LE MONDE EXCLU DE LA PRIERE DE JÉSUS-CHRIST
Je ne prie pas pour le monde *.
Je suis le principal ennemi qu'il m'importe de connaître, parce que les autres ne peuvent rien contre moi que par moi; mais je ne suis pas le seul, j'en ai deux autres : le monde et le démon, et, pour me garantir de leurs embûches, je ne dois guère moins les connaître que moi-même.
Jésus-Christ m'apprend d'un seul mot ce qu'il faut que je pense du monde, lorsque dans sa dernière prière, avant de se livrer à la mort pour notre salut, il dit à son Père : Je ne prie pas pour le monde, mais pour ceux que vous m'avez donnés. Ces paroles sont le plus terrible anathème qu'il ait lancé ("ontre le monde, parce que, Texcluant de sa prière et le séparant de ceux que son Père lui a donnés qui ne périront pas, il déclare formellement par là que le monde est réprouvé, et que ceux qui le composent, s'ils ne le quittent avant la mort, encourront leur perte éternelle.
As-tu bien entendu cette leçon, ô mon âme? Elle a
* Jeas, XVII, 9.
de quoi te faire trembler. Es-tu du monde, ou n'en estu pas, c'est-à-dire lui es-tu attacliée par le cœur et d'affection, ou non? Question décisive pour ton éternité!
Afin de la résoudre solidement et utilement, tu dois d'abord examiner à fond ce que c'est que le monde, puis voir si tu lui appartiens, enfin prendre les moyens efficaces de t'en préserver si tu n'es pas des siens, ou de t'en détacher si tu lui appartiens.
Qu'est-ce que le monde?
Il n'est ici question, pour moi chrétien et enfant de l'Église, ni des idolâtres, ni des hérétiques, ni des incrédules, ni des libertins décidés; ils sont évidemment du monde entendu dans le sens de Jésus-Christ. Mais si j'ai quelque crainte de Dieu, ces hommes ne peuvent être dangereux pour moi; je sais assez que je ne puis communiquer de sentiments avec les païens, ni avec les ennemis de l'Église, et que je dois avoir en horreur tout commerce, discours et écrits d'hommes qui n'ont, par principe, ni mœurs ni religion. Le monde qui est vraiment redoutable pour moi et contre lequel je ne saurais trop me mettre en garde, est le monde qui, faisant profession d'être chrétien, de tenir à l'Église, de respecter même la foi et les mœurs, est néanmoins secrètement contre Jésus-Christ et contre son Évangile, et a un esprit très-opposé à son esprit. Tel est le monde que je dois par-dessus tout éviter; on ne peut le définir avec précision ; mais il est partout répandu dans la société des fidèles, et il en inspire la plus nombreuse partie.
Ses partisans gardent certains dehors de religion, et ils n'en sont pas même tout à fait dépourvus intérieu-
ment; mais ils prétendent en adoucir la sévérité; iîs s'efforcent de la concilier avec leurs penchants et ils se font un système dont la nature s'accommode. Sans renoncer à la foi, ils composent avec elle, et écoutent, à son préjudice, les maximes d'une raison tout humaine et corrompue par les sens et par les préjugés de la chair; leur règle de conduite n'est plus uniquement fondée sur les vérités éternelles, mais tempérée, ou plutôt altérée par une fausse sagesse que l'on puise dans l'homme animal. Ils n'attaquent pas directement la morale chrétienne; mais, sous prétexte de l'expliquer, ils la mitigent tellement qu'ils la dénaturent, afin de l'accorder avec les passions, et, sans voidoir toutefois approuver ahsolument les excès de celles-ci, ils ne sont pas d'avis non plus qu'on leur refuse tout, et ils mettent tout leur esprit à les justifier, quand elles se tiennent dans de certaines limites de modération.
Ainsi, en matière de mœurs, ils blâmeront les livres obscènes et se garderont bien d'en autoriser la lecture; mais ils loueront, ils permettront le roman et la poésie où la passion est finement exprimée et la volupté déguisée, mais latente, sous un voile transparent qui ne cache aux yeux que ce qu'elle a de plus grossier et de trop révoltant pour la pudeur. Ils condamneront les spectacles notoirement indécents et ouvertement licencieux; mais ils fréquenteront, ils conseilleront aux autres, comme un innocent passe-temps, peut-être comme une école instructive, les spectacles divertissants ou sérieux dans lesquels d'une part l'ambition, l'amour, la vengeance et autres passions tragiques, jouent le plus grand rôle, où d'autre part les lois de la fidélité conjugale sont honteusement tournées en ridicule, la bonne foi, la droiture, la simplicité sont dupes de la finesse
et de la fourberie, le vice adroitement déguisé, triompliant avec scandale d'une vertu qu'on a eu soin de peindre ridicule ou odieuse. J'en dis autant des festins, du jeu, des sociétés, des bals et des autres assemblées mondaines. Ceux dont je parle désapprouvent en tout cela le désordre par trop manifeste, la dissolution somptueuse dans les repas, l'acharnement ruineux et les pertes excessives du jeu, les propos trop libres dans les conversations, les provocations coupables dans les bals; mais, à cela près, ils passent sur le reste, et ne voient plus rien de répréhensible pour un chrétien dans tout ce qui fomente la sensualité, nourrit l'oisiveté et la dissipation, et porte une atteinte secrète, mais profonde, à la pureté du cœur et aux bonnes mœurs.
