Chapitre l\ RACINE
Dans ravis au lecteur dont il fait précéder sa tragédie Héraclius, Corneille écrit ces mots : « Je ne craindrai )int d'avancer que le sujet d'une belle tragédie doit n'être is vraisemblable. »
(1) Jean Racine naquit en 1G39, à la Ferté-Milon, d"une famille tholique qui avait avec Port-Royal de fréquents rapports, enfant, privé de sa mère qui mourut sans qu'il l'eût presque nnue, fut recueilli par ses grands-parents. En 16 19, son grandre s'éteignit, sa grand'mère se retira à Port-Royal où sa fille. jnès, l'avait précédée, et Jean Racine fut envoyé à Beauvais, i collège. En 1655, il fut admis à l'École des Granges, à Portjyal. De 1655 à 1658, il eut pour maîtres ces hommes éminents, grand esprit et de grand cœur : Nicole, Lancelot, A. Le Maistre, amon. En 1658. il alla suivre les cours de logique au collège Harcourt à Paris. Il avait commencé à versifier, et publie en 60 une ode composée à l'occasion du mariage du roi. C'est à tte époque qu'il se lie avec La Fontaine d'une amitié intime. [ famille, inquiète, essaya de l'orienter vers l'Église, et Racine it se rendre à L'zès, où un de ses oncles, vicaire général, l'initia la théologie, et tenta vainement de lui obtenir un bénéfice. Bst, semble-t-il, vers 1663. que Racine rentra à Paris. Dès lors, se livre à ses goûts littéraires, et noue d'étroites relations avec (ileau et Molière, dont la troupe représente la première tradie du jeune poète, la Thébaïde (juin 1664). Alexandre, donné r lui en 1665, est l'occasion d'une brouiUe avec Molière, mais sure à Racine la faveur du roi. Il se brouille ensuite avec >rt-Roya1, oubliant, tant sa sensibilité s'exaspérait dès que n amour-propre était en jeu, tout ce que la reconnaissance
y» L ÉCOLE CLASSIQUE FRANÇAISE
Racine affirme au contraire, dans la préface de Béré nice : « Il n'y a que le vraisemblable qui touche dans 1; tragédie. »
Et, dans son* Art poétique, Boileau prescrit à son tour
Jamais au spectateur n'offrez rien d'incroyable, Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.
Pour développer sur la scène ces actions compliquées de goût encore espagnol, ou déjà romantique, qui, parmi de événements surprenants, mettaient aux prises des discou reurs subtils et des volontés exaspérées, Corneille s'ap puyait sur l'histoire. Cette mine intarissable de faits réelî mais extraordinaires, lui permettait de se targuer d'un vérité matérielle qui, d'après lui, devait imposer silène à quiconque eût trouvé ses sujets chimériques. Avec Racin et Boileau, qui estiment la vraisemblance humaine plu vraie qu'une vérité brutale, mais accidentelle, nous pa£
eût dû lui imposer. Dès lors, libre d'attaches avec le passé, tout la gloire et à l'amour, il fait représenter les œuvres les plus pai faites et les plus sublimes de notre littérature : Andromaque (1667 les Plaideurs (1668), Britannicus (1669), Bérénice (le^lO), Bajaz (1672), Mithridate (1673), qui coïncide avec son entrée à l'Aoî demie française, Iphigénie (1674), Phèdre (1677). A cette dat< épuisé physiquement, Racine, par un revirement profond de so âme ardente et passionnée, se rejette aux sentiments de sa pn mière jeunesse, et quitte le théâtre avec la pensée de n'y jama revenir. II se réconcilie avec Port-Royal, se marie, et mène ur vie calme et religieuse auprès de sa femme, au miheu de ses ei fants. Nommé historiographe du roi, il ne fût pas revenu a théâtre, si Mme de ]\Iaintenon ne lui avait pas demandé des pièc( religieuses destinées à divertir les demoiselles de Saint-Cyr. Ce.' l'origine d'Esther (1689) et d' Athalie (1691). C'est aussi le tem de sa carrière dramatique. Ses autres travaux littéraires sont c moindre intérêt. Tombé en disgrâce, sans doute à cause de Si relations avec Port-Royal, Racine mourut en 1699, à l'àgb ( cinquante-neuf ans, laissant un testament par lequel il demai dait à être inhumé à Port-Royal-des-Champs, « aux pieds de fosse de M. Hamon )>.
)ns de la tragédie romanesque à la tragédie classique, t de la peinture des héros exceptionnels à la peinture de homme.
Demandons à Boileau quelles sont les règles de la traédie, et nous aurons une définition générale du théâtre e Racine :
Que dès les premiers vers l'action préparée Sans peine du sujet aplanisse l'entrée...
Que le lieu de la scène y soit fixe et marqué.
Qu'en un lieu, qu'en un jour, un seul fait accompli Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli.
Une merveille absurde ost pour moi sans appâts .- L'esprit n'est point ému de ce qu'il ne croit pas. Ce qu'on ne doit point voir, qu'un récit nous l'expose. Les yeux en le voyant saisiraient mieux la chose, Mais il est des objets que l'art judicieux Doit offrir à l'oreille et reculer des yeux.
