‹ L'école classique française; les doctrines et les hommes, 1660-1715Chapitre 18 sur 64 · CLÉANTE · texte numérisé non relu

CLÉANTE

Je ne suis point, mon frère, un docteur révéré,

Et le savoir chez moi n'est pas tout retiré.

^lais, en un mot, je sais, pour toute ma science,

Du faux avec le vrai faire la différence.

Et comme je ne vois nul genre de héros

Qui soient plus à priser que les parfaits dévots.

Aucune chose au monde et plus noble et plus belle

Que la sainte ferveur d'un véritable zèle,

Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux

Que le dehors plâtré d'un zèle spécieux,

Que ces francs charlatans, que ces dévots de place,

De qui la sacrilège et trompeuse grimace

Abuse impunément et se joue à leur gré

De ce qu'ont les mortels de plus saint et sacré ;

Ces gens qui, par une âme à l'intérêt soumise,

Font de dévotion métier et marchandise,

Et veulent acheter crédit et dignités

A prix de faux clins d'yeux et d'élans affectés,

Ces gens, dis-je, qu'on voit d'une ardeur non commune

Par le chemin du Ciel courir à leur fortune,

Qui, brûlants et priants, demandent chaque jour.

Et prêchent la retraite au milieu de la cour,

Qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices,

.Sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d'artifices,

Et, pour perdre quelqu'un, couvrent insolemment

De l'intérêt du Ciel leur fier ressentiment,

D'autant plus dangereux dans leur âpre colère,

Qu'ils prennent contre nous des armes qu'on révère,

Et que leur passion, dont on leur sait bon gré.

Veut nous assassiner avec un fer sacré.

De ce faux caractère on en voit trop paraître :

Mais les dévots de cœur sont aisés à connaître.

Notre siècle, mon frère, en expose à nos yeux

Qui peuvent nous servir d'exemples glorieuse :

Regardez Ariston, regardez Périandre,

Oronte, Alcidamas, Polydore, Clitandre ;

Ce titre par aucun ne leur est débattu ;

Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu ;

On ne voit point en eux ce faste insupportable,

Et leur dévotion est humaine, est traitable ;

Ils ne censurent point toutes nos actions :

Ils trouvent trop d'orgueil dans ces corrections ;

Et laissant la fierté des paroles aux autres,

C'est par leurs actions qu'ils reprennent les nôtres.

L'apparence du mal a chez eux peu d'appui,

Et leur âme est portée à juger bien d'autrui.

Point de cabale en eux, point d'intrigues à suivre ;

On les voit, pour tous soins, se mêler de bien vivre ;

Jamais contre un pécheur ils n'ont d'acharnement ;

Ils attachent leur haine au péché seulement,

Et ne veulent point prendre, avec un zèle extrême.

Les intérêts du Ciel plus qu'il ne veut lui-même.

Voilà mes gens, voilà comme il en faut user.

Voilà l'exemple enfin qu'il se faut proposer.

Votre homme, à dire vrai, n'est pas de ce modèle :

C'est de fort bonne foi que vous vantez son zèle ;

Mais par un faux éclat je vous crois ébloui.

{Tartuffe, I, 5.)

La médecine

ARGAN. — ...Que faire donc quand on est malade ?

BÉRALDE. — Rien, mon frère.

ARGAN. — Rien?

BÉRALDE. — Rien. Il ne faut que demeurer en repos. La nature, elle-même, quand nous la laissons faire, se tire doucement du ^sordre où elle est tombée. C'est notre inquiétude, c'est notre ipatience qui gâte tout, et presque tous les hommes meurent 3 leurs remèdes, et non pas de leurs maladies.

ARGAN. — Mais il faut demeurer d'accord, mon frère, qu'on 3ut aider cette nature par de certaines choses.

BÉRALDE. — Mon Dieu, mon frère, ce sont de pures idées, dont 3us aimons à nous repaître et, de tout temps, il s'est glissé parmi s hommes de belles imaginations, que nous venons à croire parce i'elles nous flattent et qu'il serait à souhaiter qu'elles fussent ^ritables. Lorsqu'un médecin vous parle d'aider, de secourir, de

soulager la nature; de lui ôter ce qui lui nuit et de lui donner c qui lui manque, de la rétablir et de la remettre dans une pleia facilité de ses fonctions ; lorsqu'il vous parle de rectifier le sang de tempérer les entrailles et le cerveau, de dégonfler la rate, d raccommoder la poitrine, de réparer le foie, de fortifier le cœui de rétablir et de conserver la chaleur naturelle, et d'avoir dé secrets pour étendre la vie à de longues années, il vous dit justei ment le roman de la médecine. Mais quand vous en venez à î vérité et à l'expérience, vous ne trouvez rien de tout cela, et il ei est comme de ces beaux songes qui ne vous laissent au réveil qu le déplaisir de les avoir crus.

{Le Malade imaginaire, III, 3.)

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