LA BRUYÈRE. LA ROCHEFOUCAULD
;as, un ensemble de prescriptions pratiques. Au dix-sepième siècle, la morale est l'étude de l'âme humaine, étude )oursuivie dans un désir de perfectionnement et d'amélio- ■ation, mais qui conserve toute sa valeur de pure psychoogie en dehors même de ce but pratique. Et l'on peut dire pie de ce point de vue tous les grands écrivaias du groupe :lassique furent des moralistes : moralistes, Molière et '^a. Fontaine, qui nous dévoilent nos ridicides et nos vices )our nous aider à nous en corriger ; moralistes, les prédi- ;ateurs qui analysent nos passions pour nous ramener à Dieu ; moraliste, un Racine qui nous étale les ravages de 'amour ; un Beileau, qui, dans ses Satires, nous marque es travers de nos caractères et de nos conditions. Mais, à ;ôté de ces écrivains, dont l'art était, par ailleurs, dramaique, narratif ou même lyrique, l'école classique nous présente deux purs moralistes, qui n'ont pas cherché à lourrir de leurs observations psychologiques des drames, les comédies, des fables ou des satires, mais qui nous les ►résentent pour elles-mêmes, avec le seul intérêt que com- )orte la connaissance pénétrante de nos âmes, dans une orme assez habile pour en exprimer toutes les nuances. )e ces deux hommes, Tun, La Bruyère, peut être considéré lomme un écrivain de métier, un professionnel, dirions; lous aujourd'hui ; l'autre, La Rochefoucauld est le type le ces grands seigneurs intelligents, rompus aux intrigues le la Cour et aux expériences de la vie, et qui traduisent, )our eux-mêmes et pour une élite, les résultats de leurs nvestigations.
Ils ne sont pas les seuls qui se soient consacrés à cette îtude. Le goût, et l'on pourrait dire la manie des portraits, ist extrêmement vif dans les salons, de 1650 à 1660. Ces mages malicieuses de personnages connus, dépeints sous les noms d'emprunt, circulaient, manuscrites, dans les •uelles et les réunions élégantes. La Galerie de Mlle de Montpensier est un recueil de portraits. Et, jusqu'à la fin
A. Baiij.v. — École classique. Il
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du siècle, apparaissent périodiquement des œuvres moralistes plus ou moins sagaces. Qu'il nous suffise de citer, dès 1642, le Tableau des Passions humaines, de leurs causes et de leurs effets, par Nicolas Goëfîeteau, les Caractères des passions, par Marin Gureau de la Chambre (1640), r Usage des passions, par Senault (1641), les Maximes de Mme de Sablé (1678). les Conversations et les Maximes du chevalier de Méré (1692), pour borner là cette énumération.
Ne nous figurons donc pas La Bruyère comme un isolé il est le représentant d'une tendance littéraire, à laquelle il a donné sa plus complète et sa plus parlaite expression, et son œuvre, celle d'un des plus subtils artistes que possède notre littérature, rejette dans l'ombre et dans l'oubli toutes celles qui l'ont précédée ou accompagnée.
C'est vraisemblablement vers l'année 1670 que La Bruyère commença d'écrire, mais la première édition de ses Caractères ne parut qu'en 1688 et l'on sait de quelles précautions il entoura son apparition. Il ne donnait son étude personnelle que comme un essai sans grande importance, faisant suite à sa traduction des Caractères de Théophraste, qu'il présentait comme la partie essentielle de son œuvre. Le succès obtenu rassura cet amour-propre inquiet ; les éditions se succédèrent, de 1688 à 1696, chacune d'elles apportant un large enrichissement à l'édition précédente. Les Caractères de Théophraste passèrent à l'arrière -plan, et se réduisirent au rôle modeste d'une sorte de préface, tandis que l'édition définitive de 1696 comportait 1 120 ar ticles, — et beaucoup d'une vaste dimension, — à la plac( des 420 articles, en général très brefs, de l'édition prinii tive. Pour nous, qui n'avons pas à faire œuvre d'érudi tion, nous ne pouvons songer à étudier les transforma tions des Caractères au long de leurs éditions successives C'est sur celle de 1696 que nous devons faire portai
notre attention et notre étude, pour essayer de définir le talent de La Bruyère.
