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CHAPITRE IX

Quelques artistes gardaient, dans son intégrité, la religion de la belle couleur luxuriante et chaude qui, à travers le temps, avait été le trait dominant des peintres flamands. Au premier rang figurait Alfred Verwée, remarqué dès son début en i863 pour une toilevigoureuse représentant des Aiiimaiix en prairie. Un Verger, qu'il exposa au Salon de 1866, confirma les espérances que son premier envoi avait fait naître, et, en 1869, la riche fleur de son tempérament éclata dans X Etalon.

Dès ce moment, sa voie est tracée; il ne s'en départit plus. Et la Réeolte dans le Nord de la Flandre (1872), \ Attelage zélandais, les Bords de VEscant, la Prairie aux Coquelicots (1875), les Chevaux, Environs d'Ostende (1878) l'acheminent, par une sûreté de pratique chaque jour plus grande, à cette œuvre maîtresse, X Embouchure de r Escaut, qui, au Salon de Paris de 1879, impressionna si vivement les artistes français et fut à Bruxelles l'une des grandes séductions de l'Exposition rétrospective. C'est que l'artiste, dans sa représentation de la contrée flamande, avait su figer la sensation de matérialité plantureuse et de robuste animalité qui se dégage de cette terre maintenue par les humidités de l'atmosphère dans un verdoiement perpétuel. Il en avait exprimé la fécondité, les sèves généreuses, l'effervescence en d'intenses colorations miraillées où s'accordaient les lumières du ciel, les robes chatoyantes des bestiaux, les ombres émeraudées du

sol. Ce qui dominait ici, c'était la santé prodiguée jusqu'cà l'exubérance, le goût et la recherche de la puissance, l'aptitude à peindre la grasse existence sommeillante de la bête, un riche instinct à l'aise dans une peinture solide et nourrie, puis encore la sensibilité de l'œil reflétant comme un miroir l'infinie variété des tons, la faculté d'exprimer la réalité, sous un angle spécial, à travers le mirage coloré du cerveau, enfin la sensualité d'un praticien mettant à son exécution cette caresse qui donne aux objets la vibration et l'électricité de la vie.

Alf. Vervvée est une des somptueuses organisations d'artiste de la période contemporaine; il se plait à réaliser l'impression d'une terre grasse de sucs et vastement nourricière; on sent chez lui le rajeunissement perpétuel du monde, le renouvellement des genèses, l'intarissable fécondité des sols alimentés par des filtrations pluviales. Sa vision est bien celle d'un Flamand, couvée par une âme flamande. Une impression de santé physique et morale s'échappe de ses toiles, prédisposant à mieux recueillir cette saveur particulière des Flandres qu'il a su mêler à ses pâtes. Il a le tempérament tranquille et fort, la contemplation sans fièvre, l'activité égale des gens de sa race ; et ces particularités se reflètent dans une exécution abondante et soutenue, sur laquelle la lassitude n'a point de prise.

L'élargissement apporté par Joseph Stevens dans la peinture d'animaux proprement dite, il l'apporta dans la peinture du paysage où l'animal tient une place. Chez lui, la viande animée ne joue plus un rôle secondaire comme dans les idylles des successeurs d'Ommeganck, ni un rôle distinctif, comme dans les œuvres plus synthétiques de Louis Robbe ; elle fait partie intégrante de la rusticité qui l'entoure; elle est comme un produit spontané et comme une formation immédiate de la terre. On sent que ce sont

les énergies de celle-ci qui lui ont communiqué son ampleur, sa belle fleur rouge de vie, sa magnificence de forme et de ton. L'artiste a donc peint son pays tel qu'il l'a vu, riche en pâturages et conséquemment en bétail, sous son double aspect prairial et animal, parmi des ciels agités et tourbillonnants, des verts lustrés par le lavage des grandes pluies, des terres assombries et couleur de café brûlé, sur lesquelles pèse la densité des atmosphères.

