CHAPITRE XI
Un artiste, un grand artiste apparaît vers le même temps que les maîtres qui, en Belgique, renouvelèrent le sens et le caractère de l'art. Il figure parmi les fondateurs de la Société libre des Beaux-Arts : déjà, à cette époque, son œuvre est celle d'un artiste insoumis et qui méritait d'être classé parmi les anges maudits de l'idéal. Son labeur est considérable comme sa personnalité et celle-ci, presque dès le début, lui valut une sorte de célébrité réprouvée qui, avec le temps, devait s'imposer comme une gloire.
Félicien Rops avait débuté parla lithographie; mais bientôt une forme d'art rapide, souple, légère le requérait. On sait avec quelle curiosité tourmentée d'alchimiste manipulant le grand œuvre il traita l'eau-forte. Il s'y décéla un incomparable inventeur d'effets et par là même un peintre qui se souvenait d'avoir fait longtemps de la peinture, et y apporta les plus belles qualités des maîtres-peintres de son temps.
Certaines individualités se refusent à un classement rigoureux: si Rops manifesta une prédilection pour le cuivre préférablement à la toile, il y apporta de tels dons de coloriste qu'il est bien permis de l'envisager ici sous son aspect de peintre, au sens exceptionnel du mot. Son art en effet constamment apparaît celui d'un peintre étoffé, nourri, somptueux, attentif au volume et à la structure, au frisson lumineux, au radieux et terrible mystère de la beauté. Son goût de la couleur expressive égala sa passion du dessin; ils lui
furent nécessaires pour fixer, sous ses formes multiples, la passionnalité des civilisations extrêmes.
Je ne suis pas le seul à penser que ce prodigieux artiste surplombera pour le juste avenir le déclin de la majorité des gloires de son temps. Il eut la destinée des génies anormaux, prédestinés à un labeur dont les fins demeurent obscures. Son démonisme singulièrement le rattache à un concept théologique basé sur le péché, mais par surcroit il a le sens fiévreux et clair de la plus aiguë modernité. Vue d'un point de vue exclusif, son œuvre se dénonce une sorte d'énorme Messe noire : la vie et la mort en sont les protagonistes; et tout y est profané, jusqu'à l'amour. L'art seul est sauf et le situe dans la réijion des maîtres absolus ; il est simple, rationnel, classique comme l'art d'un Meunier ou d'un Rodin, ce consanguin de sa personnalité morbide.
Cette figure de Rops elle-même, au surplus, sous ses apparences complexes, est simple; elle se résume en deux caractères essentiels : le mépris des conventions et le respect de soi-même en tant qu'artiste. Même en traitant les sujets les plus scabreux, il peut se rendre la justice de ne point s'être départi de la probité de l'art. Les jeux secondaires auxquels son esprit s'amuse ont la solidité des ouvrages où il met le plus de sa puissance. Esprit entier, suivant sa volonté malgré des allures versatiles, il soumet à une loi intransgressée ses caprices les plus déréglés. Toute représentation quelconque de la vie qui sort de ses mains porte la griffe de son despotisme, en même temps qu'elle dégage la sensation aiguë d'un état de l'âme et des sens exceptionnel.
Peu d'artistes ont eu, au même degré, le don de marquer d'une estampille définitive leurs moindres productions : toujours les siennes se reconnaissent à l'esprit et à l'accent du dessin, à
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l'ampleur du trait, à ce caractère de franchise wallonne qui marque sa personnalité. Une simple indication de lui a déjà un tour mordant qui n'appartient à nul autre. Même dans les petites choses, il touche à la force et parfois atteint à la grandeur.