Dans les seize chapitres de son livre, il traite successivement des Ouvrages de l'esprit, du Mérite personnel, des Femmes, du Cœur, de la Société et de la Conversation, des Biens de fortune, de la Ville, de la Cour, des Grands, du Souverain ou de la République, de VHomme, des Jugements, de la Mode, de Quelques usages, de la Chaire, des Esprits forts... vaste succession de rubriques, qui lui permet de mettre en lumière, à son gré, tout ce qui formait la civilisation de son temps, avec les plus graves problèmes qui se posent à l'humanité.
Qu'une telle œuvre ne puisse comporter un plan rigoureux, c'était peut-être une conséquence même du sujet. La Bruyère n'en voulait pas convenir, et répondait vigoureusement aux critiques des contemporains qui lui reprochaient de n'avoir produit qu'un recueil de pièces détachées. Il tenta, dans la préface de son discours de réception, de soutenir que ses Caractères possédaient au moins une unité de direction, et tendaient tous au dernier chapitre, qui nous élève à Dieu. Ne nous arrêtons pas à cet essai de système, trop peu probant pour valoir même d'être discuté. Les chapitres des Caractères sont une suite de tiroirs, dans lesquels l'auteur a enfermé tous les résultats d'une longue et riche expérience. Prenons-les pour ce qu'ils sont : ils ne seraient pas aussi vrais, s'ils obéissaient à un système.
Mais, si l'on ne peut dégager de cette œuvre une idée unique et fondamentale, vers laquelle tout converge, on y peut reconnaître un certain nombre de tendances qui forment la philosophie et traduisent la personnalité de l'auteur.
Ce qui, dans les Caractères, nous frappe, et mérite de nous frapper tout d'abord, nous, hommes des temps modernes.
héritiers de la Révolution, c'est la hardiesse avec laquelle ce sujet d'une monarchie absolue a jugé et condamné les hommes et les abus de la société qui rentourait. Il a vécu au miheu de la noblesse ; il a souiïerl do l'arrogance et de l'orgueil fanatique des grands ; il a vu que ces dehors polis cachaient une véritable férocité d'âme, et que ces grâces souriantes dissimulaient d'atroces calculs et de sombres intrigues. Il a montré cette cour fastueuse gouvernée par un sentiment unique, l'intérêt, et adorant bassement le souverain pouvoir, dispensateur des faveurs et des biens; Ses chapitres de la Cour et des Grands sont du Saint-Simon, animé d'un esprit contraire. Qu'on se rappelle seulement! l'insolente âpreté de la phrase par laquelle s'ouvre le chapitre de la Cour :
\ Le reproche en un sens le plus honorable que l'on puisse fai
à un homme, c'est de lui dire qu'il ne sait pas la Cour ; il n'y a sor de vertu qu'on ne rassemble en lui par ce seul mot.
Certes, noiis apercevons bien souvent, dans ces remarques cruellement pénétrantes, la blessure d'un amour-propre profondément atteint, et le souvenir de vives rancunes, personnelles :
Les grands dédaignent les gens d'esprit qui nont que de l'es-, prit ; les gens d'esprit méprisent les grands qui n'ont que de la grandeur.
Mais si ces rancœurs ont aiguisé sa clairvoyance, elles ne l'ont pas rendu injuste, et nous savons que son dessin, pour vigoureux qu'il soit, ne force pas le trait. Rien n'est plus grand, rien ne synthétise plus complètement les vices et l'essence d'un régime, que cette peinture d'une cérémonie religieuse dans la chapelle de Versailles :
Ces peuples ont leur Dieu et leur roi ; les grands de la nation s'assemblent tous les jours à une certaine heure dans un temple qu'ils nomment église ; il y a au fond de ce temple un autel consacré à leur Dieu, où un prêtre célèbre des mystères qu'ils appellent
.nts, sacrés et redoutables. Les grands forment un vaste cercle pied de cet autel, et paraissent debout, le dos tourné directent au prêtre et aux saints mystères, et les faces élevées vers le que Ton voit à genoux sur une tribune, et à qui ils semblent jir tout Tesprit et tout le cœur appliqués. On ne laisse pas de r dans cet usage une espèce de subordination, car ce peuple .•ait adorer l€ prince, et le prince adore Dieu.
