français et de l'Université , ils aiment mieux voir au chef de la philosophie universitaire la réputation d'avoir emprunté que celle d'avoir mis au monde les monstruosités hégéliennes. Mais ce sont là propos de frondeurs que le triomphe de l'éclectisme désespère, ainsi quel'assure M. Cousin, que nous devons croire. Ne les imitons donc point, nous qui ne sommes point métaphysicien de profession , et pas plus jaloux que vous , cher lecteur , de la nouvelle métaphysique et de sa gloire. Que le chef de l'école philosophique à laquelle appartient l'Université garde le mérite d'avoir découvert que sa métaphysique est aux religions ce que la lumière est aux ténèbres, et aux autres métaphysiques

ce que le vrai est à l^absurde. Nous ne rechercherons pas même si cette doctrine se trouve bien réellement contenue dans le fait psychologique que nos pensées sont plus ou moins réfléchies. Ce qui nous importe , c'est de connaître les conclusions dogmatiques de Féclectisme et non de savoir comment elles sont nées , et nous n'aurions pas même mis en regard la nouvelle philosophie française et la nouvelle philosophie allemande, si ce rapprochement des deux métaphysiques ne les plaçait sous le coup des jugements qui suivent et que nos hommes d'État ne liront peut-être pas sans surprise.

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