Des héros de roman fuyez les petitesses :
Toutefois aux grands cœurs donnez quelques faiblesses.
De ces préceptes, il en est un sur lequel nous devons tous arrêter, non seulement parce qu'il a donné matière L de longues discussions, mais parce qu'il suffirait à expli- [uer la tragédie classique : c'est la règle des trois unités.
Cette règle, tirée d'Aristote, mais imposée avec une igueur nouvelle, était connue des Italiens et des Espagnols Lvant que les Français s'y fussent arrêtés. La première xpression complète qui en ait été fournie dans notre litérature se trouve dans la préface de Silvanire, écrite par klairet en 1631 ; et nous en trouvons l'application dans sa wphonisbe (1634). Chapelain, l'Académie, les érudits, se ont les défenseurs des unités, et Corneille est contraint le s'y soumettre. Mais avec quelle peine ! et quelles tor- ,ures il inflige à la vraisemblance pour nous donner, et se
donner à lui-même, l'illusion qu'il les observe !... Non voyons aisément quelle gêne les unités imposent au poète Il faut qu'une action nettement déterminée se développ( en \ingt -quatre heures, en un même endroit. Or, il est biei rare, si nous nous en tenons à la généralité des événement' humains, qu'il s'en puisse succéder beaucoup en un menu lieu, et en un temps si restreint. Le poète qui voudra mettn à la scène une intrigue complexe, riche d'incidents, n'j parviendra qu'en les accumulant, contre toute raison, ei un temps qui dans la réalité ne leur eût pas suffi, en ur point de l'espace suffisamment indéterminé pour que noui ne soyons pas choqués de voir tous les personnages s'j succéder uniformément. Veut-il au contraire respecte] vraiment les unités et non pas seulement les tourner ave( une virtuosité trompeuse, il ne pourra traiter que des sujet presque complètement dépourvus d'incidents, et réduit à l'événement unique que comportent de telles limites. Gel événement sera nécessairement le dénouement de la pièce et les cinq actes qui le précèdent nous montreront les personnages du drame aux prises les uns avec les autres, parvenus, dès le lever du rideau, au dernier terme de la crist que dénouera l'événement fmal. Ainsi ramassée dans ces bornes strictes, la tragédie ne peut être que le heurt suprême d'âmes en lutte, dont le poète fait jouer tous les ressorts sous nos yeux au moment où les passions, arrivées à leur paroxysme, provoquent inévitablement l'événement décisif. Fondée sur les trois unités, et comme resserrée entre elles, la tragédie ne deviendra vraisemblabh qu'en devenant psychologique. C'est là le système d( Racine ; et la vérité, et la profondeur de son observation, font de lui le plus pur de nos classiques.
Le premier caractère qui nous paraisse devoir être not( dans sa technique, c'est donc la simplicité des sujets qu'i] traite.
Ce qui m'en plut davantage, nous dit-il en parlant de celui de Bérénice, c'est que je le trouvai extrêmement simple.
Et, un peu plus loin :
Toute l'invention consiste à faire quelque chose de rien, et tout ce grand nombre d'incidents a toujours été le refuge des poètes qui ne sentaient dans leur génie ni assez d'abondance, ni assez de force, pour attacher pendant cinq actes leurs spectateurs par une action simple, soutenue de la violence des passions, de la beauté des sentiments, et de l'élégance de l'expression.
A ce point de vue, le sujet de Bérénice est particulièrement significatif : Titus, empereur, aime Bérénice, reine de Judée, et est aimé d'elle. Mais parce que l'intérêt de l'empire et la loi romaine l'exigent, ils sacrifient leur amour, et se séparent le cœur brisé. Toute la pièce n'est faite que des derniers combats qui se livrent dans ces deux âmes, au moment de prendre une décision, et ces chocs et ces retours de sentiments sont plus profondément émouvants que le heurt des événements les plus singuliers. Mais, sans être aussi complètement dénuées de matière, les autres tragédies de Racine, — il est aisé de le constater, — observent le même idéal de vraisemblance et de simplicité. Il nous est toujours possible d'oublier les conditions historiques des personnages et leur antiquité, pour réduire leur aventure à un problème de psychologie amoureuse.
