‹ L'Ecole belge de peinture, 1830-1905Chapitre 9 sur 32 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Henri Leys se place naturellement en tète de la période qui va suivre : il caractérise le retour à l'étude des formes expressives, du sentiment juste dans le caractère des physionomies, de la matérialité solide des corps et des objets, des beaux tons de la peinture flamande, et il réalise l'idée d'un art national, basé sur une conception réaliste, avec l'emploi des formules qui, de tout temps, ont été le mieux appropriées au génie de la race. L'expression de la nature, de particulariste et d'idéaliste qu'elle était avant lui, deviendra synthétique et naturaliste, et les anciennes abstractions feront place à l'observation immédiate de l'homme dans un milieu adéquat.

On a prêté au maître anversois des subtilités d'esthétique qui feraient de sa création le produit alambiqué d'un esprit plus critique qu'intuitif; trouvant à la tradition des peintres du xvii^ siècle une forfaiture latine, il aurait eu l'idée de la ramener à son point de départ par l'étude des caractères distinctifs de la première école germanique. Son art affecterait ainsi une allure volontaire de protestation contre l'idéalisme des formes redondantes et étalées. Je crois bien plutôt qu'il y fit voir une inspiration native qui, accordé au fond original, devint la marque de ce grand artiste.

Leys cède aux lois de son esprit et il est simple : il s'explique par la conformité de son penchant avec ses maîtres d'élection ; leur réalisme alimenta sa notion personnelle des choses, comme d'une nourriture fraternelle et il se montre seulement clairvoyant en leur demandant les matériaux qu'il développe par une culture attentive.

Vous remarquerez chez lui, comme chez Cranach, Durer et Holbein, l'expression parlante des silhouettes, la réalité rude et grossière des têtes, le craquelé des rides dans le cuir des faces, la lourdeur des épaules carrées et massives, écrasant des corps mafflus, empâtés dans leur lymphe. Ce qui fut chez les Renaissants la symétrie du bel animal humain se décompose ici dans un type épais et dégénéré. La maladie, les mélancolies de l'âme, les fatigues du labeur, les oppressions de l'état social, se lisent dans cette déchéance de la noble structure des membres; et pareillement les tons nacrés de la chair florissante se corrompent, tournent au lie de vin, ou bien prennent une pâleur cireuse. Une seule créature fait exception : c'est la femme; sa fraîcheur se perpétue à travers l'universelle laideur des hommes, comme une concession au goût de l'aimable qui régnait dans l'école. Ni Durer, ni Cranach, ni Breughel n'ont connu cette galanterie.

Leys, requis par d'intimes idiosyncrasies, devait être porté à se choisir un théâtre d'action en rapport avec une psychologie grave, sentimentale et mélancolique. Il prit donc la Réforme pour thème et, logiquement, se conformant à son goût du réel ambiant, y adapta les êtres et les choses de l'Anvers de son temps. C'est la vertu des très antiques villes de garder une certaine ressemblance permanente, à travers les états successifs de leur histoire. Il eut ainsi à la fois une atmosphère double et une, historique et vivante, et des acteurs expressifs qui concertèrent le signe de beauté intime qui distingue son œuvre.

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On pressent dès ses débuts le caractère prédominant qu'il gardera jusqu'à la fin de sa carrière. Les Trentaines de Berthall de Hase, à quinze ans d'intei'valle, ne feront que confirmer la tendance à l'expression forte et véridique qui est déjà dans le Massacre des Magistrats. Cependant, il ne s'est point encore fixé à ce xvi^ siècle dont il devait tirer de si pathétiques épisodes : il semble qu'il s'y prépare à la manière des historiens, par une assimilation graduée, et toute sa première manière s'enferme dans l'étude et le caprice du siècle qui précède. Il n'est alors encore qu'un brillant virtuose de carnages, semant à profusion les teintes tapageuses, dans des toiles combinées comme des bouquets; des lumières artificielles incendient ses fonds, jouent dans les bosselages de ses cuirasses, ruissellent sur les cassures de ses robes, d'après le mode de Wappers et de F. de Braekeleer. Puis, cette turbulence se calme ; les massacres cèdent le pas à des aspects tranquilles de corps de garde ou d'intérieurs bourgeois, avec la même précision dans l'expression calme que dans l'expression violente ; et, enfin, il ouvre toute large la grande page de l'histoire à laquelle il se maintiendra. De ce moment, il semble qu'une part de l'intérêt se concentre dans le caractère des têtes. Le mouvement existe à peine, les corps s'immobilisent, dans une régularité morte; ses statures sont raides et figées ; mais les têtes ont un relief de vie profonde.

On peut dire que Leys peignit surtout des portraits : il les peignit à la manière des peintres germaniques du xvi^ siècle, avec un scrupule infini de la ressemblance physique, détaillant le poil, la ride, la verrue, les moindres particularités de l'être matériel et, en un miracle de conscience naïve, arrivant par là à extérioriser la personnalité morale. Leys s'assimila leur procédé, mais leur fut inférieur. Il n'eut jamais, en effet, leur bonhomie, ni leur patient

labeur minutieux ; son art en garda une sournoiserie dissimulée de pastiche. On sait qu'il s'entourait volontiers d'images archaïques, bréviaires, chroniques et missels; même il leur empruntait jusqu'à leurs défauts de perspectives. Il y eut entre les derniers et les premiers plans la même confusion à laquelle ne prirent pas garde les candides peintres primitifs. C'étaient là comme des gaucheries voulues qui restauraient un charme lointain et périmé.

