CHAPITRE VII
La doctrine de l’Église touchant les apparitions.
Bien que le suggère le titre de ce chapitre, nous n'allons pas poser ici en théologien sur des matières qui relèvent de la mystique divine, naturelle ou diabolique. Toutefois, pour ne pas laisser le lecteur dans l'obscurité et ne pas nous-même procéder à tâtons, il nous a fallu étudier un peu cette question tant à la lumière des auteurs spirituels et théologiques que chez les autorités purement scientifiques. Aussi, dans les quelques pages qui suivent, empruntons-nous à Gôrres et à Figuier--—auteurs bien accrédités dans leurs sphères respectives —les prineipes généraux dont nous avons besoin pour appuyer notre thèse.
Nous puiserons dans le premier surtout sans scrupule, tirant non seulement le fond, mais quelquefois la forme, sans l’altérer bien notablement, Nous éviterons, cependant, d’aceumuler ici plus de règles et de principes qu’il n’en faut raisonnablement évoquer dans le but d’élucider le sujet qui nous occupe.
Saint Augustin nous apprend qu'il y à trois sortes de visions distancées les unes des autres dans un ordre qui correspond aux facultés spirituelles de l’homme.
Les visions corporelles sont naturellement au degré le plus bas, comme les sens extérieurs par le
moyen desquels elles s’accomplissent. Ce que les sens perçoivent, ce que les yeux voient, par exemple, se présente aussitôt à l'âme dans une image. Si l’âme est privée de raison, comme dans la brute, tout se borne là et l'opération est achevée. Mais si l'âme est raisonnable, alors ce que les sens ont perçu est présenté à l'esprit d’une manière telle que celui-ci comprend aussitôt ce qu'il faut entendre par ces signes. Dans certaines circonstances, il se rattache à ces visions quelque chose de caché et d’important que les élus de Dieu seulement peuvent interpréter. Ainsi le roi Balthazar vit ce qu'écrivait sur la muraille une main invisible; ses sens en portèrent l’image dans son âme, et celle-ci la vit et la regarda. Cependant, pour qu'il comprit cette image, il fallut que Daniel vint et lui en donnût l'explication.
Il est une dernière classe de visions qu'on nomme intellectuelles, parce qu’elles s'occupent d'objets immatériels exempts de formes sensibles. Ces dernières ne peuvent tromper en ce sens que tout ce que l'esprit comprend véritablement par elles, doit être nécessairement vrai, et que ce qui n’est pas vrai n’est pas compris par là même. Dans le sujet que nous traitons ici, il n’est pas question de cette dernière classe.
Posons un premier principe et disons qu'il est constant que toute vision qui repose sur un fond vrai et qui est le résultat d'une vie bien réglée a incontestablement pour base quelque chose d’objectif et de réel. Soutenir le contraire ce serait nier l'existence de cette loi de la continuité qui
gouverne l'ordre de la grâce aussi bien que celui de la nature.
Ceux en qui s’opèrent les visions sont élevés, dans toutes les régions de leur être, à une puissance supérieure, de sorte que, le cercle de toutes leurs facultés étant élargi, ces facultés voient apparaître des objets qui leur étaient cachés auparavant.
Il faut remarquer que les visions de ce genre subissent de la part de l'esprit une transformation et entrent dans le cercle des pensées ordinaires. Quoique d’une origine supérieure, ces visions ou apparitions sont, dans tout le reste, semblables à ce qui se produit tous les jours sous nos yeux.—Comment donc,empêcher qu’elles ne soient altérées par le mélange des éléments avec lesquels elles ont nne si grande affinité ?....Comment empêcher que les uns n'y ajoutent et que les autres n’en retranchent quelque chose, et qu’il n'arrive ici pour ainsi dire, ce qui arriva lorsque les fils des dieux s’unirent aux fils des hommes et produisirent la race des géants ?..
Quelquefois aussi, le supérieur ou le confesseur effacent, par un scrupule légitime, ce qui pourrait choquer dans une apparition. D’autres fois, ne comprenant pas ou interprétant mal certaines choses innocentes en elles-mêmes, ils les écartent pour plus de sûreté ou ils les modifient. C’est ce qui explique pourquoi maintes apparitions arrivent tronquées à la postérité, lorsqu'il n’est plus alors possible de les rectifier, en s'adressant à ceux-là mêmes qui les ont eues.
Voilà donc une première cause d’erreur à laquelle s'en joint une autre que nous mentionnons tout de
suite. — Toute personne, devantqui semanifestent de telles apparitions, est exposée à se laisser tromper non seulement par des influences naturelles, mais encore par celles du démon. Dans cette sphère supérieure, les voyants trouvent ouvertes devant eux non seulement les régions de la lumière, mais encore celles des ténèbres. Ils marchent dans des voies qui conduisent, d'un côté, aux intelligences célestes, de l’autre, aux esprits du noir abîme.