Des maîtres comme Dubois et lui sont en relation directe avec l'instinct de la race. J'ai pu les comparer à des vaches au pré, nourries des sèves vives de la terre. Alfred Verwée, avec ses admirables yeux ivres de la beauté fleurie des prairies, de la courbe balancée des grands nuages passant comme des gabares d'argent au large des ciels de Flandre, fut vraiment, dans toute sa puissance, un peintre optique. Il le fut avec tous les prestiges qui résultent de ces dons incomparables, spontanéité et abondance de l'afflux nerveux, sensibilité de la fibre oculaire, exaltation du sens de la couleur et de la perception lumineuse. L'image retentissait en lui, vibrante et sonore, animée de la vie mobile que lui prête l'ondoiement de la lumière. A peine ressentie, elle se formulait dans sa forme coloriste avec une densité matérielle et une plénitude du ton qui étaient les rythmes essentiels de cet art sain et vigoureux, épargné par les visées trop subtiles.

Presque toujours c'était, parmi le vert intense et lustré de la grasse savane flamande, rafraîchie d'ondées fréquentes et toute amoitie de buées, la large tache massive du taureau aux rousseurs dorées, aux flancs couleur de l'ardent automne, ou les blancs hàlés de la génisse, les noirs bleutés de la vache laitière pesamment traînant ses mamelles. Une sève grasse, les sucs d'une terre plus que nulle autre généreuse en chyles, aboutissaient à cette chair fleurie, à ces cœurs et à ces pétales d'une flore animale qui, au

hasard des errances, s'effeuillait ainsi que des bouquets dans des jardins de lumière et de vie. De fluides, d'humides atmosphères les baignaient, échauffées d'une clarté moelleuse et brillante, de cette clarté entre deux nuages où le soleil semble se dissoudre en des argents liquides, en des blancs gras de barytes et qui était la prédilection de ce grand peintre si pénétré des intimes et mystérieuses vertus de la glèbe natale.

Après avoir séjourné un peu de temps, à la période des débuts, dans les sourdines du gris qui réglaient alors la commune recherche des artistes, Verwée avait trouvé le mode qui s'accordait le mieux avec son expansif tempérament de coloriste et ne cessa presque plus de peindre des paysages qu'enveloppait une large coulée de lumière tempérée, merveilleusement suggestive des graves et tranquilles magies du ciel flamand. Elle passa sur ses toiles comme un fleuve d'or et d'azur, aspiré de ces étendues marines qu'on sent toujours à la limite de ses pâturages. Elle lui procura à la fois la force et la finesse du ton, des valeurs puissantes et veloutées, le somptueux accord de la forme animale avec le décor prairial. Quelquefois, lignant les rives d'une bande vermeille, un long rais s'étend et soleille, réveillant le vermillon léger des toits d'un hameau, allumant de coruscations furtives le vert chantant des herbages. Ailleurs, l'étain froid d'une eau fluviale luisarne au bas d'une architecture de nuages. C'est l'habituelle symétrie de ses campagnes ; elle lui a suffi à exprimer les forces de la nature ; une pensée d'éternité se dégage des inépuisables réservoirs de vie auxquels s'alimente ici le troupeau. Nous sommes dans la genèse primordiale et infinie.

Alfred Verwée, à travers ces sensations de puissance et de durée, communicjua puissamment l'émotion de la Flandre pastorale. Il la peignit d'une âme enivrée et panthéiste pour qui la

Constantin Meunier, Le retour des mineurs

(Coll. df M>" V'»-' C. Meunier. Uruxelles)

terre était l'universelle matrice, l'alambic sacré des formes. Il la peignit surtout d'une âme flamande, inexprimablement ouverte aux impressions spéciales que fait naître un pays de grand vent et de grandes eaux sous des ciels spacieux où la lumière est concentrée comme un regard entre des paupières doucement songeuses. Le souffle large de la mer est l'hôte de ces latitudes dont il tonifie les atmosphères, auxquelles il imprime une vie mouvante et sonore. Sous sa brusque haleine, l'onduleuse plaine verte remue comme une soie miraillée, comme une Golconde de prases et d'émeraudes. C'est le charme de cette maîtrise opulente de ne pas séparer la poésie de la réalité et de les fondre plutôt dans une expression magnifique et définitive. Verwée, dans l'histoire du naturisme, restera le poète de la force heureuse. Je rapproche intentionnellement ces deux mots qui me paraissent résumer l'intime caractéristique de son mâle et original talent.

