CHAPITRE IX
Le paysage allait bientôt cesser d'être une forme de la géographie. Le jour où Lauters et de Jonghe ouvrirent la route des Ardennes, ce fut un élargissement du monde. Le sac au dos, on s'imaginait partir à la découverte des terres inconnues. Shakespeare parle quelque part d'une Ardenne peuplée de lions. On ne croyait pas aux lions; mais la grande silve gardait encore quelque chose du mystère dangereux d'une forêt de Broceliande. Kindermans, Fourmois, Quinaux, qu'on rencontre au Salon de 1854, rapportent de leurs pérégrinations des impressions fraîches d'eaux lustrées et d'amphithéâtres verdoyants déroulés jusqu'aux horizons. Une senteur humide de plein air commence à se dégager; on sent poindre les intimités prochaines, la passion de la lumière, l'émotion fraîche de l'aube et du crépuscule. C'est un réveil des âmes dans le frisson des feuillages, la joie des clartés, le bourdonnement du vent. En même temps le ton plus juste tend â exprimer les aspect naturels, l'harmonie des terrains et des verdures, les blancs calcinés de la pierre, les moisissures jaunâtres des mousses, les bleus profonds et doux de l'air.
Fourmois, qui rappelle Hobbema par ses groupes d'arbres abritant un chaumière ou un moulin, ses petits sentiers filant entre les gazons et ses feuillages noirâtres et persillés, interprète la vision qu'il a dans l'esprit, plus encore que celle qu'il a devant son chevalet. C'est le reste d'une convention demeurée dans le
sentiment de l'époque. Mais déjà sa carrure fait craquer le moule ancien; il est le plus original des paysagistes de la première période, et sa robuste interprétation, quelquefois figée sous les solidités de l'exécution, s'adapte à un sens particulier de la terre, épique plus encore qu'agreste. On voit poindre, sous sa tristesse rude, l'âpre conception tellurique qu'un Théodore Baron exprimera plus tard avec tant de puissance. Il ne lui manque que la sensibilité : le bon ouvrier qu'il y a en lui ne sait pas s'attendrir.
Lamorinière tout à coup s'attestait une espèce de Leys du paysage : il peignait d'une âme gothique, ne paraissant pas se douter que l'éternelle mobilité de la terre, sa sève incessamment en travail, ses innombrables transformations sous la pression des causes atmosphériques ne s'accommodent que d'un art rapide, ondoyant, léger, varié, capable de refléter ses infinies activités. Il l'immobilise plutôt sous une exécution lapidaire, d'une minutie qui détaille les folioles d'un arbre, les imbrications d'une écorce, les minuscules cassures d'une tuile sur un toit. C'est une sorte de mosaïste de la nature, étroit et ponctuel : son émotion ne dépasse pas le souci persévérant de la bonne besogne honnêtement accomplie. Le tableau du Musée de Bruxelles, cette prairie coupée de minces canaux dans la limpidité desquels se reflètent des peupliers, et fermée d'une barrière en bois qui l'enclôt moins que son air de silence un peu figé, dit bien, avec sa tranquillité et ses sourdes atmosphères, l'espèce d'idéal de ce régulier et laborieux praticien. Il rechercha des coins rustiques, ça et là une lisière d'arbres, une bosse de terrain, une échappée de village, dont il trouvait autour de lui les motifs, donnant ainsi l'exemple de l'attachement que le paysagiste doit avoir pour la terre natale.
Keelhoff, de son côté, avait subi la prédilection commune pour les jolies rivières ardennaises que Ouinaux et Kindermans
étendaient en larges nappes frangées d'écume, sur les cailloux polis du fond. Tous trois eurent en commun un même ton d'eau écaille de poisson et des verts maladifs d'une nuance endive cuite ; mais Kindermans affectionnait les perspectives de montagnes, dans le brouillard argenté des matins ; Quinaux préférait les clartés égales dans la chaleur du jour; Keelhoff, enfin, égouttait une lumière adamantine sous la touffe ronde de ses feuillages. Tout cela n'était pas sans quelque convention et le paysage rarement se terminait sur nature. C'est alors qu'un beau peintre, cet Alfred de Knyff qui vivait à Paris, uni d'une amitié solide aux deux Stevens, commence d'être molesté par la critique pour ce qu'on appelait la crudité de ses verts. Et de Schampheleer, qui débute en iSSy, semble vouloir fondre ensemble, dans un art de transition, la sincérité des tons de nature et le poncif des tons de sentiment.
Cependant Verboeckhoven étoffait les pacages de Verwée, les futaies de Koekkoek, les chemins creux de Delvaux ; tout changeait autour de lui ; seul, il ne changeait pas. Ce fut, du côté des animaux, l'un des représentants célèbres de l'art belge avant 1870. Il travaillait d'une activité ponctuelle et mécanique comme une machine à coudre. Il avait des amateurs qui recherchaient ses moutons et d'autres qui préféraient ses vaches. J'ai pu dire qu'il ne déchut jamais jusqu'au porc et il dédaigna le taureau. Ses exportations de bétail lui avaient valu de nombreux ordres, toutes les médailles et une spacieuse maison de campagne dans la banlieue bruxelloise, au milieu d'un parc.