Un homme, important par sa situation sociale, directeur d'une grande entreprise ou chef d'une puissante usine, aime une jeune veuve, restée fidèle au souvenir de son mari, mais mère d'un enfant dont l'avenir, la vie même, dépendent de celui qui maintenant la demande en mariage. Nous verrons se livrer dans l'âme de cette femme de longs et passionnés combats entre la fidélité au souvenir d'un époux qu'elle aime plus encore depuis qu'il a disparu, et son amour maternel, peut-être plus fort. Une telle situation peut se rencontrer aisément dans la vie moderne, et
A. Bailly. — Ecole classique. fi
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c'est le sujet d'Andromaque. Mais supposons qu'avant de s'abandonner à l'amour que lui inspire cette jeune veuve, son puissant prétendant ait promis le mariage à une autre femme, orgueilleuse de sa richesse et de sa beauté, et portée vers lui à la fois par un sentiment sincère et par une vanité de caste. Dominée et aveuglée par cet amour, elle méprise la passion que lui témoigne depuis l'enfance un de ses cousins, caractère ardent, violent, douloureux, emporté jusqu'à la fureur, esclave irréfléchi des sentiments qui l'agitent. Quelles seront .la jalousie et l'irritation de cette femme altière, lorsqu'elle se verra dédaignée? Elle s'avilira par amour, elle s'emportera par orgueil, elle cherchera peut-être à aimer, elle croira même qu'elle peut aimer celui qu'elle a depuis si longtemps méprisé, elle en fera son esclave et l'instrument de sa vengeance, s'ofïrant à lui comme prix du crime qu'elle exige ; et lorsqu'il l'aura commis, elle n'aura pour lui que des cris de haine. C'est là tout le rôle d'Hermione. Nous pouvons ainsi réduire chaque tragédie de Racine à ses éléments sentimentaux^ en ne tenant à peu près aucun compte des détails matériels de l'action. Qu'est-ce que le sujet de Phèdre? C'est l'étude d'une femme qui, parvenue à cet âge où la jeunesse s'efface, mais jette avant de s'évanouir ses feux les plus ardents, s'éprend d'un amour insensé pour le fils que son mari eut d'un premier lit. Quels conflits déchireront l'âme de cette femme, qu'emporte la fatahté de l'amour? Que se passera-t-il si celui qu'elle aime est chaste et sauvage, si elle-même est aussi vindicative qu'aimante?... Nous pouvons de même ramener Mithridate aux termes d'un problème de psj'^chologie : étude de l'amour chez un vieillard brutal, puissant, devenu le rival de ses fils, qui tous deux aiment sa fiancée, et dont l'un même est aimé d'elle... Il est inutile de pousser plus loin cette démonstration trop aisée : nous arriverons toujours à la même conclusion. Quel que soit le moment historique où se placent les tragédies de
Racine, et quelques ressources qu'il ait tirées de l'histoire, pour les nourrir d'un suc plus mâle, ce ne sont jamais les événements qui peuvent attacher le spectateur ; à dessein, il les réduit aux plus simples, aux moins nombreux, et même, pourrait-on dire, à celui-là seul qui forme le dénouement. Quelques incidents nous donnent l'impression de la vérité, même s'ils sont imaginaires, — et c'est là cette vraisemblance à laquelle s'attachait Racine, — grâce au déroulement toujours logique des sentiments et des passions. Raison et passion, — raison passionnée — tel est l'art du poète. La passion est fatale, elle n'obéit pas à notre volonté, elle l'emporte sur elle malgré sa résistance et ses cris. L'homme est un esclave révolté, dont tous les combats sont des défaites. La tragédie est la peinture de ses derniers sursauts. Que l'héroïne se nomme Phèdre ou Hermione, que son aventure soit légendaire, historique, ou moderne, cette aventure nous paraît vraie et nous émeut parce que nous retrouvons notre faiblesse et notre servitude dans la peinture de ces cœurs déchirés. Le fond des tragédies raciniennes est constitué par des éléments d'une vérité si générale, d'une si constante humanité, que notre attention ne s'arrête pas aux accidents extérieurs. On a prétendu parfois que les personnages en étaient de grands seigneurs contemporains, des courtisans de Louis XIV, et qu'on les comprendrait mieux, revêtus des costumes du temps, que de la toge ou du péplum. Cette observation n'est que partiellement vraie. Il peut être exact que, dans le ton, les personnages des tragédies de Racine aient l'élégance cérémonieuse de la Cour ; il n'a pas cherché cette couleur locale assez indifférente qui consiste dans un badigeonnage d'archéologie théâtrale ; il a peint des* hommes, et si la rhingrave leur convient, le veston moderne leur siérait tout aussi bien, comme d'ailleurs le costume antique. Attacher une importance quelconque au vêtement ou au décor dans une tragédie de Racine, c'est prouver nettement
qu'on est incapable de la comprendre. Dans ce drame tou? psychologique, seule doit nous arrêter l'étude des sentiments et des caractères.