Le mondain est celui qui se laisse séduire par les fausses apparences des objets sensibles ; il y cherche son bonheur, ou du moins un délassement, une diversion à l'ennui; il est passionné pour les richesses, les honneurs, les plaisirs, sans être fort délicat sur les moyens de se les procurer; sans négliger tout à fait ses devoirs, il veut néanmoins les accorder avec une vie libre et sans gêne ; il ne renonce pas certes entièrement à son salut, mais il ne s'en occupe guère; il est loin d'en faire son affaire principale, et il le croit beaucoup plus facile qu'il ne l'est en réalité.
De tels chrétiens sont-ils rares ? Hélas ! rien n'est plus commun dans le monde. Mais sont-ils disciples de Jésus- Christ, et le Maître peut-il les avouer pour siens? Non, certes ; ils ne suivent ni sa doctrine, ni ses exemples. Courent-ils risque de se perdre? Oui, un risque évident, et d'autant plus grave qu'ils le savent moins et qu'ils ne voient eux-mêmes rien dans leur conduite qui doive leur causer des remords considérables. Sont-ils dan-
gereux? Infiniment, parce qu'ils ont la réputation d'hommes sensés, modérés et éloignés de toute singularité, se prêtant à tout, prenant de la piété ce qu'il en faut prendre, et qu'après tout ils ne manquent pas de raisons séduisantes et captieuses pour autoriser le plan de vie qu'ils ont embrassé.
Les voilà, ce me semble, suffisamment caractérisés. Maintenant, il est facile à chacun de voir s'il appartient au monde; et l'on se rendra bien vite justice sur ce point, si l'on n'est pas extrêmement porté à s'aveugler.
Je suis du monde, si j'estime, si j'aime, si je recherche ceux dont le tableau vient de m'être présenté; je suis du monde, si je crains d'aller contre leurs maximes, et, à plus forte raison, si je les juge bonnes à mettre en pratique ; si le respect humain me fait biaiser dans ma conduite; si je suis jaloux de leur approbation, et si je redoute leur censure; si je continue à les fréquenter, quoique la conscience m'avertisse de les fuir. En un mot, c'est être du monde que de chercher à plaire à ceux que l'on vient de dépeindre, ou d'avoir peur de leur déplaire. Je n'ai qu'à sonder mon cœur sur cette disposition, bientôt je saurai à quoi m'en tenir dans une chose si importante pour mon salut.
Au reste, on appartient au monde à divers degrés. Les uns lui sont entièrement dévoués ; les autres flottent, balancent, et ne se livrent à lui qu'en tremblant. Les premiers sont profondément imbus de ses maximes ; les seconds commencent à les goûter. Ceux-là sont maîtres; ceux-ci sont disciples, et, dans cette école, les élèves sont de différentes classes ; mais tous écoutent, tous apprennent, tous se forment selon leur âge, leur caractère, leur condition, leur ardeur et leur docilité.
Quels moyens faut-il donc prendre pour se préserver du monde, ou pour s'en détacher? Ceci est pratique.
Le premier point regarde surtout la jeunesse de l'un et de l'autre sexe, qui, ne pouvant se garder elle-même, a besoin que l'on veille à sa préservation. Sans principes bien assurés, et sans expérience faite, les jeunes gens entrent dans le monde et ne le connaissent pas. Tout y paraît nouveau à leurs yeux, et son premier aspect les enchante; timides d'ailleurs et circonspects, ils sont plus disposés à applaudir qu'à condamner; ils se laissent façonner, et n'osent résister aux impressions qu'on leur donne. Ont-ils été élevés dans la piété? Ce qu'ils voient, ce qu'ils entendent est si différent de ce qu'on leur a appris, qu'ils sont d'abord étonnés, et ce n'est pas tout de suite qu'ils se familiarisent avec des idées et un langage auxquels ils sont si étrangers. Mais on les raille sur leur dévotion, on se moque de leur simplicité, et insensiblement on élargit leur conscience. Ils ont honte dans le commencement de parler et d'agir comme les autres : ils doutent, hésitent; puis, venant à s'apprivoiser, ils regardent bientôt les premières leçons qu'ils ont reçues comme passées, hors de saison, et bonnes à leur enfance; ils en rougissent, ils les méprisent enfin, et ils se font gloire de les fouler aux pieds et d'en perdre jusqu'au souvenir. C'est bien faiblement que j'exprime ici le bouleversement et les ravages que causent les premières entrevues du monde dans une âme neuve et innocente.