On ne saurait exprimer avec une plus souveraine ironie
■ânatisme monarchique, — fanatisme qui ne manquerait
lis de grandeur s'il naissait d'un véritable sentiment de
^ "'^, ou d'amour, mais qui en réalité ne se fonde que sur
- bas soucis personnels :
- or. 5^ couche à la Cour et Ton se lève sur i interéi... Un homme .: sait la Cour est maître de son geste, de ses yeux et de son visage ; tst profond, impénétrable: il dissimule les mauvais offices, .rit à ses ennemis, contraint son humeur, déguise ses passions, lient son cœur, parle, agit contre ses sentiments... Il n'y a rien a Cour de si méprisable et de si indigne qu'un homme qui ne :t contribuer en rien a notre fortune : je m'étonne qu'il ose se 2trer.
Intérêt, cruauté, calcul, hypocrisie, débauche, médiocre elligence, petitesse d'esprit, vanité ridicule, tels sont les ncipaux caractères du courtisan ; et celui qui les peint -si vivait au milieu d'eu"s:, dans un poste fait à souhait iT les bien observer. Ne pourrait -on dire de lui ce que Musset de Molière :
J'admirais quel amour pour l'âpre vérité Sut cet homme si âer en sa naïveté!
Une vue si aiguë des hommes devait amener La Bruvère -- :'■■" avec qiielque sévérité le régime lui-même ; et c'est at sur lequel il se détache du groupe purement classique ; Moli^e, Boileau, Racine, ont le culte de l'idée mo- - encore peut-être, le culte du souverain, il serait excessif de faire un révolutionner i? a -fois des jug-ements qui sont comme
une lumière soudaine jetée sur l'avenir. Il a vu que cette noblesse éblouissante, infatuée d'elle-même, et qui se plaçait au-dessus de toutes les lois, était un colosse aux pieds d'argile, et qu'un autre ordre social se préparait :
Pendant que les grands négligent de rien connaître, je ne dis pas seulement aux intérêts des princes et aux affaires publiques,' mais à leurs propres affaires, qu'ils ignorent l'économie et la scienc© d'un père de famille, et qu'ils se louent eux-mêmes de cette igno rance ; qu'ils se laissent appauvrir et maîtriser par des intendants ; qu'ils se contentent d'être gourmets ou coteaux, d'aller chez Thaïs, chez Phryné, de parler de la meute ou de la vieille meute, de dire combien il y a de postes de Paris à Besançon ou à Philisbourg, des citoyens s'instruisent du dedans et du dehors d'un royaume, étudient le gouvernement, deviennent fins et politiques, savent le fort et le faible de tout un ii,tat, songent à se mieux placer, se placent, s'élèvent, deviennent puissants, soulagent le prince d'une partie des soins publics. Les grands, qui les dédaignaient, les révèrent : heureux s'ils deviennent leurs gendres.
N'avons-nous pas l'impression que c'est Figaro qui parle, et pouvait-on montrer plus nettement l'élévation fatale du tiers-état, près de la noblesse chancelante? 'H
Ne faisons pourtant pas de lui un réformateur tranchant ; il ne semble pas qu'il s'attaque à l'idée même de monarchie, le morahste pratique qui a tracé ces lignes
Quand l'on parcourt sans la prévention de son pays toutes les formes de gouvernement, on ne sait à laquelle se tenir ; il y a dans toutes le moins bon et le moins mauvais. Ce qu'il y a de plus raisonnable et de plus sûr, c'est d'estimer celle où l'on est né la meilleure de toutes, et de s'y soumettre.
