CHAPITRE VI
Réflexions sur le témoignage précédent.-- Apparitions en 1896.
Le témoignage que nous venons de lire dans le chapitre précédent est d’une haute importance dans l'étude des apparitions de Dorchester Road. Nous voyons cette directrice de l’écoie fidèle, d’un côté, à obéir aux ordres et suggestions de ses supérieurs ecclésiastiques, tandis que, de l’autre, elle laisse aux enfants toute la latitude désirable pour entrer dans l’école, durant les récréations, le matin et le soir en dehors des heures de classe, en un mot, toutes les foisqu’ils leveulent, soit pour vaquer à leurs prières, soit pour jouir des visions dont ils se disent favorisés. Quoiqu'’elle ne voie pas, elle-même, les scènes extraordinaires qui se déroulent devant les yeux de quelques-uns de ses élèves ; quoïqu’elle soit peu ou point du tout portée, par caractère, à accepter comme vrais des événements au sujet desquels il est permis d’avoir des doutes, elle sort de cette épreuve tout à fait justifiable de sa conduite — D'où il suit qu'il n'est pas une personne qui la soupçonnera d’avoir encouragé ces exaltations étranges dont quelques-unes de ses élèves auraient pu être victimes—scit par nature, ou par exemple, ou par contagion psychique, ou enfin, ce qui n'est pas impossible, par des agences surnaturelles. Loin de là: son attitude imperturbable au milieu des
curieux phénomènes dont on parle autour d'elle, et cette sorte d'incrédulité dont elle s'entoure comme d'un rempart, sont tout à fait dignes de remarque. Tout cela se coordonne très bien et conspire, on ne peut mieux, à nous assurer que Îles visions de Dorchester Road, en 1893, n'ont pas été l'eftet d'illusions ou de lubies consacrées par l'approbation et favorisées par les secrètes menées de l'institutrice.
En second lieu, il n’est pas besoin de commenter les expériences faites par Mile Landry, lorsqu'elle voulut s'assurer si ces prétendues supercheries étaient montées par les voyants, oui ou non. Les expédients auxquels elle a eu recours, ont démontré jusqu’à l'évidence qu’il se passait dans son école quelque chose d’extra-naturel qu’elle-même ne pouvait expliquer et qui n’a pas été encore, jusqu'à ce jour, expliqué par qui que ce soit.
Quelques observations ou relations faites ici par l'institutrice pourraient, à première vue, infirmer le caractère des apparitions, si le lecteur se hâtait de conclure du particulier au général. Par exemple, prenons ce cas où une voyante demande à Ja “dame” si c'est péché de mâcher de la chandelle bénite. La “ dame ” répond que non. Et la voyante de se prévaloir maladroitement de cette permission pour mastiquer de la chandelle et pour claquer des dents, durant la classe, au déplaisir de l'institutrice et à l'étonnement de ses compagnes. La question qui se présente ici, d'elle-même, est celle-ci: Une apparition surnaturelle s'occuperait-elle de répondre à des détails aussi puérils? Pourquoi pas ? La
sainte Vierge n’a-t-elle pas dit à Bernadette de Lourdes de manger de l'herbe ?
Et maintenant, reprit la Vierge, après un silence, allez boire et vous laver à la fontaine, et mangez l'herbe qui pousse à côté.” —(P. 120, Notre- Dame de Lourdes, par Henri Lasserre.) Et quand la petite bergère se mit, en présence d’innombrables spectateurs, à gratter le sol de ses petites mains, à creuser la terre pour trouver une fontaine là où il n'y en avait jamais paru; quand, par obéissance à l'ordre de la Vision céleste, eile mangea une pincée de la plante champêtre qui poussait aux pieds des roches Massabielle, un grand nombre de ceux qui étaient présents se mirent à sourire de pitié, et ils s’en allèrent en répétant le durus est hic sermo des disciples incrédules et infidèles. Il n’en avait pas fallu plus pour les ébranler dans leur foi.
Dieu lui-même, a conféré longuement avec Moïse et Aaron au sujet de ce que les enfants d'Israël devaient et ne devaient pas manger. Ces lois remplissent tout un chapitre de quarante-sept versets dans le livre du Lévitique.