De toutes les passions humaines, c'est l'amour qui, dans ce théâtre, occupe la place la plus importante. Racine en a analysé toutes les nuances, décrit toutes les fureurs. Le tendre Racine, comme on se plaît à l'appeler, du terme le plus impropre qui soit, a su, mieux qu'aucun écrivain de notre langue, incomparablement mieux que les hurleurs grandiloquents et vides de l'époque romantique, nous donner l'impression de ce que Famour a de fatal, de terrible, de tyrannique. Mais, c'est une remarque qui a été faite par presque tous les critiques, il l'a d'ordinaire étudié et exprimé avec plus de bonheur encore dans les rôles de femmes que dans les rôles masculins. Certains de ses amoureux, Xipharès, par exemple, ou Assuérus, nous paraissent un peu fades, langoureusement mièvres, élégants dans leur expression jusqu'au point où l'élégance devient une faiblesse. Pyrrhus lui-même, si brutal par moments, adoucit trop sa voix dans les couplets d'amour. Britannicus est charmant, mais gracieux à l'excès. Les plus beaux amoureux de Racine sont ceux qui, par leur caractère, comme Oreste, ou par leur âge et leur condition, comme Mithridate, se dégageaient complètement de la foule des héros romanesques. Dans Oreste, nous voj'ons ce que devient l'amour dans une âme malade déjà, anxieuse de sa destinée, convaincue qu'un sort tragique s'acharne sur elle : amour in^iiet, qui ne connaîtrait pas la joie si même il pouvait s'assouvir, amour dévorateur, qui s'empare entièrement d'un être et ne lui laisse nulle pensée, nul équilibre, nulle possibilité de raison ; rien ne peut arrêter Oreste, ni ruse, ni bassesse, ni crime : il est la proie de son amour, comme il sera celle des Érynnies. Caractère exceptionnel sans doute, dont les traits singuliers sont exphqués dans la légende par la fata-
lité suspendue sur le héros, mais qui se rencontre chez certains déséquihbrés impulsifs, voués au suicide ou à la folie. C'est, du reste, dans la folie que s'abîme Oreste lorsqu'il voit son assassinat inutile et son amour détruit. Et si la forme du vers, harmonieux même dans l'expression du délire, donne à ces accents égarés une noblesse et un éclat lyrique qui les élève au-dessus de l'humanité, ne nous laissons pas séduire par le style, et nous reconnaîtrons dans ces fureurs une peinture d'une réalité cruelle.
Dans le rôle de Mithridate, Racine nous décrit l'amour d'un vieillard, et d'un vieillard tout puissant, de caractère à la fois emporté, jaloux et dissimulé, pour une toute jeune femme qui ne peut l'aimer. Ce personnage pouvait être odieux, il l'est parfois. Mithridate use de sa force, impose sa volonté, et fera périr celle qu'il aime plutôt que de ne la point posséder. Rival de ses fils, soupçonneux, toujours aux aguets, i] lise des détours les plus bas pour dérober le secret qu'il devine ; c'est un Arnolphe tragique, et les mesquineries d'Arnolphe deviennent en lui des atrocités. Mais en même temps, par le miracle de son art. Racine a mis dans cette âme un tel besoin d'amour, un tel désir de goûter, de partager encore la passion, une telle souffrance devant toutes les déchéances de la vieillesse, que nous avons pour lui autant de pitié que d'horreur. Au surplus, il a enrichi ce caractère d'une grandeur d'ambition guerrière et conquérante, et d'une noblesse de patriotisme, qui font de lui un des rôles les plus complexes, les plus profonds, les plus majestueux de son théâtre entier.
Mais si vigoureux que soient de tels rôles (et j'ajouterai que, dans celui de Joad, Racine me semble avoir atteint le plus haut degré de l'art dramatique), il n'est pas moins vrai qu'il reste surtout le peintre de la femme, et que, dans presque toutes ses pièces, les femmes tiennent la plus grande place et le premier rôle. Il n'en était pas de
Sf) l'école classique française
iriême chez Corneille. Dans ses pesantes et vigoureuses mosaïques byzantines, il n'a peint que des héros, de ceshéros emphatiques, qui tiennent la pose pour la postérité, et dont Plutarque lui a fourni les traits. Si ce caractère déclamatoire, cette raideur du geste, cette ampleur rhétorique et symétrique des formules nous paraissent fort éloignés du vrai dans la peinture des hommes, ils le sont beaucoup plus encore dans la peinture des femmes. Et c'est pourquoi les héroïnes de Corneille nous donnent si souvent l'impression d'avoir perdu leur sexe et leur humanité. Chez Racine, elles sont l'humanité même. Ne nous étonnons pas qu'il leur ait fait la place si large. Pendant toute la première partie de sa vie, il ne s'est intéressé qu'aux tempêtes soulevées par la passion dans les âmes, il a aimé, il a été aimé, il a observé près de lui, sur lui, les ardeurs douloureuses et divines qu'il se plaisait à retracer. Où sontelles plus violentes, plus sûrement victorieuses, que dans les âmes féminines? L'homme a plus de raison, une volonté plus froide et plus réfléchie, parfois même des principes moraux ou sociaux qui peuvent combattre en lui la passion. La lutte est en lui plus sourde, plus calme ; sa force lui permet de la mieux supporter : son désir de victoire est aussi plus sincère. La femme souhaite, aime, cherche sa défaite, à l'heure où elle se sert de toutes ses armes pour la conjurer. Sur son âme complexe et nuancée, la passion est toute puissante, car elle se trouve toujours, s'il en est besoin, de subtiles raisons que la simple raison de l'homme n'aurait su concevoir ;plus faible dans ses moyens d'action, la femme est plus cruelle, plus impitoyable dans l'exécution :
C'est Vénus tout entière à sa proie attachée.
Le théâtre de Racine, ce sont toutes les formes de l'amour dans le cœur de la femme. Il n'y a guère ajouté ' qu'une passion, l'ambition, qui seule peut atteindre chez
une femme à la même violence que l'amour, et qui en garde presque tous les caractères.
