‹ L'école aux apparitions mystérieuses [microforme]Chapitre 7 sur 11 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Témoignage de l’institutrice.

Dans l'automne de 1893, le district de Dorchester Road avait pour institutrice Mlle Julienne Landry, fille de feu Placide Landry et de Domitille Leblanc, de Memramcook. Diplômée pour l’enseignement, cette demoiselle s'y voue depuis quelque huit ans.

Pleine de foi pour les vérités révélées, régulière dans ses exercices religieux, irréprochable en tous points dans sa conduite, donnant l'exemple de la vraie piété à ses élèves, cette institutrice est toutefois, par éducation de famille, exceptionnellement peu accessible aux influences de la superstition. A l’endroit de ces sottes croyances dont se nourrit encore trop souvent le peuple, elle a une trempe de scepticisme qui est assez étonnante pour une élève de couvent et qui serait guère explicable, n’était, comme nous l'avons dit, le cachet imprimé à ses idées premières par l'éducation du foyer.

Pendant tout le cours des principales apparitions que nous venons de raconter, Mlle Landry a dirigé l'école de Dorchester Road, tout en restant, elle, une non-voyante.—A la fin du mois d'août de la présente année 1896, nous nous sommes fait un devoir de recueillir son témoignage : elle nous a communiqué ce qui Suit :

“ Avant d'entrer dans mon récit, a-t-elle dit, je

dois vous prévenir que j'avais un petit recueil

d'observations journalières au sujet des apparitions de l’école ; mais, dans l’hiver de 1894, je l’ai jeté au feu, agissant peut-être sous une prompte et fausse impulsion du moment. Je trouve cependant dans le carnet dont je faisais alors usage pour l’école, quelques dates et certaines notes éparses, et je les extrais pour vous les donner dans l'ordre suivant :

“Je faisais la classe, depuis quelques semaines seulement, à l’école de Dorchester Road, mission de Scoudouc, lorsqu'au matin du 19 septembre 1893, surveillant, de ma maison de pension, plusieurs élèves qui étaient déjà rendues à l’école, j'ai vu ces enfants se grouper autour d’une fenêtre, et il m'a semblé entendre dire qu'elles voyaient une béte dans l’école. Lorsque je m'y suis rendue, à neuf beures, les enfants sont venues à ma rencontre. Méline-D. Bourque était pâle et très agitée. J’ajouterai ici que cette agitation inaccoutumée de Méline se prolongea ce jour-là et plusieurs autres jours subséquents durant lesquels elle me suivait toujours, me paraissant tout à fait distraite, et sous l’influence d’une inquiétude étrange. Alors ces enfants me dirent qu'elles avaient vu une femme se promenant dans l'école et qu'un petit ange voltigeait autour et au-dessus de sa tête. Elles prétendatent avoir vu cela dehors, avant mon arrivée.

“ Avant d'ouvrir, j'allai à la fenêtre, regardai de

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mon mieux, et, ne voyant rien, je fis entrer les enfants, en leur faisant comprendre que je n'étais pas dans l’habitude de croire toutes sortes de contes en l'air.——J’ai fait mon école dans l’avant-midi, comme si rien d'étrange ne sc fût passé. Je remarquais cependant que plusieurs élèves étaient très distraites, tres troublées : c'était visible. — Quelques enfants avaient coutume d’emporter leur diner à l'école : Méline-D. Bourque était du nombre.—Ce jour-là, les petites filles me dirent qu'elles ne voulaient pas rester seules à l’école, pour le diner.

—Restez là, leur dis-je,et si vous voyez quelque chose, vous viendrez me lannoncer, à ma maison de pension.

“J'avais à peine commencé mon diner, lorsque les enfants arrivèrent et m'annoncèrent, — hors d’haleine et toutes décontenancées, — qu'elles voyaient l'apparition. J’avoue, qu'en ce moment, je sentis une forte émotion me gagner. Sans achever mon diner, je me rendis tout de suite à l'école, en compagnie de Marie Bourque, aujourd’hui Mme Cyrille Cormier, de Memramcook, Mile Anne-J. Boudreau et M. Sylvain Bourque. Nous supposions que c'était un effet de mirage dans les vitres, et nous voulions nous en assurer sans plus de retard.—Nous regardâmes à travers la fenêtre, nous ne vimes rien : les enfants, elles, regardaient près de nous et persistaient toujours à direau’elles voyaient l'apparition.

