‹ L'Ecole belge de peinture, 1830-1905Chapitre 7 sur 32 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

La Belgique n'avait jamais manqué de peintres gais. Ferd. De Braekeleer et les autres ont une certaine drôlerie à fleur de peau qui n'a rien à voir avec la grande farce des maîtres du passé. Chez ceux-ci l'intensité du rire ressemblait aux forces de la nature : c'était l'emportement fou d'un élément qui, dans sa fureur, allait jusqu'au meurtre et cassait tout. Au contraire, une pointe d'agrément s'ajoute aux facéties de leurs pâles descendants.

Les titres sont suggestifs. Rien que dans l'œuvre du bon Verheyden, on trouve les Politiques de village les Boucles d'oreilles, la Danse à la corde, Il n'aura pas nm rose, C'est moi, Le Passepartout. En usez-vous. Dieu vous bénisse, la Mauvaise paix, le Petit bonhommme vit encore (allusion politique dont la lithographie se vendit par milliers en France, après les événements de 1848), Quels bons boudins! Quelles belles crêpes! V Omelette gâtée ! la Pomme de terre trop chaude, etc., etc. Détail à noter, presque tous ces rieurs sont des demi-paysagistes ; ils débrident leur comique à travers des paysanneries, ; ils ajustent Florian à Teniers et à Brauwer. Voyez Eug. de Block (dans son premier temps), et avant lui, F. de Braekeleer, van Regemorter,etc.La plupart, comme Verheyden, recherchaient la jolie chair rose, une vénusté grasse et poupine. C'était du reste une tendance générale ; la rudesse flamande, laminée sous l'influence française, avait dégénéré en mièvrerie, mais plus particulièrement chez les peintres de l'école anversoise.

Madou les résuma en les dépassant ; il demeura comme le baromètre des calmes folies d'une époque trop grave pour se complaire encore aux grandes hilarités. Il fut l'imprésario de saynettes animées et discrètes.

Son théâtre tenait de l'opéra comique : il mit en peinture la musique que des maîtres alertes écrivaient pour des sujets plaisants à la scène. Comme eux il eut de l'esprit, de la verve et connut des succès faciles. Les scénarios se composaient d'un petit nombre de figures, presque toutes ressemblantes entre elles. Quand on les voyait passer, rubicondes et joviales, on s'imaginait volontiers les voir pour la première fois. Comme les comparses qui semblent varier l'aspect d'une face, ils rentraient par une porte et sortaient par une autre. Il avait dans ses coulisses un vestiaire nombreusement garni dont les défroques, tour à tour et tout à la fois empruntées aux modes de 1790 et de i8i5, très rarement à la vie contemporaine, affublaient le petit monde qu'il mettait en scène. Pour la masse, c'était l'invention inépuisable, la variété infinie, un défilé qui ne cessait pas ; quelques-uns seulement découvraient, sous l'apparent tapage des allées et venues, le secret de faire beaucoup de bruit avec peu de chose et la qualité mineure de l'observation.

Le premier rôle était tenu par le garde-champêtre : c'était un vieux renard, la face couperosée et toute crevassée de rides, avec de grandes oreilles pour mieux entendre les chuchotements dans les blés, joyeux compère après tout, et qui était la terreur des jocrisses bien plus que des braconniers, important, du reste, et ne soulevant son bicorne pour personne ; si fait ! pour M. le bailli, grosse créature joufflue qui, quelquefois, montrait au bout du chemin son gilet à fleurs et sa haute canne à pomme d'argent, pinçait le menton à Javotte et la taille à Mathurine, puis rentrait dans la coulisse, roulant des yeux faïence dans des joues allumées du plus vif carmin.

Jean-Rai'TIStic A'Iadou, L'iirrc^slation

Coquepliimets et roquentins faisaient leur partie dans la pièce. Un matamore lançait des provocations à la cantonnade. Un gardefrançaise taquinait les filles. Cà et là, un vieux marquis secouait du bout des ongles le tabac de son jabot. Un charlatan grimaçait sur ses tréteaux. Ailleurs un joueur de flûte piaulait. Des chiens savants faisaient la parade. Dans un coin, un benêt était malade des suites d'une Première Pipe, sujet qui plaisait énormément à l'artiste. Il y avait aussi les politiques, gens huppés et cossus qu'on voyait, jambes étendues et bésicles au nez, déployer avec importance le journal fraîchement imprimé. Il y avait surtout les ivrognes et, ici, la scène était irrésistible. Ventres de silène, épaules en sifflet, trognes enflammées par le petit bleu, museaux verdelets se pressaient autour des tables, faisant la joie du public. Quelquefois la porte s'ouvrait et, brandissant un balai, les yeux étincelants, rouge, furieuse, les dents en pointe, comme pour happer, apparaissait sur le seuil la femme d'un des lurons. C'était chose amusante de voir la mine de l'ivrogne : il essayait de se lever, docile à cette voix rude, et se cramponnait à la table, supputant de ses yeux en coulisse le geste de la maritorne, ou bien, immobile sur place et ramassé le dos en boule, il puisait dans les rasades la force de résister à l'impérieuse injonction.