Dans les rôles d'Hermione, d'Éryphile, de Phèdre, de Roxane, Racine nous dépeint sous divers aspects l'^amour le plus brutal qui puisse dominer un être, — l'amour sen-" suel. Il ne s'agit pour aucune d'elles de ces correspondances intellectuelles ou sentimentales, qui peuvent unir deux êtres ; em.portées par leur instinct, elles aiment des hommes qui sont forts, qui sont beaux, et dont leur chair, plas que leur cœur, a besoin. Elles aiment malgré les mépris qui les accueillent, avec d'autant plus d'âpreté qu'elles ont moins d'espoir, avec cette bassesse des âmes qui s'asservissent à l'intérêt physique. Elles aiment, et leur amour envahit leur être au point de n'y laisser nulle place à des sentiments plus doux. Reconnaissance, pitié, loyauté, scruji^ pules d'honneur, tout est balayé dans cette tempête ; et comme nous le voyons chaque jour encore parmi ces créatures incultes, instinctives, animales, qui peuplent les basfonds des villes, il semble que l'amour ne soit chez elles qu'un apj)étit qui presque toujours s'accompagne de haine. ' L'amour et îa mort se touchent. On détruit ce qu'on ne peut ' posséder. Hermione condamne Pyrrhus à mort, et se pro-j met pour récompense du meurtre. Éryphile trahit celle qui Ta recueilhe et aimée, et la livre au couteau du sacrificateur. Roxane fait assassiner Bajazet, dont elle s'est crue aimée, lorsqu'elle découvre son erreur ; Phèdre, qui n'a pu vaincre la pudeur épouvantée d'Hippolyte, l'accuse d'avoir attenté à son honneur, et l'abandonne à la vengeance paternelle. Ce sont là quatre figures terribles de i l'amour, dans sa forme la plus primitive, l'amour aux baisers sanglants, 'qui s'accompagne de jalousie tumultueuse, de fureur et d'égarement.
Mais Racine a su peindre aussi, avec la même vérité, ces femmes pures et nobles, en qui l'amour s'est spiritualisé, et dont les sentiments chastes sont tout baignés d'un lumi-
neux honneur: Monime, Bérénice, Iphigénie, Junie, âmes flores et douces, êtres de sacrifices et de fidélité, qui ne cherchent pas leur bonheur, mais donneraient leur vie ^pour assurer celui de l'être qu'elles aiment. Nous sommes loin des héroïnes sentencieuses de Corneille, aux sentiments tendus, forcés, et toujours s'admirant elles-mêmes pour leur fidélité aux grandes idées ou aux grands mots !... Non certes que l'attachement au devoir, quelques sacrifices qu'il impose, soit étranger aux personnages de Racine. C'est une antique banalité, et singulièrement fausse, qui consiste à dire que les créatures de Corneille placent leur devoir plus haut que leur passion, tandis que celles de Racine suivent leurs impulsions passionnées et méconnaissent toute obligation morale. Iphigénie, qui se résigne à mourir pour la gloire de son père, Bérénice qui renonce à l'union espérée pour ne pas diminuer celui qu'elle aime, Monime, qui n'avoue son amour à Xipharès que lorsqu'elle se croit déliée de sa promesse par la mort de Mithridate, sont des âmes droites et graves, incapables de faillir dans l'accomplissement de leur devoir, mais sans raideur oratoire, sans affectation, sans excès d'héroïsme. Qu'on se rappelle l'admirable prière d'Iphigénie à son père. Certes, elle se soumet, elle accepte la mort, et une mort qui lui enlève plus encore que la vie, puisqu'elle l'arrache à l'être aimé ; elle se sacrifie à la gloire paternelle, à la concorde de l'armée, à la victoire de la Grèce, mais avec quelle tendresse profonde et douloureuse, avec quel sens féminin des mots et des souvenirs qui peuvent amollir un cœur d'homme, avec quelle soif de vie et de bonheur elle sait rappeler à son père tous les charmes qui l'attachaient à l'existence :
C'est moi qui, si longtemps le plaisir de vos yeux, Vous ai fait de ce nom remercier les dieux. Et pour qui, tant de fois prodiguant vos caresses, Vous n'avez point du sang dédaigné les faiblesses.
Hélas ! avec plaisir je me faisais conter
Tous les noms des pays que vous alliez dompter.
Et dt'jà d'Ilion présageant la conquête,
D'un triomphe si beau je préparais la fête.
Je ne m'attendais pas que, pour le commencer,
Mon sang fût le premier que vous dussiez verser...
Nul autre écrivain n"a su peindre avec cette simplicité Qtense ces âmes à la fois virginales et passionnées, faibles levant la \*ie, et cependant grandes devant la douleur, rest avec ces mêmes nuances, cette même connaissance, ou ;ette divination, de tous les sentiments humains, qu'il anayse Tamour maternel d'Andromaque ou de Clytemnestre, ;es deux femmes qui préfèrent à toute chose humaine l'être [u'elles ont mis au monde, la première unissant et confonlant l'amour qu'elle porte à l'enfant vivant et celui qu'elle jarde à l'époux disparu, la seconde, au contraire, se révolant contre un mari qu'elle semble avoir cessé d'aimer, se Iressant en ennemie devant lui, furieuse, haineuse, )resque animale dans sa passion pour sa fille, et l'âme déjà pondante des sentiments qui la jetteront à l'adultère et i l'assassinat.