Quant au secret divulgué pour un chapelet, la sainte Vierge a pu en confier un qui ne devait pas être exposé devant le public, mais que la jeune Amanda pouvait révéler sans inconvénients à d'autres voyantes.
“ Ma fille, dit un jour la sainte Vierge à Bernadette, je veux vous confier, fowjours pour vous seule et concernant vous seule, un dernier secret que, pas plus que les deux autres, vous ne révélerez à personne an monde.” Avec de pareilles conditions,
nous comprenons qu'un secret ne doive pas être divulgué à âme qui vive, mais, dans les autres cas, rien n'empêche une discrète confidence.
— Passons maintenant au rapport des apparitions qui ont eu lieu plus récemment, c’est-à-dire à celles de la présente année 1896.
MÉLINE-D. BOURQUE, interrogée, à la date du 8 octobre 1896, si elle voyait encore les apparitions, a déclaré qu'elle voyait le petit “ enfant ” toujours à la même place que celle qui est indiquée dans son premier rapport :
“ Les cheveux de cet enfant, dit-elle, sont Jaunes (1), ses yeux sont bleus et paraissent animés et vivants comme les nôtres, sa robe est blanche ; je ne vois pas ses pieds. Le dedans de ses mains est tourné vers nous dans l’école, et ses bras sont étendus comme pour nous donner accueil. Maintenant, il n'apparaît pas d'auréole ni de cercle blanc autour de sa tête. Je vois cet “enfant” tous les Jours, à partir du moment où j'entre dans l’école jusqu’à celui où j'en sors,—et cela se corcinue depuis trois ans, à peu près.
“ Comme je l'ai déjà dit, je l’ai vu, à certaines dates, la tête ceinte d’une couronne : la dernière de ces dates est le 16 juillet de notre présente année.”
Nous ferons remarquer ici que cette jeune voyante a toujours eu la confiance de ses institutrices et de ceux qui la connaissent. Elle fait sa confession et sa communion tous les mois, récite son chapelet tous les jours et ne paraît pas être une enfant disposée à se laisser influencer par les autres.
(1) C'est le terme usité chez les Acadiens pour signifier des cheveux blonds.
MADAME DENIS L. BOURGEO!S est aujourd’hui la seule voyante parmi les adultes. A l’exception d’une fois, ainsi que nous en avons fuit la remarque précédemment, elle a vu des apparitions surnaturelles toutes les fois qu’elle est entrée dans l’école de Dorchester Road. Comme cette école est presque à une lieue de distance de sa demeure et qu’elle a, du reste, chez elle, son ménage à diriger, elle ne s’y rend qu'à de rares intervalles.
Voici, en substance, la description de ses visions pour la présente année 1896, jusqu’au 8 octobre, date de notre dernière entrevue avec elle :
“ Le dernier jour du mois de mars, cette année, j'ai vu un vieillard m'apparaître dans l’école (1). Je n'ai vu qu'un côté de son visage. Il tenait sur son bras un enfant dont la figure se portait vers une dame apparaissant en même temps. Celle-ci avait ses regards dirigés vers nous.—Elle m'est apparue bien triste, ce jour-là. Sa ceinture était noire, sa main droite seule était visible. Sa robe était de couleur brune, quoiqu'il sy mêlât, quasi ouvragés et soulevés, des tissus aux couleurs claires et diamantines.
“ Le 11 de juin, je suis retournée à l’école et j'y ai passé toute l’après-midi.—Les enfants étaient présents, mais je me suis placée à l'écart, de manière à ne nuire en rien à la classe. J’ai vu un vieillard ayant près de lui un enfant. Le vieillard avait des habits carreautés noir et blanc, tandis que les habits de “ l’enfant” étaient moins sombres. Comme à la dernière apparition, “ l'enfant” était tourné vers une dame qui apparaissait dans le tableau et dont la figure était empreinte de tristesse. Les vêtements
(1) Le dernier jour de mars 1896 était le mardi de la semaine sainte,
de cette dernière étaient tissus sur fond noir ; son voile était encore plus sombre que de coutume, Un autre enfant, vêtu comme le premier, se tenait auprès d'elle, en sorte que les deux enfants étaient placés entre le vieiliard et la “ dame.” Celle-ci avait la figure tournée de notre côté. Ce que je viens de décrire paraissait sur le tableau de l’école. Un peu au-dessus du dernier groupe, je vis l'apparition d’un honme aux habits sombres : cependant Je n'ai pas vu l'expression ni Les traits de sa figure. — Lorsque linstitutrice faisait ses chiffres et expliquait ses problèmes d’arithmétique sur le tableau, Je voyais les chiffres posés sur l'estomac et sur les divers membres de ces personnages, mais pas sur les têtes qui apparaissaient toutes au haut du tableau.