Comme Dubois, comme Artan, comme Heymans, comme Claus, il eut, au surplus, la volupté de peindre. On aperçoit qu'en cédant à la nécessité d'exprimer la joie des choses qu'il était dans son tempérament de ressentir si vivement, il rechercha lui-même la joie à la fois matérielle et idéale du beau morceau bien venu, des riches pâtes estampées par le coup de brosse, de la toile retentissant aux heurts pressés de l'exécution comme une voile dans le vent. Il s'égale dans le travail aux plus beaux maîtres ; il les dépasse quelquefois par la trouvaille spontanée de l'effet et de la grâce libres, la hardiesse et la décision d'une main qui ne laissait pas à l'émotion nerveuse le temps de se refroidir.

Alf. Verwée fut un des peintres de cette période glorieuse que signala, en Belgique, le retour aux origines, aux qualités fondamentales de la race et qui s'illustra des noms d'Alfred et de Joseph Stevens, de De Braekeleer, d'Eugène vSmits, de Boulenger. Il

s'attesta comme eux un impeccable et splendide ouvrier gardant dans son intégrité la religion de la belle couleur luxuriante et chaude qui, à travers le temps, avait été le trait dominant des peintres flamands.

Un peintre nerveux, inégal et intéressant, ter Linden faisait penser à Courbet et parfois à Millet. Mais, soit qu'il peignit la sauvagerie d'un vieux jardin abandonné, la tristesse des petits enclos urbains envahis par la neige, l'épanouissement printanier des premières feuilles dans les bois, la décrépitude d'une vieille femme assise à son rouet, l'apparition d'un long fantôme entouré de voiles dans le coup de lumière d'un escalier, on sentait un esprit sensible et distingué.

Alfred de Knyff, lui, était un maître tranquille et grave. Comme il vivait à Paris et qu'il peignait surtout les campagnes de France, il sembla s'être détaché de cet art belge dont il demeura, néanmoins, une des plus intéressantes figures. Sa pénétration de la nature était vive et sincère : il aimait les landes, la mélancolie des grandes plaines, la sévérité des horizons prolongés. Ses ciels légers et fins ont la clarté translucide des émaux et ailleurs s'engrisaillent de buées humides. Des bœufs d'un pas pesant foulent l'aire : un pâtre les mène; et ce sont les uniques passants de ces vastes latitudes. Une âme de vrai paysagiste s'exprimait là avec force et élégance, d'un sûr talent de peintre.

Une femme, une artiste personnelle, Marie Collart, s'était fait, en dehors des groupes, une voie où elle marchait seule, avec un instinct des intimités rustiques. Dès ses débuts, elle annonce ce qu'elle sera par la suite, un esprit ouvert au sens mystérieux de la nature, une âme attentive et recueillie, un peintre d'une exécution virile sous une grâce de sentiment toute féminine. Elle expose, en 1866, deux tableaux, des rac/ies dans nue prairie et un Verger,

qui contiennent en germe les belles qualités de poète et d'ouvrier qu'elle fera paraître plus tard. C'est déjà, en ce temps, une prédilection particulière pour les petits coins silencieux, les pacages clôturés de haies, la compagnie des grands bœufs vautrés dans les herbages. Elle ne se lassera pas de raconter l'humble vie des pâquerettes et des renoncules ; une tendresse la ramènera constamment vers la paix profonde des vergers; elle aimera la terre à la façon du paysan jaloux d'une possession qui comble sa vie.

