‹ L'Ecole belge de peinture, 1830-1905Chapitre 27 sur 32 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Cependant le grave et attentif Léon Frédéric disait la terre et ses industries. On revit les plateaux et les grands ciels de l'Ardenne, délaissés, depuis Fourmois et Kindermans, pour les intimités du paysage rural. La forme profonde d'une genèse, avec cette âme vraiment tellurique, recommença, le spacieux et primordial dessin des glèbes accordées aux mouvements de la planète. Frédéric, d'un sens virgilien, y sut adjoindre le rite des labours, des semailles et des moissons. Il fut peut-être, des peintres de ce temps, celui qui le plus continûment chanta le solennel et doux poème du sol à travers les aspects alternés du travail ; il en décrivit, avec un culte précis et savant, les Georgiques. Toutefois sa vision est nette, appliquée et textuelle plutôt qu'inspirée. Il synthétise moins qu'il ne particularise et son art par moment semble d'un patient, volontaire et admirable imagier plutôt que d'un peintre de belle matière coloriste. Il possède une science sévère et sage. Personne ne compose mieux. Chacune de ses pages est ordonnée avec plénitude, sinon avec ampleur, et le sol, le mont, la plaine y ont une rigueur géologique comme une anatomie.

La terre, pour un tel esprit, est un organisme vivant dont il faut marquer les os et la charpente ; il s'y appliqua en sagace et scrupuleux dessinateur. Mais parfois la pulpe manque, le lumineux et frémissant duvet qui vient du coloris et met sur une toile les sensibles et mobiles apparences de la vie. Le vent, la clarté, l'efflux

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G. Yanaisu, Saint Lir\iii en inandrc (Musée de Gaud;

magnétique n'agitent pas ses paysages si étonnamment linéaires et où s'arrête le pouls du monde. Les nuages sont en place, la rivière emplit son lit, tout le signe extérieur de l'éternité de la vie est indiqué à profusion, et pourtant l'heure est immobile et rien ne bouge.

L'œuvre de Léon Frédéric s'impose avec force; elle est homogène à la fois et variée; elle dérive d'une suprême conscience. Les rythmes sacrés du travail lui donnent la signification religieuse d'une sorte de perpétuelle fête panthéiste, magnifiant les forces, Dieu et la créature dans ses rapports avec la terre. Elle prend par là l'ampleur et l'unité des ouvrages auxquels se reconnaît l'invention d'un grand artiste. S'il n'a pas créé un type d'art concret à la manière d'un Millet ou d'un Meunier, son lucide esprit d'observation lui a permis de réaliser, dans sa vérité générale et ses particularités physionomiques essentielles, l'homme et la campagne wallonne.

Une suite, au Musée moderne, les Ages du paysan, a une beauté rude d'humanité élémentaire qui atteste la sincérité de cet art réaliste, simple et volontaire. Elle continua pour lui la série du Paysan mort, du Repas des funérailles, des Boëchelles. Line ligne de mentalité claire, dès le début, lui avait tracé la voie : dès les Marchands de craie, il présente cet aspect moderne de l'artiste social, préoccupé des conditions et de l'inégalité des destinées humaines. Dans les cartons et les toiles où il déroulera les rites du labour agricole, c'est encore l'humanité inférieure qu'il représentera, le prolétaire, l'ouvrier des sillons, mais accordés à la splendeur des paysages. Il en demeura ainsi à la fois paysagiste et humaniste. Toujours, d'ailleurs, une nette perception de la vérité constante, nécessaire à l'œuvre d'art, le désintéressera de l'anecdote et de la fausse sensibilité. C'est à de tels signes que se

peuvent mesurer l'importance et la signification d'un artiste aussi considérable.

Cependant un goût singulier d'allégorie devait l'incliner plus tard vers des sujets où tout à coup se révéla, de la part de cet observateur épris de réalités précises, l'imagination la plus luxuriante, la plus terrible et la plus poétique. Il sembla vouloir échapper à son art de notations exactes pour n'être plus qu'un conteur de paraboles violentes et tendres. Dans une grâce aimable de printemps et d'idylle, jouent, au long du babil d'un ruisseau, des ribambelles nues de petits enfants, d'une chair qu'on dirait modelée avec la pulpe des fruits et la clarté des roses. C'est l'âge innocent du monde. Mais des pas homicides foulent les jardins riants de la vie et Eden n'est plus Eden, la terre saigne et toute l'humanité fraternelle. Un artiste sensible et pensif soudain apparut là une sorte de réaliste mystique et de qui le réalisme était Imaginatif comme celui d'un vieux peintre d'anges et de paradis.

Il semble que le nom de Jef Leempoels se puisse placer ici : une certaine ressemblance avec Frédéric devait lui venir de leur penchant commun à l'allégorie. Tous deux y attachèrent un sens d'humanité abstraite et métaphorique et ni l'un ni l'autre ne furent des peintres peignant uniquement pour la sensualité de peindre. Peintre d'intimités réfléchies, minutieux et presque gothique, Leempoels surtout excella dans le portrait : il y apporta l'une des vertus essentielles qui caractérisent un Lembach, la vie secrète de la personne humaine fixée dans l'intimité et la vibratilité du regard. Une peinture mince et prudente parut l'y servir à dessein si parfois elle desservit son renom de praticien.

Le goût de l'allégorie, du reste, semble, vers ce temps, avoir passionné les grandes imaginations lyriques. Melleiy, délaissant son art d'intimités, y rapportait un rythme personnel de la figure

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