Madou excellait dans les mimiques ; une pointe de caricature les rendait plaisantes ; son art avait, comme son cerveau, une certaine animation superficielle ; il était si brillant, si plein d'entrain et de feu qu'on oubliait d'arrêter le tournoiement de ses marionnettes pour s'assurer si elles vivaient. La grande comédie, celle dont le rire boit les larmes, lui échappait; c'était un malicieux avec bénignité et qui s'arrêtait à la nuance du vaudeville. Il possédait la réunion des qualités moyennes indispensables pour se faire accepter de tout le monde. Personne n'a touché aux travers de

l'humanité avec un enjouement plus discret. Ajoutez que ce brillant improvisateur parlait une langue intelligible à tous; ce n'était plus la verve solide des maîtres, mais à la place, un zézaiement de paroles dites à demi- voix et quelque chose de claquant, d'agité, d'alerte qui faisait passer, pour peu qu'on n'était trop difficile, sur le dessin bridé, le manque de muscles, le mensonge de ce brillant épiderme. Il n'en fallait pas plus au public qui, reconnaissant, acclamait en Madou son propre esprit. Un titre de gloire lui reste acquis : il créa le cabaret wallon ; son trait distinctif fut, en effet, d'avoir changé la clientèle du vieil estaminet flamand.

Le Croquis, le Mauvais ménage, la Fête au château, le Trouble-fête , la Chasse au rat, le Coup de Vétrier, le Seigneur dti village, le Passe-temps de r artiste à r auberge, le Memiisier entre deux scies, la Galanterie et la Bonne aventure, les Mauvais Joueurs, le Bandit, les six grandes toiles pour salle à manger, où il met en scène les fables de La Fontaine ; en i865, la Réussite et une Scène de château fort; en 1866, un Mauvais lieu, scène de batailleurs ; en 1869, la Cruche cassée. Scène de cabaret et Reproches dune femme à son mari; en 1871, les Railleurs; \ Arrivée du boute-en-train et une Scène de politiques sont de joyeuses anecdotes d'une observation narquoise. Cet amuseur s'applique aussi à des œuvres moins spéciales : il fait six grandes toiles décoratives pour le château royal de Ciergnon, avec la collaboration de Lauters pour les paysages ; puis successivement, dix-neuf autres toiles de même importance et dont quelques-unes figurèrent à l'Exposition universelle de 1878.

Eugène de Block, à l'exemple de Madou, de De Coën et de tant d'autres, s'était aussi rangé du côté des rieurs. Chacun se choisissant un type auquel il demeurait fidèle, il se spécialise d'abord par des scènes de braconniers et de gardes-champêtres

dîme couleur grasse aux tonalités brûlées. Mais un jour il se lasse de rire, quitte ses bamboches et se fait l'observateur attendri du peuple. Il lui vient alors des analogies avec De Groux et le hollandais Israëls, mais dans un sens humanitariste. Ses toiles sont des réquisitoires et des plaidoyers ; il fait entrer le livre dans le tableau ; et la franchise de son art en demeure altérée.

De Block, du reste, par ses paroles et ses idées, légitimait cette réputation de peintre démocratique que lui avaient valu ses tableaux. Il avait des colères généreuses contre les despotismes. On le vit peindre la Révolution sous ses deux aspects, Garibaldi, l'action, et Mazzini, la pensée. Il laissa dans l'art belge le souvenir d'une physionomie intéressante et d'un peintre qui ne put trouver la personnalité.

Adolf Dillens, dans les commencements, ne fut pas très différent d'Eugène de Block ; toute sa production, antérieure aux voyage en Zélande, le montre préoccupé des atmosphères rembranesques, et il y assortit des scènes guerrières, des corps de garde, un souci d'histoire débraillé. C'est, comme chez presque tous, le tribut payé au romantisme : quand, en i854, il expose le Droit du passage (Le Pont d'amour), on n'a plus que l'impression d'un art aimable qui enjolive la nature. Presque aussitôt une vogue entoure ses pimpantes peintures dont les sujets évoquaient des mœurs simples et un séduisant exotisme.

Adoll Dillens put épuiser ses souvenirs de voyage, sans lasser la curiosité des amateurs. Dans la fréquentation de cette terre cordiale, la Zélande, son procédé avait pris un air reposé, des colorations claires et un émail brillant. Il ne lui en fallut pas davantage pour devenir un artiste populaire : il produisait avec facilité, se répétant souvent, pour complaire aux amateurs, mais gardant, malgré tout, le goût du bon travail. Il eut ainsi une large

part des succès de l'époque et les mérita par des qualités qui sont en dehors des variations de la mode : le goût et la correction du dessin, la clarté de la composition, une exécution savante et soignée. Son observation se parait d'une fleur de poésie; il aimait les bonnes gens et les peignait dans la douceur de leur existence. Une réunion de cabaret, un rendez-vous de tourtereaux, une causerie sur le pas d'une porte, une scène de patinage, l'échoppe du cordonnier, la rencontre sur un pont, une bousculade de vent dans un parapluie étaient le thème habituel, habilement brodé de détails, avec la moue comique et piteuse du galant rembarré, la parade victorieuse de l'Adonis faisant le joli cœur devant les filles, la rougeur embarrassée de la belle qui écoute un aveu et roule dans ses doigts l'ourlet de son tablier, le rire éclatant de la dédaigneuse, la bonhomie narquoise du savetier prenant mesure à ses clientes, un peu au delà de la cheville.

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