Sage opportunisme d'un homme qui connaît la faiblesse de toutes les institutions humaines, et qui sait que toutes nos œuvres participent de notre misère ! Il rêvait d'une monarchie sage et paternelle, d'un roi qui eût été le vrai berger de ses peuples, et qui se fût appuyé, non sur une aristocratie insolente et nulle, mais sur la bourgeoisie
éclairée et laborieuse. Il a vu les souffrances du peuple ; il a osé les exprimer ; et la page la plus célèbre qu'il ait écrite est peut-être celle qu'il consacre aux paysans : « L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles... »
Mais, il faut bien le dire, de tels accents chez lui sont rares. Peut-être avons-nous le droit de penser, ne le jugeant que sur ce qu'il écrivit, qu'il eût été plus violent s'il eût été plus libre. Au surplus, le culte monarchique était alors si puissant et si peu discuté, que nous ne devons pas nous étonner de le voir survivre, fortement et sincèrement, chez des hommes assez perspicaces pour dénoncer des vices sociaux nés du régime même auquel ils sont attachés. Ils ont l'esprit réformateur, mais non l'esprit révolutionnaire, — et La Bruyère est de ce nombre.
A l'égard de la religion, il témoigne le même respect, le même attachement profond. Mais là encore, il distingue et sépare la pensée religieuse et son application humaine. Que La Bruyère soit spirituahste et chrétien, qu'il soit croyant, et croyant comme Descartes, par volonté autant que par sentiment, nous en trouvons la preuve dans le chapitre des Esprits forts. Mais il a vu aussi les vices de ce clergé mondain, brillant, passionné d'intrigues, absorbé par les soucis d'alïaires ;il a noté avec une âpre vigueur les caractères de cette prétendue dévotion qui n'est qu'un moyen de parvenir, et si son Onuphre est mal venu comme critique des procédés de Molière, il est le plus pénétrant et le plus subtil portrait que nous possédions de l'hypocrisie religieuse.
Mais ce n'est pas ce mélange d'attachement au passé et d'inquiétudes généreuses, d'esprit conservateur et de hardiesse, qui font pour nous la grandeur de La Bruyère. Son œuvre est immortelle parce qu'elle est purement classique ; et elle l'est par la qualité de l'observation, par les doctrines
littéraires qu'elle exprime ou qu'elle illustre, par la perfection de la forme qui la revêt.
Le mérite éminent de La Bruyère, celui qui assure à son œuvre l'ampleur et la puissance, est d'avoir su dépasser la satire et s'attacher à la peinture des mœurs. L'esprit de la satire est une verve railleuse, qui se complaît à la description des vices et des ridicules, et souvent les exagère. Il existe une parenté de talent entre le satirique et le caricaturiste : l'un et l'autre grossissent le trait, et si nous retrouvons la nature dans leurs esquisses, c'est une nature réduite à des éléments simplifiés, particulièrement ceux qui peuvent exciter le mépris ou le rire. Cette forme d'observation est fréquente chez La Bruyère. Les portraits de Ménalque, de Diphile, de l'amateur de prunes, du collectionne ar d'estampes, du glouton, sont des satires. Partant de la réalité, le peintre l'amplifie et vise principalement à l'effet comique. Le tour de force, ici, consiste en une gradation si habile des notations successives, que nous passons de la réalité à la caricature insensiblement, 'et sans voir la ligne de démarcation. Mais la peinture sincère de l'homme, et l'étude des mœurs, c'est-à-dire la peinture de l'homme à une époque donnée, sont d'un art bien supérieur, Il suffirait, à la rigueur, de lire La Bruyère pour connaître, non pas seulement les ridicules, mais toute la société de son temps : attitudes et costumes des courtisans, mollesst des prélats, futilité des ecclésiastiques mondains, cérémonies religieuses transformées en spectacles profanes négligence, inconscience, injustice même, des magistrats procédures testamentaires, querelles de préséance, igno rance et charlatanisme des médecins... On pourrait pour suivre longtemps la liste des catégories sociales qu'il étudie et non plus seulement dans un esprit de raillerie, mais dan; un esprit de vérité., non pas en satirique, mais en historien Toutefois c'est un historien qui connaît le fond de la natur humaine. Son regard est aussi pénétrant, son observatioi
aussi profonde, lorsque, cessant de s'attacher aux traits particuliers de son époque, il démonte les ressorts de nos passions et de nos sentiments. C'est ici, dans les chapitres de V Homme et du Cœur, notamment, que La Bruyère se place, par une espèce de puissance mélancolique et de pessimisme indulgent, tout à côté de ces grands investigateurs de l'âme humaine, Racine et Mohère.