“ Cette vision a duré tout le temps que j'ai passé dans l’école ce jour-la (1).
“ Le 19 juillet, dimanche de la neuvaine préparatoire à la fête de sainte Anne, je me suis rendue au lieu ordinaire des apparitions. C'était vers cinq heures du soir: tout le village s'était réuni pour faire les exercices de la neuvaine dans l’école. Au fond de l'appartement, on avait placé une table sur laquelle étaient disposés, en bel ordre, des tableaux ou images de la sainte Vierge ct de sainte Anne, ainsi que des cierges allumés.
“ La prière commencée, J'ai vu, à droite de la table, l'apparition d’une femme ayant, tout près d’elle, une jeune fille vêtue d'un habit jaune orange, À petite distance, au-dessus de la “ dame,” apparaissait un petit enfant. En arrière, se tenait un honime habillé en laïque. Son habit était blanchâtre ct différent de tous les habits d'hommes que j'ai encore vus. La dame et la petite fille étaient, toutes deux, couronnées. Sur la couronne de la “ dame ” brillaient des diamants d’un rouge brun. Ceci m'a
(1) Le ii juin de notre année 1896 tombait la veille de la fête du Sacré-Cœur de Jésus.
apparu tout le temps de la récitation du chapelet. Je n'ai pas demandé aux autres s'ils avaient été témoins de la même apparition, ou non.
“Le 26 de juillet, fête de sainte Anne, je suis retournée à l'école. Cette fois-là, j'ai aperçu un groupe de cinq personnages dont un était debout au milieu des autres et tenait un enfant sur son bras droit. Deux hommes, tournés l’un vers l’autre, étaient agenouillés à droite et à gauche de ce personnage du centre. Plus bas, il y avait une dame se tenant debout: son visage était tourné vers “l’enfant.”—Les mains de cette “ dame” étaient élevées à la hauteur de sa tête, et elles semblaient repousser ou arrêter une lance partant des mains de l'enfant. Cette lance me parut longue de trois pieds, à peu près.
“J'ai vu cela durant la récitation entière du chapelet. Dans cette occasion, il n’y avait que les enfants et moi dans l’école.
“ Le lundi, 7 septembre, je suis retournée avec les enfants à l’école. Il n’y avait pas de classe ce jour-là. J'ai vu une dame, et, auprès d'elle, un homme debout tenant dans sa main droite quelque chose ayant la forme d’une canne ou d’un chandelier blanchâtre.
“ La “dame” avait, autour de son bras droit, certain objet que je me sens incapable de définir, mais qui ressemblait à un cercle hérissé de branches transparentes aux formes diverses. Une lance noire s’'échappait, pour ainsi dire, comme un rayon, de sa tête, et descendait jusqu'auprès de ses pieds. Comme les autres, cette vision a duré tout le temps de la récitation du chapelet.
“ La dernière apparition, nous à dit madame B,. est d'aujourd'hui, ce 8 octobre.
“Je suis allée, ce matin, avec les voyantes à l'école, avant l'ouverture de la classe. J'ai vu la
“ dame” se tenant debout. En avant d'elle, paraissait un cœur couvrant toute sa poitrine, et d’où étaient suspendus un grand nombre de chapelets. Je suis sûre qu'il y en avait une douzaine et plus. Ilne m'est pas venu à la pensée de les compter. Je désirais sortir de l’école avant l'ouverture de la classe, et c'est peut-être cette idée fixe qui m'a empêchée de prendre le temps voulu pour compter les chapelets.
“ L'habit de cette dame était noir avec fond blanc. Sa couronne était entièrement noire. Sa tête inclinait vers un personnage placé auprès d’elle et dont la figure était majestueuse et l'habit plus blanc que celui de la dame. Ce dernier n’était pas aussi grand de stature que la dame. L'expression des physionomies m'a paru triste. Cette vision a duré tout le temps de ma visite.”
