‹ L'Ecole belge de peinture, 1830-1905Chapitre 24 sur 32 · X. MliLLKRY, A l'ik' do Marken (dessin · texte numérisé non relu

X. MliLLKRY, A l'ik' do Marken (dessin

à reprendre 1 ebauchoir qui avait été son premier outil, c'étaient les corrélations de l'homme voué à l'éternel servage des machines avec les mortelles atmosphères où se dépensent sans trêve ses activités. Dans l'usine, la fabrique, la mine, l'être humain revêt une grandeur morne de déchéance. Brûlé par le feu, les vertèbres saillantes sous la peau desséchée, ne respirant que les poisons d'un air saturé de carbone et de limaille de fer, il s'apparie à la longue à une sorte de bête farouche en qui l'humanité n'est plus perceptible qu'à la faculté de souffrir avec une résignation plus passive. Et c'est justement ce caractère d'acceptation silencieuse qui, perçant à travers les figures du maître, leur donnait, en dehors des mérites de la réalisation plastique, une portée humaine et sociale, supérieure à ce qui avait été tenté jusque là. Il évoquait, en ces foules misérables, le cri de la chair souffrante, mais aussi l'indomptable vaillance qui, au fond des poitrines ravagées, perpétue le sentiment du devoir. La plupart de ses toiles, éclaboussées de feu, aux creusets incendiés lançant des meutes de flammes, aux charpentes dressées comme des gibets, aux fuligineuses perspectives de cavernes et d'abîmes plongeant en des agonies de lumière, étaient pareilles aux fragments d'une épopée, bien moderne celle-là, et où l'inexorable monde des machines aurait figuré la menace toujours pendante des plus noires conjonctures autour du héros, l'obscur prolétaire, sans cesse aux prises avec la mort. Telle qu'elle se manifestait, cette réunion d'œuvres d'un artiste exceptionnellement doué pour exprimer avec puissance et grandeur un état de l'humanité contemporaine, fut justement considérée comme une des plus intéressantes manifestations de l'art national.

Xavier Mellery aussi, avec un esprit et un tempérament différents, avait recherché les créatures simples, demeurées aux limites de la haute vie sociale. Des affinités le portant vers les

humbles et les ignorés, il exprima, avec une sympathie émue, le délaissement des vieilles gens, la mélancolie des logis où régnent les ombres, le silence du déclin chez les êtres et les choses. En Italie où l'avait mené son prix de Rome, il s'était d'abord absorbé dans l'étude des maîtres de Venise. Véronèse, avec ses flambaisons de coloris et son idéal de pompe aristocratique, le stimulait moins que Gentile Bellini, Masaccio et Carpaccio. Ceux-ci surtout caressaient en lui la prédisposition à une certaine gravité silencieuse dans l'attitude et l'expression des figures. Ainsi se révélait déjà l'imprescriptible sens d'un art simple qui, depuis, a donné à ses ouvrages un caractère de si loyale sincérité.

Cependant son retour ne devait pas être attristé par le tourment des obsessions qui hantèrent tant de jeunes peintres rentrés au pays. Quand il exposa pour la première fois, on remarqua que la décision de son style lui venait de la nature plutôt que de la persistance des souvenirs. C'était cette Mère des Gracques, aux accents de réalité surprise et qui décelaient l'étude du type romain dans sa rudesse populaire. Le tableau, en effet, avait été exécuté à Rome : les compréhensifs n'eurent pas de peine à y discerner la genèse d'un art savant à la fois et naturel.

Une des places publiques de Bruxelles devait témoigner plus tard de son aptitude à dégager les permanences à travers le contingent et le transitoire. Entre le palais d'Aremberg et l'église du Sablon, se développe un square bordé d'une ferronnerie pittoresque; de distance en distance, des colonnettes supportent des statues de gens de métiers et de corporations; et toutes ces statues réunies recomposent la physionomie des anciennes industries de la ville. Ce fut à Xavier Mellery que le gouvernement confia le dessin des figures. On le vit alors fouiller les archives et les bibliothèques ; mais il fréquenta surtout les échoppes et les

J. De Greef, Les niciilcs (Cn]l i\v M. Fr. Toussaint, Bruxelles)

greniers du peuple qui seuls pouvaient lui révéler le geste et l'attitude de l'artisan. Rien ne sent moins le théâtre que cet ensemble : non seulement le type historique y est sagement reconstitué avec les particularités de chaque genre de travail; mais il semble se continuer dans la vie présente. C'est que, vraiment, il contient en substance une des formes de l'humanité qui ne périssent pas.