Etudiez son œuvre; il en sort comme une bonté naturelle; c'est l'expression d'un cœur qui n'a jamais varié et qui, en peignant la campagne, peint du même coup son rêve de vie paisible. Il y a dans cet art une si grande sensibilité que l'émotion qui s'en dégage fait presque oublier le charme de la main-d'œuvre ; ce n'est qu'après avoir absorbé dans une longue contemplation la douceur des choses qu'on s'avise de regarder le fini savant de l'exécution. Il semble que les paysages aient poussé feuille par feuille sous son pinceau, tant ils ont gardé l'aspect de la nature.

Marie Collard est bien ainsi de la famille de ces artistes ingénus qui ont noté dans la représentation des choses leurs propres sensations. Elle a vécu dans un coin de la campagne brabançonne, ignorante du chemin de fer et de la ville. Son art attendri et grave transcrit dans une langue simple, d'une couleur et d'un style particuliers, la mélancolie et la placidité des petits villages qui prolongent la banlieue de Bruxelles. On croit retrouver chez elle la descendance du vieux Breughel et de Van Ostade ; comme eux elle s'intéresse prodigieusement aux occupations rustiques. La cuisson des aliments destinés aux bêtes lui semble aussi importante que la confection d'un mets royal. Elle vit de la vie de ses paysages et de ses paysans, faisant cause commune avec eux contre le propriétaire, ayant leurs goûts, leurs idées, leur

existence végétative. Ses chaumines sont ressemblantes comme des portraits : on les sent modelées sur la tenue intérieure de la maison. Et elle fait venir à l'esprit cette pensée de Balzac contemplant un triste tableau d'hiver où montait une maigre fumée de maisonnette : « Que font-ils dans cette cabane ? A quoi pensentils ? Les recettes ont-elles été bonnes ? Ils ont sans doute des échéances à payer. >>

Millet avait fait une impression profonde sur l'artiste au temps des débuts ; elle le rappela d'abord dans des morceaux de pratique violente où reparaissaient jusqu'à ses sujets familiers. Mais cette influence fut passagère : elle ne prit bientôt plus conseil que de la nature, et dès le salon de 1886, où elle apparut avec deux toiles d'une allure toute personnelle, elle demeura le peintre d'une perception directe de la campagne. En 1869, quatre tableaux nouveaux : Temps gris, Premiers jours de printemps, le Fournil, la Source, révélèrent la fraîcheur et la variété de ses sensations. C'était une fleur de santé franche à laquelle on n'était pas habitué ; une odeur de rusticité s'y respirait à pleins poumons ; la critique comprit qu'elle avait affaire à une conscience. Puis le Vieiix Verger et le Paysage d'hiver, qu'elle expose à Bruxelles en 1872, signalent un développement des qualités originelles ; elle termine ensuite pour le salon de 1875, ces deux pages impressionnantes : le Fond de Calevoet et X Ancien chemin de Beersel ; et tout à coup Cerisiers en. flettrs et \ç. Soir (1878) sont comme le signal d'une riche et féconde maturité.

Il n'aura manqué à cette artiste modeste, savante et émerveillée qu'un sens plus pénétré de la lumière pour être de son temps. Elle ne le précéda ni le suivit, elle appartint à celui qu'elle portait en elle et qui fut aussi le temps des petits maitres naturistes de la Hollande et des Flandres. Elle n'en restera pas moins dans

l'histoire de l'art contemporain en Belgique, comme l'une des personnalités les plus franches du tableau rustique.

Un jeune peintre, Jules Goethals, qui avait débuté comme elle, au salon de 1866, traitait alors le paysage avec une religion de primitif, attentif à la lumière, à l'ombre, à la qualité des atmosphères. C'était également une contrée familière et longuement pratiquée qu'il se complaisait à peindre : en 1866, il expose un Effet de ph lie ; en 1869, un Vevgey et un Soleil couchant; en 1872, un Effet de 7teige et un Soleil levant (Nieuport). Puis on le retrouve au salon de 1875 avec un Soleil couchant (château de Montaigle), une prairie de Haarlem et, au salon de 1878, avec une Vue de Spaarudain. Il compte au rang des hommes de bonne foi qui ont fait de l'art une sorte de cas de conscience.

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