‹ L'école classique française; les doctrines et les hommes, 1660-1715Chapitre 3 sur 64 · LETTRE A SCUDÊRY SUR LE CID · texte numérisé non relu

LETTRE A SCUDÊRY SUR LE CID

Ce n'est pas à moi à connaître du différend qui est entre vous et M. Corneille, et, à mon ordinaire, je doute plus volontiers que je ne résous. Bien vous dirai-je qu'il me semble que vous l'atta-

quez avec force et adresse et qu'il y a du bon sens, de la subtilité et de la galanterie même en la plupart des objections que vous lui faites. Considérez néanmoins, monsieur, que toute la France est en cause avec lui, et qu'il n'y a pas un des juges dont le bruit court que vous êtes convenus ensemble, qui n'ait loué ce que vous désirez qu'il condamne ; de sorte que, quand vos arguments seraient invincibles, et que votre adversaire même y acquiescerait, il aurait de quoi se consoler glorieusement de la perte de son procès, et vous pourrait dire que d'avoir satisfait tout un royaume est quelque chose de plus grand et de meilleur que d'avoir fait une pièce régulière. Il n'y a point d'architecte d'Italie qui ne trouve des défauts en la structure de Fontainebleau, qui ne l'appelle un monstre de pierre ; ce monstre néanmoins est la demeure des rois, et la cour y loge commodément. Il y a des beautés parfaites qui sont effacées par d'autres beautés qui ont plus d'agrément et moins de perfection ; et parce que l'exquis n'est pas si noble que le naturel, ni le travail des hommes si estimable que les dons du ciel, oç vous pourrait dire encore que savoir l'art de plaire ne vaut pas tant que de savoir plaire sans art. Aristote blâme la Fleur d'Agathon, quoiqu'il die qu'elle fût agréable, et V Œdipe peut-être n'agréait pas quoique Aristote l'approuve. Or, s'il est vrai que la satisfaction des spectateurs soit la fin que se proposent les spectacles et que les maîtres mêmes du métier aient quelquefois appelé de César au peuple, le Cid du poète français ayant plu aussi bien que la Fleur du poète grec, ne serait-il point vrai qu'il a obtenu la fin de la représentation et qu'il est arrivé à son but encore que ce ne soit pas par le chemin d'Aristote ni par les adresses de sa poétique ?

Mais vous dites qu'il a ébloui les yeux du monde, et vous l'accusez de charme et d'enchantement. Je connais beaucoup de gens qui feraient vanité d'une telle accusation, et vous me confesserez vous-même que la magie serait une chose excellente, si c'était une chose permise. Ce serait, à vrai dire, une belle chose de pouvoir faire des prodiges innocemment, de faire voir le soleil quand il est nuit, d'apprêter des festins sans viandes ni ofiiciers, de changer en pistoles les feuilles de chêne, et le verre en diamants. C'est ce que vous reprochez à l'auteur du Cid, qui, vous avouant qu'il a violé les règles de l'art, vous oblige de lui avouer qu'il a un secret qui a mieux réussi que l'art même ; et ne vous niant pas qu'il a trompé toute la cour et tout le peuple, ne vous laisse conclure de là, sinon qu'il est plus fin que toute la cour et tout le peuple, et que la tromperie qui s'étend à un si grand nombre de personnes est moins une fraude qu'une conquête. Cela étant, monsieur, je ne doute point que messieurs de l'Académie ne se

trouvent, bien empêchés dans le jugement de votre procès, et que' d'un côté, vos raisons ne les ébranlent, et de l'autre, l'approbation publique ne les retienne. Je serais en la même peine, si j'étais en la même délibération, et si de bonne fortune je ne venois de trouver votre arrêt dans les registres de l'antiquité. Il a été prononcé, il y a plus de quinze cents ans, par un philosophe de la famille stoïque, mais un philosophe dont la dureté n'était pas impénétrable à la joie, de qui il nous reste dos satires et des tragédies, qui viva'it sous le règne d'un empereur poète et comédien, au siècle des vers et de la musique. Voici les termes de cet authentique arrêt, et je vous le laisse interpréter à vos dames, pour lesquelles vous avez bien entrepris une plus longue et plus difficile traduction. Illud multum est primo aspectu oculos occupasse, etiam si contemplatio diligens inventura est quod arguât. Si me interrogas, major ille est qui judicium ahstulit, quam qui meruit (1). Votre adversaire trouve son compte dans cet arrêt, par ce favorable mot de major est; et vous avez aussi ce que vous pouvez désirer, ne désirant rien, à mon avis, que de prouver que judicium ahstulit. Ainsi vous l'emportez dans le cabinet, et il a gagné au théâtre. Si le Cid est coupable, c'est d'un crime qui a eu récom-^ pense ; s'il est puni, ce sera après avoir triomphé ; s'il faut que Platon le bannisse de sa république, il faut qu'il le couronne de fleurs en le bannissant, et ne le traite pas plus mal qu'il a traité autrefois Homère ; si Aristote trouve quelque chose à désirer en , sa conduite, il doit le laisser jouir de sa bonne fortune, et ne pas condamner un dessein que le succès a justifié. Vous êtes trop bon pour en vouloir davantage. Vous savez qu'on apporte souvent du tempérament aux lois, et que l'équité conserve ce que la justice pourrait ruiner. N'insistez point sur cette exacte et rigoureuse justice. Ne vous attachez point avec tant de scrupule à la souveraine raison. Qui voudrait la contenter et suivre ses desseins et sa régularité serait obligé de lui bâtir un plus beau monde que celui-ci. Il faudrait lui faire une nouvelle nature des choses et lui aller chercher des idées au-dessus du ciel. Je parle pour mon intérêt ; si vous la croyez, vous ne trouverez rien qui mérite d'être aimé, et par conséquent je suis en hasard de perdre vos bonnes grâces, bien qu'elles me soient extrêmement chères, et que je sois passionnément, monsieur, votre, etc..

Jean-I.otjis Guez de Balzac.

(1) Sénèque, Epîtres, C, 3.

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