Si nous voulons apercevoir plus clairement les liens qui unissent l'auteur des Caractères aux autres écrivains de la grande école classique, ce sont ses idées littéraires que nous devons examiner. Nous trouvons, dans son livre, toute la matière d'un ouvrage de critique.
Comme Boileau, comme Racine, La Bruyère est un admirateur des anciens, comme eux, il méconnaît le moyen âge qu'il flétrit du nom de gothique. Il partage leur idéal et s'enferme dans le? mêmes limites :
On a dû faire du style ce qu'on a fait de l'architecture : on a entièrement abandonné l'ordre gothique, que la barbarie avait introduit pour les palais et pour les temples ; on a rappelé le dorique, l'ionique et le corinthien ; ce qu"on ne voyait plus que dans les ruines de la vieille Rome et de l'ancienne Grèce, devenu moderne, éclate dans nos portiques et dans nos péristyles. De même, on ne saurait en écrivant rencontrer le parfait, et, s'il se peut, surpasser les anciens, que par leur imitation.
Et nous savons comment il concevait cette imitation, dans quelle mesure il croyait qu'on pût la rendre originale. Tout est dit, sans doute, et surtout dans le domaine moral, mais l'écrivain s'approprie une pensée que sa raison approuve et que son expression renouvelle. C'est la doctrine même de Boileau. de Racine, de La Fontaine.
Seul le culte de l'antiquité communique à un esprit une largeur et une élévation qui lui permettent de s'affranchir des soucis mesquins de l'actualité, pour observer et juger
l'homme sous les espèces de l'éternité. Purement moderne, La Bruyère n'eût été qu'un satirique. Imbu de l'amour des anciens, il est devenu un des plus grands de nos moralistes. Qui dit antiquité, dit nature et raison. Boileau eût signé ces lignes :
Il faut exprimer le vrai pour écrire naturellement, fortement, délicatement.
Nous retrouvons là la rigueur dogmatique de l'esprit classique, en possession de sa règle infaillible. Lui aussi a considéré que l'inspiration littéraire devait s'astreindre à des principes fixes, il a affirmé, comme Pascal, l'existence du bon et du mauvais goût :
Il y a dans l'art un point de perfection, comme de bonté et de maturité dans la nature ; celui qui ne le sent pas et qui aime en deçà et au delà a le goût défectueux. Il y a donc un bon et un mauvais goût, et l'on dispute des goûts avec fondement.
Ainsi, sur les dogmes essentiels, La Bruyère est profondément, absolument d'accord avec l'école de 1660. Mais, dans l'application, et surtout dans les jugements qu'il porte, son tempérament d'artiste subtil, minutieux, patient, lui inspire parfois d'étranges sévérités. Nous rappellerons simplement ce qu'il reproche à Molière : le jargon et le barbarisme ! Il nous paraît singulier aussi qu'il ait institué, un parallèle si factice entre Malherbe et Théophile, et qu'il ait associé dans une même phrase Amyot et Coëffeteau. Mais ce sont là des vétilles. Il a admiré plus que ses contemporains les grands et vigoureux génies du seizième siècle, Montaigne et Rabelais. Il a goûté Marot comme le goûtait Boileau ; comme lui-même encore il lui sacrifie Ronsard. Et, dans l'admiration respectueuse qu'il témoigne à Corneille, dans l'admiration émue et totale qu'il exprime pour Racine, ne retrouvons -nous pas la pensée de Despréaux? Plus équitable même que ce dernier, ou plus hardi peut-être, il a, dans son discours de réception, for-
nulé sur La Fontaine le plus délicat éloge et le mieux notivé :
Homme unique dans son genre d'écrire, toujours original, oit qu'il invente, soit qu'il traduise ; qui a été au delà de ses nodèles, modèle lui-même difficile à imiter.