On sait, du reste, que les bêtes de l'excellent animalier n'eurent jamais qu'une lointaine analogie avec la plantureuse viande gorgée de sang, prédestinée à être dépecée dans les abattoirs. Cette grosse réalité brutale n'était pas faite pour lui : ses petits
moutons, sous leurs laines frisottées, d'une neige immaculée, ressemblent à des agneaux mystiques et ses bœufs portent sur leur lage face l'indice d'une songerie presque humaine. Chez les uns et les autres, l'animalité était tempérée par le respect de soi-même, et ils semblaient avoir été élevés, à la musique des vers de Théocrite, pour faire l'ornement des Tempé.
Eugène Verboeckhoven offre l'exemple extraordinaire d'une production qui n'a été troublée par aucune influence; à la fin de sa carrière il est le même qu'au début, et pas plus qu'il ne connaît l'épuisement, il ne connaît les variations. Il avait hérité d'Ommeganck le goût de la pastorale, avec ses gazons émaillés de floraisons, ses arbres découpés en fines verdures, ses horizons baignés dans un poudroiement vermeil, ses tranquilles azurs, image de la paix terrestre, où se balance un petit nuage blanc. Quelquefois, cependant, chez le disciple, le petit nuage s'élargit, finit par emplir l'ampleur du ciel de ces tons ardoisés qui signalent l'approche de l'orage ; mais la prairie conserve son verdoiement lustré. Et il recommença éternellement la même chose, ne se lassant pas plus qu'il ne lassait les collectionneurs. On admirait sa connaissance de l'organisme animal, la précision quasi mathématique de son dessin, la conscience et l'adresse de son exécution, toutes ces qualités qui l'apparentaient aux maîtres hollandais du xvii^ siècle. En réalité, il demeura fermé à l'émotion du monde extérieur. Son œuvre présente partout une animalité linéaire et simplement latérale : elle n'a ni la sensation chaude de la vie organique, ni l'impression des forces du monde primitif persistées, comme une image de l'élémentaire.
Un seul, de ce temps, s'était attesté de la forte race des beaux animaliers du passé, Joseph Stevens. En celui-là tout à coup se suscitait une maîtrise absolue. Il fut l'un des plus grands peintres
de son époque : sa peinture, était un don naturel qui l'égala à Snijders et à Fijt. Il y a un mot très beau de son frère Alfred lui écrivant : « Moi je suis de mon temps, mais toi, Joseph, avec Fijt, « Snijders et Jordaens, tu es de ta race.... Ainsi tu es de tous les temps. »
Le grand peintre de la femme, parlant sur ce ton du grand peintre des bêtes, n'avait pas tort : tout au moins marquait-il fortement la filiation de celui-ci avec les peintres chez qui le sens de la couleur et de l'exécution puissante sembla décanter le goût de la race pour les matérialités solides et fleuries. Il tient de ses devanciers le ton appuyé et gras, les accords veloutés, les accents sobres, la riche santé de l'œil et cette forte estampille de la touche martelant les pâtes comme un pilon. Il offre le rare exemple d'un riche tempérament allié à un bon sens solide ; à peine voit-on en lui les variations du procédé ; X Episode du marché aux chiens (Musée de Bruxelles) indique, avant Courbet, l'espèce de vibration contenue qu'il est possible de tirer des modulations du gris.
Ses bêtes, au surplus, sont bien des bêtes ; elles demeurent sous la livrée que leur met l'instinct de la liberté ou de la servitude, les créatures confiantes et simples que Michelet appelait nos «frères inférieurs ». Il leur donne l'esprit qu'elles ont naturellement, sans chercher à leur prêter celui qu'elles ne peuvent avoir, estimant, en son clairvoyant jugement, que la nature leur en a bien assez laissé pour faire, en regard de la comédie humaine, une autre comédie non moins mêlée de drame, où chacune d'elles a ses passions, ses mœurs, sa sottise et son génie.
C'est cette variation, cette analyse des différences amenées par le tempérament propre ou les vicissitudes de l'existence qui l'ont mis bien au-dessus des autres peintres d'animaux de ce temps, même au-dessus de Decamps, qui se peint dans ses singes en
homme de trop d'esprit qu'il est. Caniches, barbets, épagneuls, mâtins et roquets ressemblent chez l'artiste bruxellois à des acteurs naïfs qui s'ignorent et ne jouent pas la bête, comme il arrive ailleurs : leur bêtise est un lot qu'ils se transmettent, plus admirable que notre finesse, puisque celle-ci n'aboutit souvent qu'à nous rendre ingrats et méchants. Personne n'a oublié ces pages attachantes : la Lice et sa compagne, sa toile de début (1845), les Mendiants de Bruxelles le matin, Pins fidèle quhetireux, un Temps de chien, le Protecteur (1846), le Chien qui porte à son cou le dîner de son maître (1847), un Métier de chien, souvenir des rues de Bruxelles (i852), un Episode du marché aux chiens, à Paris, X Intrus, la Bonne mère, le Philosophe sans le savoir (1854), \ Intérieur du salti7nbanque , le Chien et la Mouche, le Chien de la douairière (i855), le Repos, Distrait de son travail, un Heureux moment (iSSç), le Coin du feu. Chien criant au perdît (1861), la Protection, les Solliciteurs (i863), les Méritants, le Chien à la glace, etc. Il peignit aussi le singe agile, bouffon et malicieux, mais avec moins de constance. On peut voir, par le petit tableau du musée de Bruxelles, La Forge, qu'il eût été l'émule de Géricault s'il s'était adonné à la peinture du cheval.
JoSEl'H S'I EYKXS, Lt' chien à la mouche (Coll. de feu M. Eu". A'Iailit;i, Bruxelles)