‹ L'Ecole belge de peinture, 1830-1905Chapitre 29 sur 32 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

L'àme wallonne, si perceptible chez Delville, chez Fabry, chez Levèque, nettement s'opposa à l'âme flamande dans le remarquable groupe des artistes liégeois de la fin du dix-neuvième siècle, Rassenfosse, Donnay, Berckmans, Maréchal, Rulot. Quelques uns surtout apportaient un sens figuratif des choses qui les mettait à part dans l'école. Donnay avec élégance stylisait le réel; il eut le clair dessin des maîtres de la forme et sut allier à une science ingénieuse une fraîcheur toute primitive. Il appropria à l'image le don de simplification qui est peut-être le secret du style. Son art est délicat, fleuri, tout en arabesques, d'un rythme adroit et gracieux. Il recherche le trait sans ombre, net ainsi qu'une glyphe, et dans le paysage comme dans la figure, il suggère un état de l'âme serein, noble, païen à la fois et mystique. Son invention se prodigua en mille œuvres, estampes et vignettes, toujours égale à elle-même, signalant un esprit cultivé, fertile et charmant. Quand il lui arriva d'échanger le crayon contre la plume, il y apporta un pareil don de clarté, de bon sens et d'esprit.

Berchmans peut-être se caractérise par une élégance plus souple et plus ondoyante; il possède de la grâce, de l'imagination, du goût, le sens de la modernité et toutes les qualités par quoi un artiste peut plaire. Comme Donnay, mais autrement, il a l'esprit métaphorique; il pense en aimables images; le jeu et l'amusement des allégories sont comme les dons naturels de son talent. C'est un

cerveau meublé de lignes et de formes et il y puise avec sûreté les éléments d'une œuvre qui, sans grande originalité foncière, trouve le moyen de paraître personnelle. La femme, la désirable vénusté des attitudes sans voile, lui a fourni, dans le dessin d'affiches et d'illustrations aussi bien que dans le tableau, les thèmes de dilection où se révéla sa maîtrise adroite et légère, plus française encore que wallonne.

Henri Maréchal, au contraire, se particularise par l'essence surtout wallonne de son art. Celui-là est le notateur précis et mordant des quartiers d'industrie et de misère, dans cette grande forge turbulente et terrible qu'est Liège. Je ne vois à lui comparer, pour l'intensité et la pénétration du sentiment, que cet autre poignant artiste, le bruxellois François Beauck, d'une âme toutefois plus farouche et plus tragique, comme trempée aux ondes morbides d'un moyen-âge. Tous deux sont des humains et des sensibles; la souffrance les intéresse et les passionne. Ils ont l'âme ardente et sombre des êtres qui font moins leur art qu'ils ne le vivent. Chez Maréchal, plus spécialement, c'est le pâtira des banlieues industrielles, le rôdeur louche guettant une aubaine, l'enfant famélique fouillant dans les détritus et les scories, la rencontre des couples au tournant d'un pont avec, derrière eux, tout le hasardeux paysage noir et rouge du fleuve, des rives hérisées de hautes carcasses éructant les flammes et les fumées. Un art social et humain étend sa gravité sur ces images authentiques et émouvantes où passe quelque chose des grandes charités fraternelles d'un Meunier et qui, dans la peinture comme à l'eau-forte, gardent, un caractère brusque et saisissant de vérité pitoyable.

L'art wallon s'exprime volontiers par la pointe et le crayon. Il ne semble pas que la peinture ait mieux servi un Rassenfosse dans le tour de main, l'art des modulations expressives, le jeu puissant

ou onctueux des valeurs de ton que l'outil du graveur. Longtemps il fut un exemple de la toute puissance des sujétions chez un esprit impressionnable et doué. On le vit subir jusqu'à l'endosmose l'impérieux génie d'un maître redoutable. La psychie et la plastique de Rops furent l'école terrible où il apprit à la fois la passionnalité et l'art. Cette double sorcellerie eut pour effet de l'assouplir à un concept et à un métier où il égala souvent son initiateur, où lui-même demeura sans égaux.