Mais, et c'est là le miracle de ce génie sans pair, autant ilacine a su verser, dans le premier de ces rôles, de grâce nesurée et de chaste gravité, autant il y a mis de délicaesse, de séduction voilée, de pénétrante tendresse, autant 1 a mis de puissance, de mordant, d'âpreté parfois terrible lans ceux d'Agrippine et d'Athalie, amoureuses si Ton reut, elles aussi, mais amoureuses seulement de la puissance qu'elles peuvent exercer. Xi chez l'une ni chez l'autre, lous ne rencontrons ce sentiment qui donne tant de no- )lesse au personnage de Mithridate : la volonté de com- )attre pour une grande cause. Ce n'est pas pour réaliser le vastes desseins qu'elles nourrissent la passion de régner, i'est par amour du pouvoir lui-même, c'est-à-dire par ►rgueil personnel, sentiment médiocre qui peut les pousser
L ECOT.E CLASSIQUE FRANÇAISE
à de larges entreprises, à de profondes conceptions, mais b'ans noblesse et sans désintéressement. Aussi ces cœurs violents, si savamment dissimulés, capables de calculs infinis, de cruautés, de trahisons, laissent-ils tout à coup paraître des faiblesses foncières, où se décèle la petitesse de leur idéal.
Et dans tous ces caractères, il n'est pas un trait qui nous semble dépasser l'humanité. La simplicité que Racine estimait nécessaire à ses intrigues, se traduit dans sa psychologie par le souci dominant de vérité. La vertu chez lui ne paraît jamais inaccessible. Elle est toujours enveloppée de cette faiblesse qui fait en nous les grands combats entre le devoir et la passion, et qui seule prête à nos sacrifices leur beauté morale. Il n'y a pas dans ce théâtre de créatures d'exception, jetées par le hasard dans de surprenantes aventures. Tous, nous reconnaissons en elles, spiritualisés par l'idéal classique et grandis par la noblesse harmonieuse du style, les êtres que nous avons observés dans la vie, — les êtres que nous sommes parfois.
Ce génie dramatique, le plus complet qui soit, — ce génie qui se diversifie et nous donne l'impression d'être toujours plus grand, — qu'i] s'agisse de tragédie purement psychologique, comme Bérénice, historique, comme Mithridate ou Britannicus, religieuse, comme cette surhumaine Athalie, — était servi par une expression merveilleusement souple, poétique, et nuancée.
A première vue, la simplicité des termes, la mesure et la justesse parfaite du style, la mélodieuse discrétion de ces phrases où rien ne heurte, peuvent tromper un lecteur inattentif. Point de ces grands éclats bruyants, de ces couleurs crues, de ces traits recherchés qui se font aussitôt remarquer et peuvent faire naître de fausses impressions de richesse et d'originahté. Si l'on y veut regarder, on s'aperçoit bien vite que ces expressions, si nues en apparence, sont celles qui peuvent donner sa plus grande force
i la notation psychologique, et sa plus large valeur à la lotation poétique. C'est sur ce dernier point surtout que e voudrais m'arrêter, car il s'agit là d'un mérite très rare lu dix-septième siècle. Racine, — on l'a dit avant nous,
— est un poète autant qu'un profond moraliste. Il ne se )orne pas à analyser toute la complexité des sentiments lumains, il n'est pas simplement un homme de théâtre,
— qui traduit en conflits vivants ses observations, — il a x îette faculté supérieure de voir la vie, de la voir en larges .
jt splendides images, qui achèvent et prolongent en évocations la pure expression des idées. Il est poète parce qu'il imeut notre imagination autant qu'il parle à notre raison. \. tout moment, dans le tissu de ses narrations ou dans ses Ualogues, un tableau semble s'ouvrir devant nous, et notre antaisie est emportée vers d'amples horizons qui magniîent la pensée. Je citerai sans les commenter, faute de )lace, mais en les confiant à la méditation de ceux qui isent, quelques-uns de ces vers admirables, devant les juels on se prend à rêver :
... et tu m'as vu depuis Traîner de mers en mers ma chaîne et mes ennuis !
(Andromaqite, I, 1.)
Et moi, qui l'amenai triomphante, adorée, Je m'en retournerai seule et désespérée, Je verrai les chemins encor tout parfumés Des fleurs dont sous ses pas on les avait semés.
(Iphigénie, IV, j.)
Prêts à S'ous recevoir, mes vaisseaux vous attendent, Et du pied des autels vous y pouvez monter, Souveraine des mers qui vous doivent porter.
(Mithridate, 1, 3.).
Dieux ! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts ! Que ne puis-je, au travers d'une noble poussière, Suivre de l'œil un char fuyant dans la carrière !...