Nul parmi les artistes contemporains ne montra plus d'indifférence pour les qualités usuelles du tableau, l'élégance apprise, la beauté convenue et la correction soignée. Leys réalisa la conception d'un mode volontairement un peu fruste qui semblait retourner aux origines par haine des poncifs académiques. Aussi l'art contemporain fut-il bouleversé par ce dissident qui faisait parler si haut l'âme des ancêtres, avec le nerf d'une langue rude, depuis longtemps désapprise. Il opposait aux rythmes maniérés des peuples latins, dégénérés en distinction banale et uniforme, des silhouettes crispées, des corps tourmentés et grossiers, des têtes bourrues de soldats roux, de placides figures de bourgeois aux yeux couleur de faïence, et, pour tout dire, la sensation d'une race rêveuse, lente à l'action, mais déterminée, qui fait peu parade de la beauté charnelle et garde son estime pour les énergies morales.

Le Nord trouva ainsi en ce peintre étrange, si nouveau, un poètef raternel, aux concordances émues et profondes; il exprima un certain mystère des âmes, résultant d'un sang alenti, et qui prédispose à un état un peu passif et résigné. Leys, en effet, a eu l'intuition supérieure du tempérament des gens de Flandres à travers les âges. Il marqua son apathie engourdie et méditative, la lourdeur originelle de ses membres, sa sève paresseuse à s'échauffer, son penchant au rêve, son redressement aux heures

tragiques, sa fermeté dans l'action, sa force dans le péril, sôn inébranlable constance dans les misères et les deuils. Son œuvre laisse ainsi l'expression de la plus vaste synthèse historique qui ait été faite d'un peuple.

Leys se propose l'artiste visionnaire, vivant dans le passé avec une telle lucidité qu'il semblait peindre encore le présent. Les couples qu'il assied sur un banc de pierre, contre un mur effrité, et qui, les mains enlacées, laissent s'écouler les heures sans se rien dire, se rencontrent toujours, en pays flamand, avec la même douceur de se sentir assis aux sources profondes de la vie. Il y a toujours aussi, dans les mouvements populaires, les mêmes têtes énergiques et concentrées, portant entre leurs sourcils barrés, les destinées libres de la Cité. Toute l'âme d'Anvers revit chez lui, d'une vie ensemble immédiate et conjecturale. Recoins, pignons, auvents, dais fleuronnés, pinacles dentelés, bretèques ajourées, balcons en saillie par-dessus les trottoirs, portails écussonnés, tourelles et clochetons, toits en pointe et en escaliers, vieux escaliers raides aux rampes sculptées, chapelles allumées à l'encoignure des rues sont là comme sa forme extérieure et sensible, accordée à son faste, à ses cultes, à ses intimités, décor œuvré par le génie des siècles et qui trempe dans la moiteur grasse de l'atmosphère, le suint profond du pavé piétiné par des foules, les moires sombres de l'humidité montée et des canaux. C'est l'art d'un habile homme qui sait ajouter à son acquis par des trouvailles ingénieuses, et rafraîchit l'ancien d'un air de nouveauté. Il aimait peindre avec solidité la claire chair fleurie des bourgeoises, les peaux rudes et parcheminées des vieillards, les pâles carnations maladives des adultes, les somptueuses étoffes lamées d'or croulant en portières, les lourds costumes de velours et de drap, les orfèvreries scintillantes et

compliquées, les vieilles tentures de Cordoue, ramagées de feuillages vermeils, les bahuts chargés de vaisselles de cuivre et d'argent. On put lui reprocher de donner aux accessoires, au décor, au somptuaire une importance égale â celle de ses figures. Il lui arrivait, en effet, de les travailler avec une minutie si précise que le détail devenait le principal et que les personnages semblaient avoir été imaginés expressément pour le cadre qui les entourait. Mais ce sont là des signes qui attestent la prédominance toute flamande, de l'art du peintre chez un artiste qui, par ailleurs, vécut si fortement la grande humanité des siècles. Sa sensualité de peintre est vive, éveillée, optique : il a la passion de la belle matière lisse ou grenue, joaillée, polychromée, lustrée de reflets. Elle est elle-même comme une part de l'âme qui vibre en ses toiles, co-existante à l'autre, spirituelle et faite de l'âme d'un peuple.