L'homme, dans l'état mystique, est donc sollicité des deux côtés. Ce qu'il y a de bon est attiré par le bien et ce qu'il y a de mauvais est attiré par le mal.—Quand même il serait parvenu à une hauteur remarquable par la prédominance du bien, la faiblesse humaine y est montée avec lui, et cet état lui prépare déjà des tentations terribles du côté de l'orgueil et de la présomption.—Auss!, de quelque côté que les théologiens envisagent ce sujet, ils ne trouvent nulle part, dans les visions même les plus élevées, à plus forte raison dans les autres, des garanties parfaites qui puissent nous autoriser à les admettre, de prime abord, sans examen, comme des vérités incontestables.
Les visions, quelles qu’elles soient, doivent donc être soumises à un examen attentif, éclairé et sérieux. Et comme il s'agit de matières théologiques, cet examen appartient d'abord à l'Eglise, puis à la science, parce que Dieu est l’auteur de toutes les vérités, de celles que nous découvrons par les moyens scientifiques, aussi bien que de celles que l'esprit contemple dans la vie mystique.
Plusieurs théologiens ont composé à ce sujet des écrits remarquables, entr'autres: De la distinction des visions vraies et fausses, par le chancelier Gerson; Du discernement des esprits, par le cardinal Bona ; Des esprits et de leur discernement, par EL. de Vrimaria, etc., etc. Ces théologiens ne regardent pas même la prédiction des événement futurs
comme un signe évident que les visions viennent de Dieu, à moins qu'il ne s'agisse de choses qui dépendent uniquement de la ‘volonté divine ou de ln liberté humaine.
En second lieu, quand même ces apparitions paraissent avoir été vues sans le secours d'aucune forme, qu'elles contiennent des choses saintes, vraisemblables et excellentes, qu’elles enflamment le zèle pour la gloire de Dieu et les œuvres spirituelles, ils ne veulent pas nécessairement en conclure qu'elles viennent de Dieu. Ces théologiens pensent que, magré toutes ces conditions réunies, l'illusion est encore possible; parce que, quelque saint que soit un voyant, il est toujours sujet à l'erreur et que celleci peut lui venir soit de ses puissances naturelles surexcCitées par quelque inoyen physique ou bien du démon qui agit en lui ou hors de lui.—Néanmoins, ces juges “touchant les questions mystiques n'en condamnent pas pour cela ce genre de visions. Ils se contentent de les traiter avec beaucoup de respect, sans exiger qu'on se prononce sur leur compte.
En troisième lieu, les autorités spirituelles regardent comme douteuses toutes les communications sur des sujets philosophiques ou théologiques controversés. Elles pèsent au même poids celles qui,
s'écartant des règles accoutumées de la sagesse divine, mettent en avant des choses inouïes et dans une forme insolite, aussi bien que celles qui tendent à introduire des manières de vivre nouvelles et extraordinaires. Elles jugent de la même manière les révélations qui ne peuvent avoir aucun avantage pour le bien général ou particulier : celles qui contiennent des choses contredites par la raison et l'Ecriture. Ces théologiens se détient beaucoup des visions reçues dans une âme bouleversée ou violemment émue. Ls n’ont guère plus de confiance dans les communications faites avec un langage confus.
Ils ne sont pas sans précautions pour celles qui se produisent chez des femmes douées d'une imagination très vive, d'une vue et d’une ouïe très Re ou très faibles, au contraire.
Ils veulent examiner à la loupe les visions de ces personnes qui font un métier de prédire l'avenir, qui se servent pour cela de formuies équivoques,— et enfin les apparitions qui ne laissent après elles aucune certitude de leur vérité, qui ne se gravent que faiblement dans la mémoire et qui, au lieu de porter au bien, éveillent dans l'âme, au contraire, le doute et la négligence. — Toutes ces dernières — qu'on le remarque bien—ne sont pas condamnées, ni méprisées, mais on les considère comme douteuses.
Voici maintenant les signes auxquels ils reconnaissent que les visions sont incontestablement fausses. C’est quand, soit dans la forme, soit dans les circonstances concomitantes ou dans les effets subséquents, elles ont quelque chose de vain, de repoussant, de honteux, d’orgueilleux ou de fier ; alors elles viennent du démon plutôt que de Dieu. Si les voyants n’ont pas la foi, s'ils sont adonnés au mensonge, s'ils se servent de moyens superstitieux ; si leurs mœurs sont mauvaises, s'ils sont esclaves des voluptés de la chair ou embarrassés de soins inutiles ; s'ils paraissent fous ou possédés, il n’y a naturellement aucun fond à faire sur leurs visions.
Quand ces apparitions représentent comme facile le chemin du ciel, qu’elles induisent les pécheurs à différer leur conversion, qu’elles donnent occasion à des pratiques de piété fausses ou inutiles ;: quand elles ont pour objet des choses inconciliables avec la sagesse de Dieu, qu’elles renferment, d’une manière évidente ou cachée, quelque hérésie,—alors il faut les rejeter sans hésitation. Sices visions poussent à la précipitation, au trouble, à l’impatience ; s’il s'y mêle quelque chose de déréglé ou de mauvais ; si elles renferment des promesses qui dépas-
sent les limites de la justice, de la sagesse et des convenances,—elles ne sont pas divines.