V)2 l'école classique française
Ce n'est plus une ardeur clans mes veines cachée : ' t
C'est Vénus tout entière à sa proie attachée.
{Phèdre, 1,3.)
Moi-même, il m'enferma dans des cavernes sombres. Lieux profonds et voisins de l'empire des Ombres.
[Phèdre, III, 5.)
Quelle Jérusalem nouvelle Sort du fond du désert, brillant», de clartés?
{Athalie, III, 7.)
Les rois des nations, devant toi prosternés.
De tes pieds baisent la poussière ; Les peuples à l'envi marchent à ta lumière.
{Athalie, III, 7.)
Il suffit de parcourir Racine pour trouver à chaque instant de ces vers magnifiques, les plus musicaux de notre langue, les plus évocateurs qui soient. Par quel mystère le français est-il devenu, sous sa plume, si mélodieux? C'est le secret du génie. Cette harmonie résulte évidemment de la combinaison et de la succession des diverses sonorités, en même temps que de l'agencement des accents dans le vers. Mais c'est là un don de la nature, accru sans doute par le travail, sans cesser pourtant de demeurer intuitif- Vouloir chercher à découvrir les combinaisons de syllabes et d'accents qui forment cette harmonie, serait un travail d'érudition complètement vain. Nous ne sentirons pas mieux la beauté d'un vers de Racine après avoir fait cette étude, et nous aurons l'illusion grave, ■ — fréquente, et un peu ridicule dans l'érudition contemporaine, • — d'avoir décelé des procédés de technique là où il y a intuition et spontanéité géniale. Le seul moyen de pénétrer profondément un auteur, d'en sentir toutes les finesses, d'en comprendre les plus délicates beautés, c'est de le lire et de le relire sans cesse, de nous imprégner de sa personnalité, de nous confondre en lui, pour le sentir enfin d'une âme
RACIXE 93
oiite voisine de la sienne. Quiconque lira Racine de la orte découvrira en lui à chaque lecture des beautés plus Tofondes et toujours nouvelles, une richesse incommeniirable d'observation et de pensée, une puissance d'imaination poétique qui paraît grandir à mesure que nous i comprenons mieux. Il sentira alors que l'esprit français peut-être atteint dans la tragédie racinienne ce sommet e perfection qu'il n'est donné ni à un art, ni à un peuple e dépasser jamais.
VERITE ET V RAISEMBLASCE
Titiis reainam Berenicen, cui etiam nuptias pollicitiis ferebatur, latim ab urhe dimisit invifus invitam.
C'est-à-dire que « Titus, qui aimoit passionnément Bérénice, t qui même, à ce qu'on croyoit, lui avoit promis de l'épouser, i renvoya dt Rome, malgré lui et malgré elle, dès les premiers mrs de son empire ». Cette action est très fameuse dans l'histoire ; t je l'ai trouvée très propre pour le théâtre, par la violence des assions qu'elle y pouvoit exciter. En efTet, nous n'avons rien e plus touchant dans tous les poètes, que la séparation d'Énée t de Didon, dans Virgile. Et qui doute que ce qui a pu fournir ssez de matière pour tout un chant d'un poème héroïque, où action dure plusieurs jours, ne puisse suftire pour le sujet d'une •agédie, dont la durée ne doit être que de quelques heures? Il ;t vrai que je n'ai point poussé Bérénice jusqu'à se tuer comme 'idon, parce que Bérénice n'ayant pas ici avec Titus les derniers igagements que Didon avoit avec Énée, elle n'est pas obligée )mme elle de renoncer à la vie. A cela près, le dernier adieu u'elle dit à Titus, et l'effort qu'elle se fait pour s'en séparer, 'est pas le moins tragique de la pièce ; et j'ose dire qu'il renouelle assez bien dans le cœur des spectateurs l'émotion que le ;ste y avoit pu exciter. Ce n'est point une nécessité qu'il y ait u sang et des morts dans une tragédie : il suffit que l'action en )it grande, que les acteurs en soient héroïques, que les passions soient excitées, et que tout s'y ressente de cette tristesse majesleuse qui fait tout le plaisir de la tragédie.
Je crus que je pourrois rencontrer toutes ces parties dans mon ijet. Mais ce qui m'en plut davantage, c'est que je le trouvai
extrêmement simple. Il y avoit longtemps que je voulois essayer si je pourrais faire une tragédie avec cette simplicité d'action qui a été si fort du goût des anciens. Car c'est un des premiers préceptes qu'ils nous ont laissés. « Que ce que vous ferez, dit Horace, soit toujours simple et ne soit qu'un. » Ils ont admiré VAjax de Sophocle, qui n'est autre chose qu'Ajax qui se tue de regret, à cause de la fureur où il étoit tombé après le refus qu'on lui avoit fait des armes d'Achille. Ils ont admiré le Philoctète, dont tout le sujet est Ulysse qui vient pour surprendre les flèches d'Hercule. l.'Œdipe même, quoique tout plein de reconnoissances, est moins chargé de matière que la plus simple tragédie de nos jours. Nous voyons enfin que les partisans de Térence, qui l'élèvent avec raison au-dessus de tous les poètes comiques, pour l'élégance de sa diction et pour la vraisemblance de ses mœurs, ne laissent pas de confesser que Plante a un grand avantage sur lui par la simplicité qui est dans la plupart dos sujets de Plante. Et c'est sans doute cette simplicité merveilleuse qui a attiré à ce dernier toutes les louanges que les anciens lui ont données. Combien Ménandre étoit-il encore plus simple, puisque Térence est obligé de prendre deux com.édies de ce poète pour en faire une des siennes !