Il se peut que Leys n'ait pas été un créateur au sens absolu et qu'il ait parfois, un peu rigoureusement, mais avec une ingéniosité admirable, appliqué une formule déjà expérimentée. Sa place n'en est pas moins marquée dans la durée pour avoir renoué la tradition si cordialement naturaliste des anciens Flamands. A leur exemple, il a fait œuvre de peintre intégral en subordonnant le conjectural au réel et en peignant l'histoire comme ils peignaient les saintetés, à l'état de tableaux de mœurs, de portraits et d'intérieurs du temps, avec une visée familière qui ne s'embarrasse pas d'idéalisation. Comme ceux, mais après eux, il se renfermait dans le rendu exact des particularités de la vie matérielle ou animée ; son originalité fut donc de seconde main ; elle parut manquer de la qualité suprême, la spontanéité dans la naïveté. C'est que celle-ci n'est pas un produit de culture : elle n'appartient qu'aux esprits vierges et généralement aux primitifs. Leys a eu la curiosité et la malice de la naïveté, en peintre savant qu'il était.

plutôt qu'il n'en a eu le don. Cela n'enlève rien à son importance dans l'histoire de la peinture ; elle fut considérable. Il fallut, en effet, sa centralité impérieuse pour arrêter la déroute de l'âme flamande. Sitôt qu'il fut en possession de soi-même, il entraîna par le sens d'humanité dont il vivifiait l'art. Peut-être il n'y eut, au siècle dernier, que deux grands peintres d'histoire, Delacroix, paroxyste et romantique, d'un héroïsme épique et décoratif, et Leys, concret, réaliste, réflexe, vivant l'âme d'une race.

Une œuvre quasi testamentaire, tant elle est faite d'intimité, de beauté personnelle et familiale, persiste dans ma pensée, parmi tant d'autres qui furent louangées. Une sorte de respect grave me prescrit de la consigner ici comme une image de la calme vie du peintre, limitée à l'atelier et au foyer, comme un sorte de synthèse également de son fécond labeur ininterrompu.

En une suite d'épisodes, Henri Leys peignit à fresques, pour sa salle à manger, les plaisirs d'un dimanche d'hiver chez les aïeux. Ce grand travailleur semainier ne s'accordait lui-même que les tranquilles plaisirs du jour dominical. Une claire après-midi, d'abord, baigne les remparts. La neige ouate les perspectives ; le gel cristallise le chemin sous les pas. Le goût de la sympathie s'éveille mieux au cœur de l'hiver et prépare aux tables joyeusement éclairées, aux relais des soirs affectueux dans les maisons hospitalières. Cependant les promeneurs, à petits flots, se dirigent vers la ville : chacun espère voir se réaliser pour soi, sous des formes différentes, le désir de la table amie où tout à l'heure les mains rompront le pain fraternel. L'auberge rancie requiert le soudart et sa payse; l'escholier et sa mie aspirent à quelque balthasar approximatif en une cantine suspecte ; mais le vieux seigneur fourré de zibeline et sa noble compagne qu'on aperçoit cheminer un peu en deçà par avance déjà se délectent des fumets d'une

cuisine savante, sous les hauts flambeaux d'une salle de festin héraldique.

Maintenant les tours et les pignons, sous leurs capuchons blancs, se sont rapprochés. Au long de la berne, des patineurs rayent la glace des fossés, comme chez Van de Velde et van Ostade. Et la foule s'attarde, des femmes, des jeunes filles, des pages, les sœurs et les frères des doux visages nostalgiques dont à l'infini se fleurit l'œuvre de Leys. Mais bientôt la marche reprend, l'onduleux cortège des âges, précédé de diligents musiciens, cornemuse, trompe et haut-bois. Sur le pont qu'ils franchissent, s'accoudent de belles figures de femmes et de seigneurs. Peut-être ceux-ci se complaisent-ils à considérer l'arabesque dont s'égratigne la glace sous la courbe des patins.

Le jour s'est vespérisé à mesure que la fresque se dénoue et que les invités se rapprochent. Un homme mûr en sévère costume bourgeois lève le heurtoir ; un jeune serviteur l'accompagne et porte le fanal qui éclairera le retour dans la nuit. Et voici l'accueil au seuil du hall familial : un personnage à barbe blanche s'incline devant le geste cordial de l'amphitryon. La dame, tout près, pose une main sur son cœur et de l'autre semble associer un groupe de parents à cette fête de l'hospitalité. L'artiste prit soin de se peindre avec les siens parmi cette parentèle, dans une demi-teinte où le regard ne les rencontre pas tout de suite ; il semble avoir passé ses droits de maître de la maison à l'accueillant seigneur. Celui-ci apparaît comme l'ambassadeur de son génie dans la maison de son art et de sa vie.

Dans le dernier panneau, une jeune femme très belle, d'un visage qui évoque un peu le Printemps de Botticelli, veille aux derniers apprêts. Les hanaps, les buizes, les corbeilles, les argenteries comblent la table longue. Dans un instant la porte s'ouvrira

au glissement lent des traînes en soie sur les tapis. Des amis, des parents, d'aimables et sérieuses jeunes filles échangeront d'affectueuses paroles. Personne ne songera plus à l'attentive servante ; et cependant c'est grâce à son ministère que le service jusqu'au bout aura gardé sa symétrie et son activité. Ainsi s'accomplissent, au gré du peintre, les plaisirs de ce dimanche élu en même temps que se clôt le cycle des symboles à travers lesquels se solidarisèrent le rêve et la vie, en un idéal de gourmandises et d'art.

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