Ce malheur est presque inévitable pour la jeunesse abandonnée trop tôt à elle-même. C'est le devoir des parents chrétiens de prémunir leurs enfants contre cette séduction; de ne point les exposer au monde, avant qu'ils soient suffisamment instruits et affeimis dans les bons principes ; de les accoutumer progressivement à
réfléchir sur les choses et sur les personnes, à discerner le bon du mauvais, le dangereux de l'indifférent, ce qu'on peut se permettre de ce qu'il faut nécessairement s'interdire. Il y a de grandes précautions de prudence à prendre sur ce qu'on doit montrer ou cacher du monde à cet âge; il n'est pas à propos qu'il voie tout, ni aussi qu'il ignore tout. Trop produire une jeune personne, c'est la perdre presque à coup sûr ; la tenir trop renfermée, c'est attiser ses désirs, et l'exposer à se jeter sans réserve dans le monde, lorsqu'elle y paraîtra. Le juste milieu est très-difficile à saisir, mais une mère sage saura, pour le bien de sa fille, tirer parti des rencontres imprévues, et la préserver soigneusement de toutes celles où elle soupçonnera du danger.
Le meilleur préservatif est de tourner cet âge vers le solide en tout genre, de ne point trop cultiver, de ne pas trop ad mirer en lui les talents frivoles ; mais d'exercer sou jugement, et de lui apprendre à tout rapporter à certains points fixes de la morale évangélique, qu'on doit lui mettre bien avant dans le cœur ; la brièveté de la vie, l'incertitude de la mort, le changement continu des choses passagères de ce monde, l'éternité heureuse ou malheureuse qui nous attend, et où chacun peut entrer à tout moment, l'importance extrême des devoirs d'état et la manière de se préparer à les bien remplir, la paix et la joie d'une bonne conscience, les remords affreux que le péché entraîne après soi, la difficulté, ou plutôt l'impossibililé de s'arrêter sur le penchant du précipice, le trouble et le désordre que les passions jettent dans une âme, leurs amorces perfides qui mènent toujours plus loin qu'on ne voudrait aller, et qui aboutissent à de tristes et inutiles repentirs. On ne saurait trop inculquer aux enfants ces grandes vérités, dès qu'ils sont en état
de les comprendre et de les sentir. EUes sont le fondement du bon sens et de la véritable sagesse, et elles contiennent des règles sûres pour la conduite de la vie. Heureuse l'âme qui les goûte de bonne beure, qui aime qu'on lui en parle, et qui lit avec plaisir les livres qui les exposent! Elle n'aimera point le monde, et, si Dieu l'appelle à y vivre, elle saura se garantir de ses pièges.
Quant aux mesures à prendre pour se détacber du monde, si une fois on s'y est engagé, je n'en sais qu'une, qui est de rompre tout à fait et de se déclarer si ouvertement qu'on ne se laisse pas à soi-même la liberté du retour.
Une telle démarcbe demande du courage, mais elle est nécessaire. Ce n'est pas renoncer au monde que de vouloir encore tenir à lui par quelque endroit. Or le point par lequel vous lui restez attacbé ramènera bientôt tous les autres, ou ce point, à lui seul, suffira pour causer toute votre perte. Car, sacbez-le bien. Je monde, ainsi que Dieu, veut qu'on soit tout à lui, il n'aime point le partage ; si vous ne le quittez qu'à demi, il vous raille et vous censure ; ou bien il trouve le moyen de vous reprendre et de vous encbaîner plus étroitement que jamais. Ainsi il ne vous reviendra rien de l'avoir ménagé, et vous risquez tout en composant avec lui.
Mais comment s'y prendre pour s'en séparer? Veuillez sincèrement vous sauver; priez Dieu qu'il vous éclaire; prenez conseil d'un directeur babile, et vous n'aurez plus aucun embarras sur ce point. Toutes les difficultés en cette matière viennent du défaut de détermination dans la volonté.
0 mon Sauveur! puisque le monde vous a méprisé,
rejeté, crucifié dans votre adorable personne, puisqu'il ne cesse de vous mépriser encore chaque jour, de vous rejeter et de vous crucifier dans vos véritables serviteurs, qu'ai-je besoin d'autres raisons, si je suis à vous, pour le détester et pour le fuir? Ali! ne permettez pas que je sois du nombre de ceux pour lesquels vous n'avez pas prié. Préservez-moi du monde, ou arrachez-moi du monde; je ne veux point de part avec lui, puisqu'il n'en a pas et n'en aura jamais avec vous. Pour que je conçoive de ses maximes toute l'horreur qu'elles méritent, apprenez-moi à les juger par les vôtres, à opposer ses ténèbres à votre lumière, ses appas trompeurs à vos attraits ravissants, ses biens faux et passagers à vos biens véritables et éternels, votre paix intime à ses joies superficielles, le repos qu'on goûte en vous à l'agitation qu'on éprouve avec lui. Faites que j'y renonce ici-bas, pour jouir de vous en cette vie et dans l'autre. Ainsi soit-il !