‹ L'Ecole belge de peinture, 1830-1905Chapitre 13 sur 32 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Un art de coloriste s'était fait jour, étalé, plantureux, grassement flamand, mieux prédisposé qu'aucun autre à refléter la grosse sensualité d'une race qui de tout temps a passé pour aimer la bombance, les festins abondants en victuailles, les gaités de l'alcove. Louis Dubois, dès ses débuts en iS5y, s'était révélé par des œuvres nourries où le sentiment de la couleur se marquait dans des harmonies profondes et veloutées. Ses Cigognes, profilées sur un large fond de paysage, sa Roulette, d'une observation physiologique curieuse, son Chevreuil mort, superbement couché dans une solitude désolée, successivement attestèrent sa filiation avec les robustes peintres du xvii'^ siècle. Il s'était mis au portrait, à la nature morte, au paysage, gardant dans chaque genre sa rutilance cossue et souvent alourdi par son ampleur même.

D'une imagination courte, qui ne lui permettait pas d'inventer, mais l'œil sensible et dilaté, il percevait particulièrement le contour débordé, le relief saillant, la tache plutôt que la ligne, la masse plutôt que le détail, la force plutôt que la finesse. En correspondance d'instinct avec les matérialités ambiantes, il peignit l'animalité dans la créature et les choses, tantôt des épaules bombantes et moites, le ruissellement d'une toison sur une nuque, le dépoitraillement d'une gorge croulant hors du corset, les satins d'une peau épanouie sur un lambeau turquoise ou grenat ; tantôt l'électricité chaude d'un gibier tombé, le poil soyeux et

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souple d'une biche ou d'un lièvre, la mœllosité élastique d'un ventre de gallinacé; tantôt encore les nageoires roses et l'écaillé humide de la carpe, la blancheur gélatineuse du cabillaud, les phosphorescences d'une marée éclaboussant le carreau ; et toutes ces gourmandises du ventre, transformées en sensualités pour les yeux, il les représentait avec un plaisir jamais lassé, une sorte de bien-être de la chair et de l'estomac satisfaisant ses convoitises.

Un air de famille fait penser à Courbet devant ses toiles : ils ont éprouvé tous deux la même jouissance à exprimer la matière dans sa santé et sa graisse; et tous deux ont été inégalement de vaillants ouvriers, gais, actifs, avec une commune et relative impuissance à indiquer cette vérité concrète et supérieure qui est le style des êtres et des choses.

Le maitre d'Ornans, d'ailleurs, avait senti une force chez ce jeune peintre, lors de son séjour à Bruxelles; et il est hors de doute que l'attention qu'il lui marqua influa sur le tempérament de l'adepte, déjà naturellement porté à faire prédominer le métier sur les autres qualités de l'art. On vit Dubois négliger la composition, l'ordonnance difficile d'un groupe, la représentation d'un fait compliqué ou d'un être sensible, pour se renfermer dans l'interprétation d'un aspect de la nature, traité en manière de nature morte. Il y mit un tel accent qu'on peut dire que Courbet lui-même ne fut pas un coloriste plus impressionnant.

A travers la griserie d'un large panthéisme, l'un et l'autre demeurent des peintres de l'œil et de la sensation ; ils apparaissent de belles natures sanguines et de riches organismes physiques, dans un art par excellence matériel. C'est à propos d'eux surtout qu'il est permis de dire que la peinture est une fonction de la vie au même titre que les fonctions animales et mentales. Dubois poussait

la sensualité du maître jusqu'à broyer lui-même sa couleur, avec la joie de manier une substance éclatante et grasse.

En résumé, Louis Dubois fut un artiste inégal, mais probe et grandement doué, alimenté par une sève généreuse qui l'apparentait à un Jordaens et le mit au-dessus des peintres de matière de son temps. Par réaction contre le poncif académique et la peinture d'imagination, peut-être exagéra-t-il son dédain d'un art plus intellectuel. Lui-même pourtant ne manquait pas de culture : à l'époque des luttes de XArt Libre, il signa du nom de Hout des articles d'une verve acide et sensée. Il s'atteste dans l'école comme un coloriste captivant, un praticien truculent, un beau peintre de table et de cuisine. Il peignit la gourmandise de la vie avec une ampleur d'instinct qui ne fut pas dépassée.

Le contraste est singulier entre un tel artiste et les élégance d'un Eugène Smits. Celui-ci avait connu de bonne heure les Italiens et il avait trouvé en eux la plénitude de l'idéal auquel le portait sa nature. Rome incarnant son rêve, il vécut le plus qu'il put de l'existence romaine, petit à petit désaccoutumé de l'observation exacte et des tendances réalistes de sa race. Il est attiré à cette époque par la sévérité des lignes, la gravité des visages, l'attitude plastique des femmes de la campagne fièrement campées sur leurs hanches, et il semble se ressouvenir, en les dessinant, des austères contours de la statuaire. Plus tard il séjourne à Paris : il est alors conquis par la grâce des têtes et le fin alanguissement des poses, sans perdre toutefois le goût des beautés classiques qui largement nourrirent sa première éducation.

Eugène Smits apportait avec lui un sens particulier de la couleur, approprié à un ordre de sensations fines et patriciennes. Sa peinture éveille un goût de volupté langoureuse et noble : il suggère le songe, la méditation, le désir, les regrets et l'amour ; il

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aime les parures royales, les fontaines aux vasques de marbre, les grands parcs aux eaux dormantes. Son ascendance est chez Titien et Véronèse, m.ais, par moments, se dégage aussi, perceptible à une grâce simple et mélodieuse, quelque ressouvenance de Watteau.