“ Ces événements eurent lieu le mardi. Je partis ce soir-lÀ pour Memramcook, car les 20 et 21 de ce mois, il y avait, à Dorchester, une réunion des instituteurs et institutrices du comté. J'y assistai et je ne revins à mon école que le lundi suivant. J’appris en arrivant que les enfants, depuis mon départ, voyaient toujours l'apparition à la fenêtre. Cet étrange phénomène dura sept ou huit jours, puis une semaine se passa sans visions d'aucune sorte. Ce fut alors que quelques élèves se mirent à dire qu'ils voyaient un petit enfant avec une pomme et une croix d’or dans sa main.

“ Dans le même temps, une certaine Jessie Fletcher, protestante et élève de notre école, disait voir une chapelle en or se dessiner, en miniature, sur le tableau. Elle racontait aussi avoir vu un gros chien noir qui, la gueule en feu, menaçait la “dame au chapelet.” Quoi qu'il en soit, cette apparition d'un petit enfant se prolongea pendant quelque temps, à la vue de plusieurs élèves.— Un certain jour, un enfant nommé Théotime Boudreau resta seul à

l’école pour y prendre son dîner. Cinq minutes s'étaient guère ainsi écoulées, quand il arriva en courant à ma maison de pension.

— J'ai entendu, dit-il, la frayeur peinte sur le visage, j'ai entendu prononcer mon nom dans l’école, sans voir aucune personne et j'ai aussi entendu du train.

‘“J'eus beau faire, je ne pus l’engager à retourner à l’école : il resta à ma maison de pension jusqu'à l'ouverture de la classe. Le lendemain, plusieurs élèves ont assuré entendre la même chose, et, de plus, des chants sacrés accompagnés de musique.

“C’est le 8 octobre 1893 (1) que les grandes personnes, c'est-à-dire les adultes ont vu pour la première fois un homme, une dame, un petit enfant et autres personnages et scènes, paraît-il Moi, je n'ai rien vu. Je crois que MM. Jean-J. Boudreau, Tilman-A. Landry, Narcisse-J. Boudreau, Mesdames Narcisse-J. Boudreau et D.-L. Bourgeois ont déclaré avoir vu certaines apparitions.— Vers cette époque, les enfants m'importunaient beaucoup avec leurs divers récits et visions. Les distractions qui en résultaient pour les travaux de l’école, commençaient à me donner des inquiétudes. Du matin au soir, la plupart des élèves semblaient beaucoup plus préoccupés de ces événements que des leçons et devoirs de la classe, et je me voyais dans la nécessité de recourir à des moyens propres à leur prouver que je ne voulais pas être trompée. A ces fins, je me procurai, un jour, un drap blanc et je couvris la partie du mur où se dressait cette prétendue apparition. Aussitôt l'apparition, au dire des voyants, se fit sur le drap même.—J’eus recours alors à un autre expédient. J’envoyai tous les enfants dehors et fis venir en dedans les voyants et voyantes, séparément, l’un après l’autre.”

(1) Ce jour-là, l'Église célébrait la fête de la Maternité de la bienheureuse Vierge Marie.

—Où est la main droite de cet enfant que vous voyez ? demandai-je à chacun : où est l’æil gauche ? l'œil droit ? le dessus de la tête ? jusqu'où descend sa tunique ? quelle est la largeur de la dentelle de cet habit ?

“Et je leur faisais alors indiquer sur le mur le point exact pour chaque réponse à mes questions. En questionnant le premier de cette sorte, je fis sur le mur,avece mon crayon, de petites marques intelligibles seulement pour moi-même et imperceptibles pour les enfants—à moins qu'ils ne le sussent d'avance et de ma part. Interrogés les uns après les autres, tous les voyants, garçons ou filles, se sont accordés à me donner exactement les mêmes réponses, sans la moindre erreur, sans différence aucune.

Le 24 novembre, Amanda Bourque, Angéline Légère et Alice Belliveau m'ont dit qu’elles voyaient des lettres dorées sur le tableau.

__Nommez-moi ces lettres, leur dis-je, et ayez soin de me dire si elles sont majuscules ou miniscules.” Elles les nommèrent dans l’ordre suivant avec majuscules et miniscules telles quelles :

SELON De Marie.