Tels sont, recueillis et notés d’une manière aussi exacte et détaillée que possible, les derniers rapports d’apparitions fournis le 8 octobre 1896, par la seule voyante adulte que nous ayons maintenant à Scoudouc.—Cette voyante ne sait pas lire. Elle n’a pas de notes écrites au sujet des visions qu’elle raconte mais, à l'exemple de celle qu’elle prie bien dévotement, elle a tout conservé dans son cœur. Elle nous a déclaré qu’elle se sentait maintenant allégée d’une immense tension d'esprit, lorsqu'elle voyait ces divers faits extraordinaires recueillis par écrit. Elle craignait toujours d'oublier certains détails ou de les confondre. “ Depuis trois ans, a-t-elle ajouté, je ne suis toujours fait un devoir de conscience d’évoquer souvent à mon esprit chacune de ces apparitions, de les repasser dans ma mémoire avec les détails les plus remarquables relativement aux vé-
Bi
tements, au maintien, à la pose et à l'expression des divers personnages aperçus.”
Non seulement la voyante n'a pus tenu de mémoires touchant ses visions depuis 1893, mais les dates précises n'ont pas été marquées. Aujourd’hui, elle indique l'époque d’une apparition en la juxtaposant près de fêtes précédentes, subséquentes ou d'événements dignes de remarque qui se sont présentés vers ces temps-là. —Aïnst, pour ne prendre que ses derniers rapports, le 19 juillet 1896 était donné dans son récit comme étant le dimanche dans la neuvaine avant la fête de sainte Anne: le 7 de septembre de la même année, comme étant le lundi de la semaine qui a vu l'incendie de la maison Dutcher, etc., etc. C’est en recherchant les dates de ces divers événements ou fêtes que nous avons établi le quantième du mois pour chacune des apparitions.—Il en à été ainsi pour sa première déclaration ayant trait aux apparitions de 1893.
Ces diverses apparitions racontées dans le chapitre actuel nous présentent des scènes surchargées, plus fournies de personnages, assurément, que dans les premières manifestations. Nous les enregistrons telles qu'elles nous sont données.
Il peut se faire que plusieurs de nos lecteurs en hausseront les épaules, que d’autres même ne se cacheront pas du tout pour en rire.
Dans notre dix-neuvième siècle, sous notre constitution anglaise, chacun est libre de croire ou de ne pas croire, tant dans le domaine du mysticisme que dans celui de la politique. Mais sous peine de nous répéter, disons que les catholiques ne doivent pas être trop réfractaires au merveilleux.
Ce serait être bien simple, comme nous l'avons déjà fait entendre dès le début, de croire que nos cinq sens imparfaits et bornés embrassent l'infini qui nous étreint. Tout en restant environnés d’inconnu, nos sens se sont habitués à vivre en équilibre avec le monde matériel et spirituel ambiant, et toute rupture de cet équilibre nous peine et nous est douloureuse.
Soit habitude, soit parti pris, souvent par indifférence, encore plus souvent par crainte de lever le voile du mystère, nous agissons, nous pensons, nous rêvons, au sein des forces occultes, comme si tout nous était expliqué et nous paraissait naturel et normal. Et c'est tellement vrai, que nous écartons volontairement de notre esprit les pensées pénibles comme celles de la maladie et de la mort. Nous n’aimons pas à en parler même à ceux ou celles que nous désirerions voir bien préparés pour ce grand événement. —En cela nous évitons les occasions de rompre le précieux équilibre entre nos visions ordinaires et l’aspect insolite et inquiétant que nous procurent les apparitions du surnaturel ou du merveilleux. Cette manière d'agir ou de raisonner n’est pas pour cela très concluante au point de vue de la raison, ni au point de vue de la science, ni à celui de la foi. Ce serait être, en vérité, bien esclave des choses sensibles que de ne pouvoir se décider à croire aux phénomènes qui s'élèvent au-dessus de la sphère où nous vivons habituellement. Et quand une population, même tout un peuple, aime mieux nier les faits de ce genre, ou préfère les attribuer à l’illusion que de se donner la peine de les examiner
sérieusement, c’est signe que le sens des choses surnaturelles s’affaiblit, c’est une indication que la foi, chez ce peuple, n'est plus vive comme autrefois et qu'elle a même subi, sous l'influence des temps, des pertes radicales et irréparables,