Coloriste nerveux et mordant, d'une science très sûre du eeste et de l'effet, il fut certes, en Belgique, un des caractéristes les plus parfaits des modalités de l'être sexuel. L'autorité et le charme de son art lui viennent d'avoir étudié inlassablement le mécanisme des formes chez la femme ; il l'exprima avec hardiesse et on oserait dire aussi avec chasteté, tant on sent qu'il y eut là pour lui une expression de beauté éternelle. Le détail scabreux, les curiosités secrètes n'ont rien à voir avec la probité d'une telle recherche. C'est le nu dans son naturel édénique, son jeu libre et son activité fonctionnelle, mais particularisé par le métier, la condition et la race, avec la ride, la saillie des apophyses, le grenu de la peau soulignant d'ombres fines ou de pochons gras l'élasticité lisse des tissus. Voilà bien le signe d'un art qui sait plus qu'il n'invente ; et en effet, les qualités de technique l'emportent ici sur les qualités d'invention. On ne peut méconnaître cependant qu'à côté de Schwob qui s'y montra incomparable, Rassenfosse n'ait mianifesté la plus rare et la plus fertile sagacité dans la décoration des Fleurs du Mal. Sa pénétration des subtilités et des phosphorescences de l'œuvre s'égala au génie même du dernier des satanisants.

Un Laermans, à côté, paraît excessif ; nous rentrons avec lui dans ce caractérisme flamand qui s'insoucie de la mesure et qui se sert du trivial comme d'un sûr moyen d'expression. Une sève acre

E. Berchmans, Mélancolie

fermente ici sans que lart cesse de demeurer précis : la violence n'est, en effet, ni dans la touche ni dans la couleur ; celle-ci est sage comme celle-là est appliquée ; mais l'œuvre évoque quelque chose de noir et de terrible qui fait pressentir la revanche des plèbes. Enfin, il y a ici un esprit personnel, presque inquiétant, et qui ne s'exprime pas selon les langages courants.

Un tel art est fait de plus de défauts que de qualités et peutêtre c'est là sa force. La couleur en soi est sèche, dure, vitraillée, le dessin découpé, fruste et barbare : le tout constitue l'une des expressions d'art les plus décisives de ce temps. C'est bien celle qui convenait à la notion d'une humanité gourde, fruste, élémentaire, inconnue d'elle-même et des autres. En des paysages dangereux, aux ciels livides, des foules calamiteuses et hagardes regardent devant elles on ne sait quelques signes lointains d'appel et de rédemption. Des Christs strapassés en des coins de murs semblent l'unique recours à d'universelles infortunes. Et ce sont d'étonnantes multitudes patibulaires en route vers les destinées.

Eugène Laermans résuma un aspect d'humanité épars à travers ses devanciers, de Breughel à Daumier, et dont les éléments se trouvèrent refondus, amalgamés, concrétés dans le creuset de sa soudaine et impérieuse originalité. Dès le début il est en possession de sa force : il y demeure comme bandé, les dents serrées sur des cris de pitié qu'il contient et qui laissent l'impression d'une sensibilité par moments furieuse et combative. Mais les pèlerinages de deuils, de stupeurs et de vains espoirs qu'il imagine sont euxmêmes taciturnes. On a le sentiment que ces foules sont sourdes et muettes par la fatahté de leur inconscience et, sans rien savoir, leurs yeux dardés par le vide comme des lanternes, elles vont vers demain qui est le salut ou la mort.

Laermans est le peintre des âmes qui ne parlent pas et des

choses qui parlent pour elles. Un mur écartelé d'un jour aigre, une rive bordant un flot qui persuade le suicide, les toits d'un village sous de mornes ciels plombés, sont chez lui des voix dans des abîmes de silence. Son art en demeure triste, découragé, sardonique et caricatural, avec une grimace tragique comme chez les grands humains. Il a créé la marche en avant du troupeau dans le frisson blafard des crépuscules. On sent quelles clameurs à bouche fermée, d'autant plus terribles, annoncent ici les revendications des anonymes. Il y a, en ces aveugles allant droit leur chemin, une lumière intérieure qui les mène là où ils doivent aller: ni murs, ni môles n'arrêteront leur élan monotone et sans trêve. Ils s'ajoutent, comme nombre et comme multitudinaire puissance, aux sans-visage et sans-nom de ce Constantin Meunier qui, à lui seul, condensa toute une part de l'âme et de l'art modernes et dont le nom, pour cette raison, se retrouve souvent dans cette étude.