Nous le voyons donc nettement : la personnalité de La Bruyère est plus complexe que celle des autres grands îlassiques. Il partage leurs idées et leurs goûts, incline son îsprit devant les mêmes dogmes, religieux ou politiques, nais il manifeste des originalités de jugement, des inquié- ;udes de pensée, qui annoncent déjà les âges nouveaux. [1 appartient à l'école, mais s'en écarte un peu parfois, îomme pour faire un pas vers l'avenir.
Et plus encore que par ses tendances d'esprit, il est, par ;on style, à la fois de son temps et déjà presque du nôtre. \ n'examiner que le vocabulaire, et la syntaxe même, il îst classique : classique par le choix des mots, par la propriété des termes, par le prix qu'il attache à l'expression juste et forte, — mais déjà moderne par la brièveté neri^euse de la phrase, par cette langue coupée, saccadée pelquefois, plus analytique que synthétique. Moderne surtout parce qu'il est un styliste. Pour Boileaa, pour Racine, la pensée et l'expression de la pensée sont inséparables. De soi-même
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement,
et il n'y a pas lieu de chercher pour une pensée bien conçue et clairement énoncée un mérite supplémentaire d'expression. La Bruyère va plus loin. Artiste curieux et- savant, il cisèle ses propositions, cherche toujours le trait brillant, ajoute souvent à l'idée par l'ingéniosité de ses trouvailles verbales. Le mot vaut par lui-même, et non seulement par ce qu'il signifie. Ajoutons-y l'étonnante variété des cons-
tructions : son paragraphe est une mosaïque de virtuose où jamais ne reparaît le même tour. D'un art si raffm résulte souvent une impression d'artifice, et ce classiqu aux principes rigoureux n'e^t pas toujours exempt d maniérisme et de préciosité, — pur dans ses goûts, mai affecté dans sa forme. Là sans doute est son inférioril par rapport à ses grands contemporains, mais, il en tau bien convenir, il nous charme peut-être d'autant plus qu nous le sentons plus voisin de nous.
Nous ne pouvons, dans un chapitre consacré aux mors hstes, négliger entièrement La Rochefoucauld (1). InU ressaut par lui-même, par sa personne, par ses Mémoirei il est aussi pour nous le représentant de l'esprit mondai: dans sa forme la plus raffinée, à une époque où l'influenc des salons était très puissante dans toas les mouvement littéraires. Les conversations de salon remplissaient, dan une certaine mesure, pour cette société fermée et peu nom breuse, le rôle que peuvent exercer de nos jours des revue ou des journaux littéraires. Le dernier siècle a vu fleuri encore beaucoup de ces cénacles mondains, mais leu valeur et leur portée étaient singulièrement déchues, e quelque ridicule les entourait souvent. Mais les esprit classiques sont des esprits sérieux ; jamais peut-être le questions littéraires n'ont eu pour une société l'importanc
(1) François, prince de Marsillac, duc de La Rocliefoucaulc naq\iit à Paris en 1613. Appartenant à une des plus hautes famille du royaume, nous le voyons dès sa jeunesse intriguant contr Richelieu et se liant avec Anne d'Autriche. Disgracié, embastilU il aborde la carrière militaire, puis revient à Paris, pour se jeté corps et âme dans les intrigues de la Fronde. N'en ayant retir que des déboires, il renonce à la vie publique, et est recueilli pa les salons ; ami de Mme de Sévigné, de Mme de Sablé, et surtou de Mme de La Fayette, il écrivit ses Mémoires et ses Maximei menant jusqu'au bout la vie d'un grand seigneur désabusé, d'un haute intelligence et d'un noble cœur. Il mourut en 1680.