La pente de son esprit le ramenant perpétuellement vers la femme, il la représenta dans le mécanisme souple de son corps comme un animal irrité et superbe, avec la grâce forte des peintres de la Renaissance peignant les Vierges et les Vénus. Pas plus qu'eux, il ne connut la mièvrerie ; il sut exprimer la névrose moderne sans en être atteint ; il s'attaque à la Circé, il ne cède pas à ses sorcelleries ; même dans ses écarts, il demeure puissant et terrible. D'étranges feux intérieurs consument ses femmes ; elles sont les sœurs des sorcières qui, sur les pentes du Brocken, chevauchaient le flanc maigre des boucs. L'obscène amour pollue leur ventre écartelé en travers de l'autel, par dérision du mystère chrétien. Elles portent Sodome et Gomorrhe dans leurs rages inassouvies et rien ne ressemble moins à notre libertinage pincé de cafés-concerts. Ici, c'est bien le grand érotisme furieux des races. Un mortel rite orgiaque préside à ces démences de corybantes et de mimallones s'ouvrant le flanc par haine et regret de l'amour.
Ce serait le moment de rappeler combien le maître touche à la douleur humaine quand on le croit simplement facétieux. Son rire, lors même qu'il éclate dans des priaprées, est funèbre ; la douleur et la mort mènent les violons à travers son œuvre ; et la morgue est au bout de ses descentes de la Courtille. Sa production légère n'aura été qu'un masque à la gravité de son art en des pages comme V Enterrement an pays wallon, le Pendu, la Buveuse cf absinthe, la Vieille garde, la Messaline, la Femme au canapé, les Trois contemporains, le Vol et la Prostitution , F Innocence, la Toilette, F Attrapade, Pornokratès, la Tentation de Saint- Antoine,
à l'effroi noir de telles autres, le frontispice de X Initiation sentimentale, celui du Vice suprême, Satan semant V ivraie et les merveilleuses planches des Diaboliques . Ce sont comme les expressions variées d'un esprit profond, tragique et bouffon, qui creuse la réalité jusqu'au sang et à l'os et ne croit jamais s'être assez approché de la secrète et redoutable nature en ses intimités cachées. Rien n'y est laissé au hasard : partout, la volonté a guidé la main et lui a fait rencontrer ces traits fulgurants et concrets qui sont comme les soudaines apparitions de la Bête sur le fond enflammé des Babylones.
Rops devait être un des derniers satanisants d'un siècle qui avait eu Baudelaire et Barbey d'Aurevilly. Avec une continuité qui sut résister à l'injure publique, il célébra la liturgie du péché en casuiste ensorcelé bien plus qu'en adepte des saturnales. Satyriste âpre et désenchanté, il entra dans la vigne charnelle et y cueillit le raisin vénéneux du mauvais amour. Son œuvre est le pressoir où, sous les foulées des amants, écume un vin noir et homicide. Certes, ce fut là une étrange et funeste conception du plus beau des sentiments humains ; il resta prédestiné à n'en montrer que les perversions. Ainsi il fut du petit nombre de ces artistes absolus qui façonnent le monde à leur image spirituelle. Les êtres et les choses, en sortant de son cerveau, subirent la marque impérieuse de son génie; il les transfigura dans un accent intense, passionné et péjoratif qui leur donna le relief déterminatif et ne s'égala à aucune empreinte connue. Il arrivera un jour où l'on s'habituera à considérer un tel artiste comme une des cérébralités les plus extraordinaires de l'époque. Rops eut l'éclat de rire d'un Aristophane et le sardonisme contrit d'un Holbein dans ses Danses des morts. Nul n'est descendu plus avant au mystère original : il a touché au limon humain pour en extraire la
fleur d'un art effrayant et corrompu. Quand, par exemple, on médite sur le sens de ce chef-d'œuvre, la Tentation de Saint Antoine, on ne peut méconnaître qu'il y ait là un symbole consternant comme seul un très puissant esprit était capable de le concevoir. C'est la glose des désagrégations morales d'un temps qui se soumet à la suprématie du principe féminin. L'hétaïre, incarnation de la muliébrité dans les sociétés effrénées, obscurcit la lumière des penseurs et des saints sous le rayonnement effronté de son flanc. Christ, tombé de la croix où, à sa place, la courtisane et l'histrionne ouvre ses bras au genre humain, marque la souffrance tournée en dérision et le règne triomphant de la bête.
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