J'aime à placer en regard cet autre peintre d'humanité, Jakob Smits, pensif, austère et tendre et qui a la beauté d'une expression morale de la vie. Il représente l'effort d'une cérébralité douloureuse et forte ; on sent en lui un artiste autochtone, personnel et absolu. Ses modes d'art, il ne les doit qu'à lui-même, à son sentiment profond de la nature, à sa religion pour les humbles et à une destinée qui fut mélancolique. La vie le trempa pour des œuvres sincères, profondes et graves. Il souffrit, il aima la souffrance : elle lui valut d'être un peintre admirable plus près que les autres du cœur des hommes.

Je n'ai jamais pu voir ses œuvres sans en être remué en mes fibres : c'est qu'elles sont belles à la fois et fraternelles. Elles créent, entre moi et les créatures qu'elles mettent en scène, des liens étroits et durables. Je sens qu'après avoir vécu un peu de temps auprès de celles-ci, elles ne sortiront plus de ma pensée. Elles

portent en elles la vie et ses tristesses : la terre leur monte aux reins et pourtant elles se détachent sur le ciel. Il leur en reste comme un reflet d'espoir ; et cet espoir leur suffit à ne pas mourir. Le peintre leur fait cette suprême charité de ne point désespérer pour elles. Il les conçut résignées, confiantes et pardonnantes. Toute une partie de son œuvre peut se définir par la pensée de miséricorde qu'elle dégage. Elle met Jakob Smits haut parmi les artistes humains. Il y a des fois où, près de lui, on ne se défend pas de la pensée de Rembrandt. Les Ecritures sacrées l'attirent ; il ne cesse de peindre l'homme à travers elles. Il a, comme le prodigieux visionnaire d'Amsterdam, d'intimes et incessantes pénétrations. Il voit se mouvoir les âmes sous les apparences obscures des corps : ce sont là des traits qui fixent sa lignée : ils se reconnaissent dans ses scènes de la vie, dans ses portraits et jusqu'en ses paysages, puisque le paysage est encore un état de notre âme.

Jakob Smits est un admirable paysagiste en même temps qu'un rare peintre de figures. Il doit à son art simpliste et noble d'enfermer dans la moindre somme de moyens un infini de sensations. Avec quelques tons il fait du soleil, du ciel et les plus somptueuses réalités, comme il fait du rêve, de l'âme et de la vie avec un sûr, sobre et essentiel dessin. On put voir, récemment, au Cercle artistique d'Anvers, l'œuvre de ce précieux et puissant artiste. Soixante toiles résumant le labeur sans trêve d'une période de douze ans furent un exemple d'héroïsme et une hautaine leçon d'art. Il ne faut pas se lasser d'honorer les âmes originales et libres quand elles se révèlent avec cette puissance.

En parlant ici d'Alexandre Struys, on est assuré de demeurer dans un même courant profond d'humanité. Le peintre de Malines comme Smits, comme aussi le Mellery des commencements, s'est voué aux humbles vies laborieuses : avec une intimité poignante

il dit la pauvreté décente des chambres où agonisent de vieilles existences, où un prêtre apporte le viatique, où une dentellière, en faisant tourner ses bobines par-dessus son coussin à dentelles, imite la floraison des givres sur une vitre. La fenêtre ouvre sur les champs, sur une ruelle ou sur une tour de cathédrale ajourée comme un coquillage. Il y a des chaises à fonds de paille et une toile cirée sur la table. Il y a l'armoire et le lit, le lit où on s'est aimé, où est né l'enfant, où quelqu'un va mourir. Sur le dressoir, une vieille soupière, un coq en terre émaillée, un ancien et tendre souvenir des jours de bonheur. Sans doute, tout cela n'est pas d'une peinture bien moderne; les tons sont lourds, tristes et anciens; et pourtant, on est pris par une qualité d'émotion qui élève jusqu'à l'art ces sujets, quotidiens comme des faits divers. Notre sensibilité moyenne trouve à s'alimenter auprès de ces bonnes gens résignées à la vie, presque sans besoins, et qui ne nous dérangent pas dans le sentiment de notre supériorité morale. On demeure finalement reconnaissant à ce Coppée des bonnes âmes, ou à ce Manuel, comme d'une bonne action dont ils nous font nous-mêmes bénéficer pour notre rafraîchissement d'âme.

A. StIvUYS, La céKbi'c (k-ntcllièrc de Malines

iCoU. de AI. le Comte Dculiin de Kercunan, Paris)

Fraxz I1i£.\s, J^^nxiruns d'Anvers (eau-lorte)

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