Elles viennent du démon lorsqu'elles portent à faire des choses qui sont contraires à l'exemple de Notre-Seigneur et des saints, lorsqu'elles enflent l’homme d’orgueil, qu'elles le rendent étranger à son propre cœur et qu'elles affaiblissent en lui les dons de Dieu.
{fe que nous venons de dire explique et justifie la prudence surnaturelle de l'Eglise relativement aux visions. Les dogmes, les doctrines et les principes dont elle est dépositaire ne lui sont point venus par des visions. Ils appartiennent à un ordre de choses bien différent, et dans lequel les visions doivent trouver leur confirmation et leur garantie.
D'un autre côté, l'Eglise sait aussi que :e Saint- E:prit lui a été promis, afin de l’introduire dans toute vérité. Elle sait que ce Paraclet agit non seulement dans le corps entier de l'Eglise, mais encore dans ses membres en particulier. Elle reconnaît que cet Esprit vivificateur, ce Pater pauperum, comme elle l'appelle dans son hymne de la Pentecôte, se manifeste souvent—outre ses voies régulières —par des moyens extraordinaires, comme au temps des prophètes.
L'Eglise est done bien loin de négliger les trésors de science qui, peu à peu, se sont ainsi formés en son sein, dans le cours des siècles. Au contraire, elle les estime grandement et elle reconnaît en eux un accroissement du fonds de vérité qu’elle possède déjà, sans leur accorder toutefois une autorité souveraine par rapport à ce fonds même. Elle ne confronte pas ses dogmes avec ces visions, mais elle confronte, au contraire, chaque vision avec ies vérités fondamentales dont elle a reçu le dépôt. C’est alors qu'elle rejette sans balancer tout ce qui est en contradiction avec ces mêmes vérités, tout ce
qui ne peut être justifié par ses enseignements. L'Eglise désire que nous ne mettivns notre foi entière que dans les apparitions fournies avec des preuves incontestables ; pour le reste, elle nous enseigne à ne pas les rejeter avec précipitation, lors même que ces preuves ne sont pas tout à fait certaines, mais qu'il faut plutôt attendre, pour porter son jugement, que le temps et un examen plus attentif aient découvert la vérité.
Dans tous les cas importants, l'Eglise elle-même commence cet examen. Elle s'appuie sur l’enseignement qui lui a été communiqué et sur l'expérience du passé. Elle scrute jusque dans leur fond le plus intime la vie des voyants et leurs visions, et elle prononce son jugement avec une sage lenteur, selon les circonstances. Ce jugement est favorable lorsque les visions ont exercé une influence évidemment surnaturelle et divine sur les voyants euxmêmes et sur leur entourage, sans qu'on puisse, d’ailleurs, soupçonner raisonnablement aucune illusion. Il est également approbatif lorsque plusieurs ont reçu en même temps ces visions : lorsque cellesci sont suivies d'effets merveilleux, comme e guérisons au autres choses de ce genre; lorsq: äles se sont montrées inopinément au milieu de circonstances qui ne laissent place pour aucune illusion, soit de la part du démon, soit de la part de l’imagination. Îlest encore favorable lorsque, par leur ensemble, ces apparitions paraissent authentiques, venant d'en haut, et que ceux qui les ont reçues en sont, eux-mêmes, très convaincus.
Lorsque ces signes manquent, en entier ou en partie, et que les visions ne renferment rien de repréhensible en elles-mêmes, l'Eglise s'abstient encore de prononcer et laisse la question indécise.
De tout ceci, nous pouvons conclure qu'iline faut pas s'étonner si une décision n’a pas encore été donnée de la part de l'autorité ecclésiastique, au sujet
des étranges événements de Dorchester Road. Ces apparitions se continueraient-elles encore pour des années, avec le même caractère qu’elles ont présentement, que rien probablement n’obbligerait l'Eglise à donner son approbation formelle. Mais, rappelons-nous toujours que le manque de sanction formelle par l'Eglise ne nous autorise pas à mépriser ces visions, ni même à être indifférents à l'endroit des voyants ou voyantes quand nous avons des obligations réciproques avec eux, comme, par exemple, les parents à l'égard des enfants, les époux ou épouses envers l'un et l'autre, les institutrices envers les enfants favorisés de visions, etc., etc.
D'un autre côté, quand même l'Eglise approuverait formellement ces apparitions, elle r'exigerait pas des fidèles la foi qu'elle exige à l'égard de ses doctrines. Elle se contenterait de les recommander comme dignes de croyance et comme des moyens subsidiaires de la foi.
Enfin, dans ces derniers cas, elle laisse à chacun à déterminer dans quelle mesure on doit donner son assentiment à ces visions, et elle défend seulement de les rejeter sans condition.