Et il ne faut point croire que cette règle ne soit fondée que sur la fantaisie de ceux qui l'ont faite. Il n'y a que le vraisemblable qui touche dans la tragédie. Et quelle vraisemblance y a-t-il qu'il arrive en un jour une multitude de choses qui pourroient à peine arriver en plusieurs semaines? Il y en a qui pensent que cette simplicité est une marque de peu d'invention. Ils ne songent pas qu'au contraire toute l'invention consiste à faire quelque chose de rien, et que tout ce grand nombre d'incidents a toujours été le refuge des poètes qui ne sentoient dans leur génie ni assez d'abondance ni assez de force pour attacher durant cinq actes leurs spectateurs par une action simple, soutenue de la violence des passions, de la beauté des sentiments et de l'élégance de l'expression. Je suis bien éloigné de croire que toutes ces choses se rencontrent dans mon ouvrage ; mais aussi je ne puis croire que le public me sache mauvais gré de lui avoir donné une tragédie qui a été honorée de tant de larmes, et dont la trentième représentation a été aussi suivie que la première.
Ce n'est pas que quelques personnes ne m'aient reproché cette même simplicité que j'avois recherchée avec tant de soin. Ils ont cru qu'une tragédie qui étoit si peu chargée d'intrigues ne pouvoit être selon les règles du théâtre. Je m'informai s'ils se plaignoient qu'elle les eiit ennuyés. On me dit qu'ils avouoient tous qu'elle n'ennuyoit point, qu'elle les touchoit même en plu-
eurs endroits, et qu'ils la verroient encore avec plaisir. Que ;ulent-ils davantage? Je ks conjure d'avoir assez bonne opinion 'eux-mêmes pour ne pas croire qu'une pièce qui les touche et ui leur donne du plaisir puisse être absolument contre les règles, a principale règle est de plaire et de toucher. Toutes les autres ; sont faites que pour parvenir à cette première. Mais toutes ;s règles sont d'un long détail, dont je ne leur conseille pas de embarrasser. Ils ont des occupations plus importantes. Qu'ils ! reposent sur nous de la fatigue d'éclaircir les difficultés de la oétique d'Aristote ; qu'ils se réservent le plaisir de pleurer et être attendris ; et qu'ils me permettent de leur dire ce qu'un lusicien disoit à Philippe, roi de Macédoine, qui prétendoit a'une chanson n'étoit pas selon les règles : « A Dieu ne plaise, îigneur, que vous soyez jamais si malheureux que de savoir ces loses-là mieux que moi ! »
(Bérénice, extrait de la préface.)
Que faudroit-il faire poui contenter des juges si difficiles? La lose seroit aisée, pour peu qu'on voulût trahir le bon sens. Il e faudroit que s'écarter du naturel pour se jeter dans l'extraorinaire. Au lieu d'une action simple, chargée de peu de matièrt-, ïlle que doit être une action qui se passe en un seul jour, et qui. avançant par degrés vers sa fin, n'est soutenue que par les intéîts, les sentiments et les passions des personnages, il faudroit implir cette même action de quantité d'incidents qui ne se ourroient passer qu'en un mois, d'un grand nombre de jeux de léàtre, d'autant plus surprenants qu'ils seroient moins vraiïmblables, d'une infinité de déclamations où l'on feroit dire aux iiteurs tout le contraire' de ce qu'ils devroient dire. II faudroit, ar exemple, représenter quelque héros ivre, qui se voudroit lire haïr de sa maîtresse de gaieté de cœur, un Lacédémonien [•and parleur, un conquérant qui ne débiteroit que des maximes 'amour, une femme qui donneroit des leçons de fierté à des jnquérants. Voilà sans doute de quoi faire récrier tous-ces meseurs. Mais que diroit cependant le petit nombre de gens sages uxquels je m'efforce de plaire? De quel front o.serois-je me lontrer, pour ainsi dire, aux yeux de ces grands hommes de antiquité que j'ai choisis pour modèles? Car, pour me servir e la pensée d'un ancien, voilà les véritables spectateurs que ous devons nous proposer ; et nous devons sans cesse nous emander : « Que diroient Homère et Virgile, s'ils lisoicnt ces ers? que diroit Sophocle, s'il voyoit représenter cette scène? » !uoi qu'il en soit, je n'ai point prétendu empêcher qu'on ne arlât contre mes ouvrages. Je l'aurois prétendu inutilement.
9^1 LÉCOLE CLASSIQUE FRANÇAISE
Quid de te alii loqiiantur, ipsi videant, dit C.icéron ; sed loquentai tamen.
(Britannicus, extrait de la première préface.)