Un séjour que, vers 1879, il fit à l'île de Marken et en Zélande, exerça une influence heureuse sur son art. L'artiste se retrouvait là dans une atmosphère sérieuse et cordiale qui convenait particulièrement à sa nature d'esprit. Il fut attendri par la fleur de vie honnête, épanouie sur les fronts, à l'ombre des vieilles mœurs candides. Au contact de ce peuple songeur et grave, se fortifia le penchant qui l'entraînait à refléter la nature sous un aspect pensif. Peut-être y prit-il aussi le secret d'une grâce naïve qui désormais se communiqua à son interprétation de la femme et de l'enfant. Elle demeura mêlée à sa recherche du caractère, à sa volonté de caractériser fortement le type, à son besoin de rendre sensibles les intimités de la vie dans un ordre de sujets familiers, généralement empruntés aux mœurs du peuple. Il sut élever jusqu'au style l'apparente vulgarité des conditions subalternes de la vie. Un portefaix, un paysan chargeant ses fumiers, un braconnier appuyé sur son fusil prennent, à travers son dessin nerveux et décidé, une plastique mâle et fière. Il est de ces artistes qui imposent à la nature le despotisme de la vision qui leur est personnelle. Sa manière, une fois qu'on l'a étudiée, s'imprime inoubliablement dans la mémoire : il marque le réel d'une estampille qui ne permet pas de confusion.

Une certaine gravité mélancolique est inséparable de son œuvre; on sent qu'il attache un sens sérieux à la vie. Ses hommes

ont le sentiment du devoir; ses jeunes femmes inclinent au silence des âmes repliées sur elles-mêmes. Avec de pareilles prédispositions, on s'attendrait à des formes émaciées et pénibles. Au contraire, le peintre a le goût de la belle santé; la déchéance physique du corps n'est pas chez lui la conséquence nécessaire de l'humilité de la condition. Ses ouvriers, ses paysans, ses filles de ferme dénoncent le robuste tempérament sanguin des Flandres; jusqu'en ses béguines, on sent couler une sève riche et il aime modeler la nudité enfantine dans une chair potelée et rubénienne. C'est qu'il se rattache lui-même à cette vieille race flamande, saine, grave et plastique. Même les figures allégoriques auxquelles l'incita un esprit resté sensible au rythme sévère et noble des maîtres de la Renaissance, gardent chez lui un caractère de réalité sanguine et robuste. La force et la grâce sont leurs signes essentiels dans les attitudes à la fois souples et solides qu'il aime éployer sur des fonds d'or. Rappelez-vous ce merveilleux poème des Heures, du Musée de Bruxelles : elles forment le cercle et tournent autour du Temps, d'un rythme grave et dansant. Il semble, à voir ces belles filles aux bras nus et aux lombes puissants, qu'on assiste à une ronde de moissonneuses après l'accomplissement des rites sacrés.

On lui a reproché l'aspect gris de sa peinture. La lumière, en effet, n'y ruisselle presque jamais ; il l'entrevoit à travers des sourdines et l'égoutte en clartés a pâlies silencieuses, comme ses personnages. La mobilité des choses soumises à de brusques variations comme l'eau, le ciel, les heures du paysage, ne correspond pas à son talent attentif, appliqué et lent. Il est l'homme des impressions patiemment dégagées, d'un certain mystère de la vie graduellement élucidé, des mouvements dont il est permis de suivre trait par trait les passages successifs. Quelque chose de la placidité des portraits de Holbein, de Fourbus, de

Cranach, semble régner en ses personnages, d'une apparence parfois archaïque en leur calme concentré.

Une impression surnage dans l'ensemble de sa production : le silence. Il affectionne les banlieues, les béguinages, les oratoires, les chambres closes, les coins d'ombre et de solitude où la vie agonise. Le bruit, la turbulence du geste, la passion expirent dans le calme assoupi de son œuvre, comme au seuil d'un lieu d'apaisement. Vous ne trouverez point chez lui d'attitudes violentes, mais des mouvements rythmés. Un peu de songe s'attache à tout ce qui sort de sa main et trahit les habitudes contemplatives de son esprit. Cet artiste d'une physionomie si à part, vit dans un atelier perdu aux extrémités de la ville, loin du monde, avec la gravité pensive d'un homme à qui l'art suffit et qui s'écoute vivre intérieurement.

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