C'est le rêve de la vie qu'il exprima avec des harmonies douces et ardentes comme des cuivres lointains; ses œuvres tiennent d'une sorte d'état d'âme silencieux et nostalgique. De tous les peintres de son temps il fut peut-être celui qui symphonisa le plus expressivement la figure. Ses femmes ont un charme musical, s'il se peut dire, qui fait penser à des harpes finement bruissantes. Il suscite une impression de magnificence tranquille, de noble clarté apaisée et d'aspiration au crépuscule. Quand il peint les torsades enflammées d'une chevelure rousse, et presque toutes ses femmes sont rousses, c'est comme un symbole sensuel qu'il exprime. Son art est plein de secrètes analogies. Il donne l'illusion d'heures en fête ou déjà mollissantes. Ses femmes ont des bistres dorés de fruit mûr, une blondeur chaude de pêche ou d'ananas ou bien elles apparaissent toutes pâles dans des atmosphères orageuses et moites d'après midi.

Il a fait, en effet, de la couleur un mode d'expression spirituelle pour formuler des formes de grâce et de beauté. Sa sensualité est élégante et réservée : il donne le goût de l'aspiration au bonheur plus que de la possession. Regardez cette Marche des Saisons, du Musée de Bruxelles ; là où un vrai fils de Jordaens eût mis comme dans X Automne l'opulence des contours, le flux rouge du sang, la clarté des peaux onctueuses et satinées, un groupe de figures silencieuses rythme des beaux gestes comme dans des anthestéries antiques. Un air éliséen les entoure et elles sont des prêtresses plus encore que des filles de la terre. C'est un délice de tons roses et

blonds où parmi les saisons alternées, semble dominer une plus haute et qui est le renaissant et immortellement jeune été.

Un même caractère de beauté idéalise la plupart de ses ouvrages, têtes de rousses aux yeux fiers, belles filles aux carnations pâles, princesses en satin d'une nuance d'aurore ou de couchant. Jusqu'au paysage, du reste, subissait la domination de cet esprit élégant, orné et allégorique : une prairie s'avivait des gemmes qui semblaient tombés des colliers défaits qu'il prêtait à ses princesses; les bois où Diane court d'un pas léger s'enflamment à l'incendie de ses cheveux ; la nature prenait des tons chatoyants de damas et de satins. Derrière ces mensonges magnifiques on sentait l'artiste isolé dans son rêve, sans relation directe avec la création extérieure.

Eugène Smits est une originalité à part dans l'école : épris de style, d'attitudes nobles, de grâces maniérées, de distinction aristocratique, il reflète la vie à travers une fantaisie de coloriste préoccupé des anciens. Il aime les tons assoupis, la flambée tranquille d'un rose usé, les feux sombres des vieux ors, l'éclat amorti des rous, des verts et des laques. C'est un virtuose fastueux, un musicien de la couleur, élégiaque, fier et doux, et qui semble avoir transposé pour les violons et les hautbois, les ardentes symphonies des grands italiens, ses devanciers. Quelque chose de décoratif et d'illusoire s'éveille de son art : peut-être une gloire de noble décorateur à la vénitienne, si on le juge par telles grandes pages, Ronia, les Saisons, r Hymne à la Beaîtté, eût, en un autre pays plus attentif, illustré ce rare et délicat magicien de la couleur suggestive.

Une virtuosité réfléchie et calme fut aussi la maîtresse qualité d'un peintre à bon droit réputé le maître des portraitistes de son temps en Belgique, Liévin de Winne. On reconnaissait en lui le sang et la lignée des vieux maîtres de Flandre : il avait gardé

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fidèlement la belle coulée et l'exécution grasse. Van Dyck se retrouve dans les tons argentins de sa dernière manière ; à son exemple, il prenait un soin extrême des mains de ses personnages et leur donnait une physionomie ; il combinait aussi avec science et naturel les attitudes. Son Portrait de Léopold I , d'une grande tournure garde quelque chose des dessous noirs que Courbet avait infusés à la peinture de son temps ; mais la facture en est incomparablement solide, grave, harmonieuse.

Ce bel artiste possédait le secret de faire à peu de frais un portrait excellent, couvrant à peine sa toile par moments, comme dans le Portrait de M. Sanford, ou n'empâtant que les parties secondaires et laissant aux chairs, à la figure, à la personne morale l'accent essentiel qui répandait sur elle comme la palpitation de la vie.

Liévin De Winne eut la fortune de peindre des modèles dont le rang social et la distinction naturelle s'accordaient avec l'élégance sérieuse de son art. Il peignit presque constamment la beauté, calme et reposée chez les femmes, intelligente et nerveuse chez les hommes, des classes élévées de la société. Dans une autre sphère, des magistrats, des savants, des hommes de pensée l'avaient également élu, comme le peintre par excellence des habitudes recueillies de l'esprit.

C'est, chez la plupart des artistes, vers cette époque, un sentiment assez particulier de la couleur qui domine; et cette couleur est grasse, étalée, nourrie. De conventionnelle qu'elle avait été chez les peintres de la période antérieure, elle s'est faite expressive par les valeurs du ton et les énergies de la touche. Les matérialités de Courbet ont creusé un abime entre cet art nouveau, d'une sensualité saine mais un peu grosse, et l'art aristocratique du passé. De plus en plus, on est porté à peindre les belles peaux

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