‹ L'Ecole belge de peinture, 1830-1905Chapitre 16 sur 32 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Hippolyte Boulanger, vers ce temps, s'occupait de découvrir les environs de Bruxelles; un jour il s arrêta à Tervueren; il n'en devait jamais sortir. Les journées étaient trop courtes, au gré de son désir, pour exprimer les silences du bois, les rumeurs de la plaine, les aspects variés de ce joli pays brabançon qui se renfle en ondulations, s'étale en surfaces planes et tantôt forestier, tantôt prairial, offre à l'artiste de si multiples ressources. C'est qu'il aimait d'une réelle tendresse ce coin de terre vraiment paysan, dont les villages semblent verdir, oubliés sous les mouses, et qui voit le soir, en ses plates étendues, se mêler si grandement au ciel le geste de ses travailleurs.

Nourri de l'art des maîtres français, le jeune novateur s'appliqua, dès l'abord, à noter le caractère des heures et des saisons. Les matins légers et roses, les midis lourds, le déclin solaire aux pentes refroidies du ciel sont sa constante dilection. Ce fut l'imprévu de son œuvre d'apporter une observation subtile des nuances et de la sensation qu'on ignorait encore. Après son Paysage avec animaux, en i863, on le retrouvait à l'Exposition des artistes belges avec une I^^ne d'Aiiderghem que lui achetait un artiste de goût, Jean Robie. Cependant l'universelle attention du public et de la critique ne devait dater que du Salon bruxellois de 1866, où il apparut avec quatre tableaux d'un naturisme enivré. Un Marais à la Hulpe, Au bois du Roi de Tervueren, Fin

d Automne et Hiver montrèrent sous des pâtes fortement truellées, avec une sonorité hardie des valeurs de ton, le nerf d'un paysagiste à part. Largement discuté pour ses vermillons purs, ses verts crus, ses cadmiums jetés tout vifs et braséants sur la toile, Boulenger entra dans la notoriété avec effraction. On sut qu'il y avait là-bas, dans une bourgade, un original qui prétendait n'accepter pour maître que la nature et fièrement faisait de l'art qui ne se vendait pas, par mépris pour l'art d'école, qui de tout temps avait trouvé des acquéreurs.

Il se replongea plus avant dans la solitude et le travail. Toute la semaine campé devant ses paysages, il ne quittait Tervueren que le dimanche; la diligence, à caisson jaune, halée par trois ronsins sautillants, l'emmenait, par la chaussée à travers le bois, jusqu'au cœur de la ville. Aux concerts de Dupont, il aimait s'emplir de musique l'âme et les oreilles, ce grand amoureux de nature et d'art qui entendait Beethoven à travers le vent, et le vent à travers les symphonies que jouait l'orchestre. Le soir, il allait dîner dans une des tavernes de l'Ixelles d'alors; des amis s'y attablaient avec lui devant une nappe que d'une main fiévreuse il retroussait parfois pour dessiner sur le marbre, d'un bout d'allumette charbonnée, une figure de Millet ou un dessous de bois de Rousseau. L'œil biglant, un souffle large aux narines, jetant les mots â coups nerveux, tout vibrant de vie, de passion, et de foi dans son art, il apparaissait là vraiment une force.

Les œuvres se pressent dans la période heureuse qui s'étend de 1866 à 1870. On n'en peut ici citer que quelques-unes : le Fourré dans le parc dn roi, les Vieux étangs, la Messe de St. Hubert, le Laboureur , la Mare de Duysbourg, le Lavoir à Robiano. Il ne sort pas de ce petit village de Tervueren qu'en bon ouvrier de la glèbe, il retourne dans tous les sens, éventrant le

champ en large et en long et lui faisant suer un riche rendement d'impressions saines, filles d'une contrée où croissent en abondance le blé, le navet et la pomme de terre.

Un roman de cœur, à quelque temps de là, se dénoue par le mariage. Lui qui si longtemps ne connut que le relai à l'auberge, il possède enfin, tout au bout d'un jardin qui est le sien, un vaste atelier prenant jour sur les champs et où il met les dernières touches aux toiles qu'il rapporte du dehors.

C'est vers ce temps qu'il termine son Allée des Charmes, un brouillard d'or fauve et de verts rouilleux où décroît une file de troncs déjetés et moussus. On ne lui connaissait point encore ces grands accents de nature, cette force concentrée et tranquille où tout à coup se faisait sentir la maturité d'un tempérament qui l'égalait aux plus admirables maîtres de la France. Cette belle page fit sensation à l'Exposition bruxelloise de 1873. VI Allée des Charnues est, à cette heure, au Musée de Bruxelles à côté de la Vue de Dinant, de la Vue d'Hastière et de \ Inondation, marquées toutes trois du sceau de l'apogée.

L'école de Tervueren attesta là définitivement sa vitalité puissante. Le jour on se dispersait aux champs ; le soir on se réunissait dans un cabaret pour dessiner, en fumant une pipe, d'après de calleux rustauds ou quelque pastoure qui acceptaient de poser. Il y avait là Joseph Coosemans, qui, d'abord timide élève, devait acquérir par la suite une légitime réputation. Porte à porte avec eux vivait un autre peintre, animalier celui-là, Jules Montigny et qui faisait un art sincère un peu terne.

Le maître s'appliquait beaucoup au dessin : ses portefeuilles étaient remplis d'expressives silhouettes, tantôt détachées d'un trait léger, spirituel, tantôt soulignées d'ombres largement massées. Tel de ces rapides fusains avait le relief estampé et le nerveux

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H. BoULEXGER, L'Avenue des ehaniies, à Ter\ueren

(Musée de Bruxelles)

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modelé des plus belles impressions peintes. Par moment, la gravité des attitudes, le trait appuyé, la simplification du détail faisaient penser aux sévères, fortes et primitives figures de Millet.

La mort, derrière la haie, guettait ce front pensif, absorbé dans sa recherche d'une manière définitive. Des esquisses prises sur nature, quelques tableaux laissés en suspens, nous montrent les commencements d'une transformation qui ne put s'achever : il semble que le peintre, comme par un pressentiment de sa fin prochaine, ait voulu nous léguer dans ses œuvres suprêmes le testament de son âme, au moment de ses derniers stades. Il recherche alors les eftets subtils, l'émail des tons, les transparences, les dessous légers, l'esprit et la grâce de la touche. Sa peinture se fait souriante, sous une surface fleurie. La Vue d' Hastières, page de la dernière heure et vraie volupté pour les yeux, dit bien, en ses ondoyants arcs-en-ciel et ses pluies diaprées de lueurs, le caprice d'un artiste qui se complaît aux paradis artificiels et mêle un peu de mirage à la réalité.

Les ciels qu'il fait à cette époque trahissent une sorte de soif maladive de la lumière; il l'absorbe et s'y roule comme si, averti qu'elle allait bientôt cesser pour lui, il avait résolu de s'ensevelir sous une apothéose de clartés. Roses comme des fleurs mystiques, les nuées se défont et croulent par dessus les plaines qu'il nous montre se perdant dans la profondeur gris-perlée des horizons ; et l'on pense à ce beau jour de vie qui lui aussi va se dissoudre dans les ombres d'un déclin prématuré.

Hippolyte Boulenger avait trente-sept ans quand il mourut à Bruxelles, en juillet 1874. Si courte qu'ait été sa vie, il a laissé des traces innombrables de son passage. Presque toutes les récentes initiatives de l'école naturaliste en Belgique se sont engendrées de ce taureau frappé entre les cornes et dont le sang, pareil à celui de la fable virgilienne, s'est perpétué dans un vol frissonnant déjeunes abeilles.

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