“ Cette vision de lettres ne me parut pas une affaire concertée, ni, par contre, une annonce très intelligible, je dois le dire—Ce même jour, la “dame,” disaient les voyants, marchait nu-pieds avec des chapelets dans les mains et elle récitait le chapelet avec les élèves.—Lundi, le 27 novembre, au cours d’une apparition, la “ dame” à dit: Prie! prie ! prie ! puis elle a ajouté qu’elle voulait dire quelque chose encore à trois petites filles.—Le 29 du même mois, elle a nommé deux petites voyantes par leur nom. Le lendemain, 30, elle a dit “qu’elle

était La Mère de Dieu et que sainte Anne était sa

mère.” Elle récita, ce jour-là, le chapelet avec les enfants.

“ Le premier décembre, la “dame ” a dit qu’elle voulait parler à Angéline Légère et à Amanda Bourque, puis elle a prononcé le mot chapelle trois fois. Elle a dit à Amanda Bourque qu'elle ne l’oublierait jamais.—Les voyantes ont aperçu, ce même jour, un homme et deux petits enfants. Dans la dernière quinzaine du même mois, la “ dame” a fait la procession dans l’école avec les enfants, tous les matins et midis, avant l'ouverture des classes. — Le deux décembre, samedi —jour d'école pour cette semaine-la,—les enfants ont vu la “ dame ” se promener en procession. Voyants et voyantes,et d’autres qui ne voyaient rien, la suivirent. Durant la procession, la “ dame” s’est arrêtée, dit-on, près d’un banc de l’école sur lequel il y avait un petit vase contenant de l’eau bénite (car les parents conseillaient aux voyants d'emporter de l’eau bénite) ; la “ dame ” a pris de cette eau, elle a aspergé ceux qui l'entouraient et en passant devant le “ petit enfant,” elle a fait la génuflexion devant lui: tous les personnages mystérieux de la procession l’ont imitée.

“ Lundi, le 4 décembre, la procession à encore eu lieu avec le même cérémonial que samedi dernier. Dans l’après-midi, entre trois et quatre heures, au temps assigné pour la récitation du catéchisme, les voyantes ont aperçu la “ dame ” à genoux près de moi. Elle avait un mouchoir blanc avec bordure noire et elle paraissait triste et peinée. Ces voyantes étaient si distraites au sujet de leur catéchisme et dérangeaient tellement la récitation avec leurs remarques et leurs chuchotements, que je leur signifiai de prêter attention aux questions faites et de ne plus s'occuper de leur dame. Sur ce, les enfants me dirent que la “ dame ” pleurait.—“Laissez-la pleurer, leur dis-je, et faites attention à votre catéchisme.

“ Là-dessus, la “ dame,” paraît-il, s'est levée et s'est mise à marcher dans l’école.—Le 6 décembre, ils ont encore vu la “ dame ” à genoux près de moi. Elle avait un chapelet entre ses mains, récitait des prières et elle a demandé à toucher les chapelets des voyants. À l'exception d’une ou de deux, toutes ces processions dont je viens de parler, ont été faites par les enfants, durant les récréations et en mon absence.-—-Le 7 Cécembre, veille de la fête de l’Immaculée Conception, les enfants ont encore vu la “dame” à genoux auprès de moi: elle priait. Les voyantes ont aperçu, cette fois-là, un petit oiseau blanc voltigeant au-dessus de la “ dame.” Un peu plus tard, elles ont aperçu un enfant ayant dans sa main droite une boule de couleur jaune, de forme ronde et surmontée d’une croix. En ce jour, la “dame ” à fait la procession avec les enfants, durant la récréation du midi et elle à jeté de l’eau bénite sur eux.

“ Chaque jour, je faisais tous les efforts possibles pour désabuser ces enfants. Je leur exposais le péché qu'il y avait de faire ainsi courir, à travers les paroisses, de fausses rumeurs touchant des visions imaginaires. J'étais conseillée, d’ailleurs, par qui de droit, de me montrer sévère envers ces enfants, afin de ne pas les laisser s’illusionner euxmêmes, et de ne pas entraîner, par le fait, des populations entières dans l'erreur. Dans le but de les effrayer, je leur dis donc, un jour :-—“ Ecoutez, mes enfants, si vous persistez davantage à publier vos contes de grand'mère, vous les paierez cher, ces histoires d’'Hilaire Gautreau. Les autorités légales deviennent menaçantes relativement à ces racontars, et si cela ne cesse pas, la justice vous fera saisir et mettre en prison avec les fers aux pieds. Vous y resterez, nourris au pain et à l’eau, tant que vous n'aurez pas rétracté les contes ridicules qui troublent l'ordre publie depuis deux mois” Pendant que je

parlais ainsi, tous les voyants et voyantes me regardaient, consternés, et l’une des petites filles, les yeux mouillés de larmes, me dit avec détermination : “ Maîtresse, croyez-moi ; si j'étais sûre de ne pas voir réellement ce que je vous raconte, je m’arracherais immédiatement les deux yeux.”—Dans une autre occasion, j'envoie tous les voyants et voyantes dehors, je garde seulement le jeune Denis (Dianos) Belliveau avec moi, et je lui dis tout bas, de manière à ce qu'on ne püût certainement pas nous entendre au dehors :—“* Pose ton doigt sur la main droite de l'apparition,” et je demandai alors aux enfants qui regardaient par la fenêtre :

—À quoi touche Dianos ?

—AÀ Ja main droite de “l'enfant,” dirent-ils tous ensemble. Je leur fis ainsi huit ou dix questions, et les réponses de ceux ou celles qui étaient au dehors s’accordaient toutes parfaitement avec celles que me donnait le jeune Belliveau, privément, à voix basse, Aussi, ce soir-là, quand je retournai à ma maison de pension, je ne pus m'empêcher de dire à Mme $. Bourque que je croyais ma classe véritablement ensorcelée.

“ Un soir, je me rendis à l’école avec deux hommes. Je les priai d'enlever le tableau noir sur lequel les voyants prétendaient apercevoir, un figure d'homme, de reléguer ce tableau à l’autre côté de l'école et de le retourner sans dessus dessous. Le lendemain, je ine rendis à ma classe, quelques minutes avant l'heure ordinaire, et quand Dianos Belliveau fit son entrée, je l’interpellai tout de suite : —Vois-tu l'homme, ce matin ? lui dis-je.” L'enfant regarda d’abord, à la place accoutumée du tableau, puis le cherchant a yeux autour de la classe, il répondit, sans hésitation, en indiquant le tableau : —-[l est là, mais il a la tête en bas.

“ Une autre fois, je réprimandais Amanda Bourque, parce qu'elle avait un morceau de chandelle de cire dans la bouche et qu’elle le mâchaiït pendant la

classe : elle me répondit :—“ La sainte Vierge nous a dit que nous pouvions manger de la chandelle.”

“Il me semblait que de telles exagérations se répétaient fréquemment. Une fois, la “dame ” avait demandé à voir M. l'abbé Dufour, disaient les enfants, Vite on dépêche un homme chez M. le vicaire de Shédiac, et les voyantes l’accompagnent, pour plus de sûreté. L'abbé Dufour ne se fit pas prier, il vint tout de suite à Dorchester Road. Rendu à l'école : poisson d'avril ! il ne vit rien, les enfants non plus. Cet incident m'amène tout naturellement à d'autres dû même genre. Toutes les fois que, au beau milieu des apparitions ou des distractions causées chez les élèves par ces prétendues visions, MM. le curé Ouellet ou l'abbé Dufour apparaissaient près de l’école ou faisaient leur entrée dans la classe, les voyants ou voyantes déclaraient ne plus rien voir. Cette conduite m'inspirait des doutes au sujet des enfants.

“ Pendant un certain temps, il fut question d’un miracle qui devait s’opérer à une époque fixe. Au temps convenu, le miracle fut remis à une date indéterminée. Jene sais cependant si ce dernier on-dit est bien fondé; je suis certaine qu’il m'a été rapporté. On disait aussi que la “dame” avait confié un secret à la jeune Amanda Bourque et que cette dernière le révéla à une autre enfant, moyennant la récitation d’un chapelet.

“C'est là tout ce que Je sais relativement aux apparitions de Dorchester Road. Pour ma part, je n'ai jamais rien vu. J'ai quitté cette école à la fin du terme d'automne, en 1893. Les enfants subissant une distraction presque continuelle, je sentais n'être pas en situation de faire justice aux obligations de mon contrat avec les syndics d’école. M. le curé me pria de continuer l’enseignement dans ce district, puisque les événements que je viens de raconter avaient commencé sous mon règne ; mais, pour diverses raisons, je ne pus m'y résoudre.”

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