‹ L'école de J Volumes 1 and 2Chapitre 29 sur 71 · LE DÉMON OCCUPÉ A PERDRE LES HOMMES · texte numérisé non relu

LE DÉMON OCCUPÉ A PERDRE LES HOMMES

Satan vous a demandés, pour vous cribler, comme on crible le froment^.

La Sainte Ecriture m'apprend à chaque page que le démon est aussi mon adversaire, et qu'il emploie contre moi toutes les ressources que lui offrent ma nature corrompue et le monde où il règne en souverain.

Eten effet, quels hommes n'essayera-t-il pas de perdre, lui qui a tenté de perdre les Apôtres que leur sublime

'Luc, XXII, 31.

vocation et le choix spécial de Jésus-Christ n*ont pas mis à l'abri de ses attaques? Il en a perdu un, il en a fait succomber un autre, et il a ébranlé pour un temps la foi de tous. Le Sauveur leur avait dit, en s'adressant à Pierre, la veille de sa Passion : Satan vous a demandés, pour vous cribler, comme on crible le froment; c'est-àdire, pour vous agiter par les tentations les plus violentes, et vous détacher de moi; et il y parviendra jusqu'à un certain point; il l'a demandé à Dieu, pour vous entraîner dans sa ruine; et Dieu le lui a permis, pour vous guérir de votre présomption, et vous convaincre par votre expérience que vous ne pouvez rien faire sans moi. 31 aïs j'ai prié pour toi, Pierre; pour toi, qui me renieras plus lâchement que les autres, afin que ta foi ne défaille point, malgré ta chute momentanée, et qu étant con» verti, tu affermisses tes frères '.

Que de leçons dans ce passage de l'Évangile! Satan veut notre perte. Il n'y peut rien de lui-même, et il est besoin qu'il demande à Dieu la permission de nous tenter. Il la demande dans un mauvais dessein ; Dieu le lui permet pour notre bien. La présomption nous fait infailliblement succomber; mais la grâce que Jésus-Christ nous a obtenue par sa prière nous soutient ou nous relève.

0 mon Maître! développez vous-même ces leçons à mon esprit, et gravez-les dans mon cœur.

Satan veut notre perte.

Et pourquoi la veut-il? Parce qu'il est ennemi de ïa^ gloire de Dieu, et jaloux de notre bonheur. Créé luimême pour glorifier Dieu d'une manière excellente, il a été ébloui par sa propre perfection; il s'est révolté contre

1 LuCj XXII, 32,

Dieu, il a prétendu s'ég^aler à lui et se rendre indépendant. Terrassé, précipité dans l'enfer par le bras du Tout-Puissant, il conserve tout son orgueil, et n'aspire qu'à se venger. C'est là son premier dessein. Trop faible contre Dieu, il s'attaque à nous qui avons été destinés à le remplacer dans le Ciel, lui et les anges rebelles, et ii s'efforce de nous ravir le bonbeur qu'il a perdu. 11 a commencé à tenter la race bumaine dans nos premiers parents, et il l'eût perdue tout entière sans ressource, si Dieu n'eût promis dès lors un Libérateur dans la personne de son propre Fils.

Jugeons par là combien le démon est acbarné contre nous, et combien il est redoutable. Tantôt c'est un lion 1 ugissant qui rôde autour de nous pour nous dévorer, et qui assaille sa proie avec une impétueuse fureur. Tantôt il emprunte au serpent ses sifflements et son astuce; il s'insinue par ses replis tortueux, il glisse dans notre âme le subtil venin dont il la tue. Il agit puissamment sur nos sens et sur nos bumeurs, sur notre imagination et sur nos passions; il réveille des souvenirs, il excite des pensées; par là il trouble, il obscurcit, il cuivre, pour ainsi dire, notre raison ; il sollicite, il ébranle notre volonté et il la pousse au mal. Le libre consentejnent est la seule cbose dont il ne puisse disposer; nous en demeurons toujours les maîtres. Mais, bélas! que notre liberté est cbancelante, et comme il Ta bientôt gagnée, quand tout le reste est en son pouvoir! Et il est d'autant plus à craindre qu'il unit l'adresse à la force; (ju'il ne se montre pas tout d'abord et ne découvre pas où il veut aboutir; qu'il porte ses coups en cacbette, et ne se déclare que lorsqu'il n'est plus temps de les parer. Voyez comme il séduisit Eve par une question en appaicnce innocente! Elle répondit, bien qu'elle connût le

teîïlaleur; dès lors elle fut vaincue. Par Eve il attaqua Adam, qui n'ignora point cependant ses ruses, mais qui ne fit pas plus de résistance. Quel avantage n'a-t-il donc pas sur nous, puisqu'il a triomphé de nos premiers parents, que Dieu avait créés dans un état si parfait!

Toutefois, malgré toute sa mauvaise volonté, il ne peut rien de lui-même, et il lui est nécessaire d'obtenir ■de Dieu la permission de nous tenter.

Ceci est assurément très-humiliant pour un esprit aussi superbe; mais il est contraint de se soumettre, et à cause de la haine qu'il nous porte, il ne balance pas à accepter la condition. Il n'a point reçu d'ailleurs une permission générale qu'il puisse étendre et interpréter à son gré. Dieu la borne comme il lui plaît; il règle le temps, la mesure, les circonstances de la tentation, et il ne souffre jamais qu'elle aille au delà de nos forces; îui-même proportionne le secours à l'attaque, et nous pouvons toujours sortir vainqueur du combat. Saint Paul le déclare expressément, et nous en avons la preuve tlans la tentation de Job : Dieu y mit des bornes que le <lémon n'eut point le pouvoir de franchir. S'il y a là de quoi nous rassurer du côté de Dieu, puisqu'il ne manque point de venir au secours de sa créature, nous n'en avons pas moins à craindre du côté du démon, parce qu'il use de la permission divine dans toute son étendue, et nous devons craindre plus encore de notre part à cause de notre peu de vigilance, d'où le démon tire sa principale force. Celui qui n'est pas sur ses gardes, qui ne prie pas, qui ne craint pas de s'exposer, qui s'appuie sur des victoires précédentes, et qui ne résiste pas aux premières attaques, celui-là succombera; et il ne sera pas autorisé à se plaindre de Dieu, parce que Dieu

l'avait assez averti de prendre toutes ses précautions.

Ce que Satan demande dans un mauvais dessein, Dieu le lui permet pour notre bien.

Qu'est-ce en effet que Dieu se propose en permettant la tentation? Notre sanctifioation, qu'il opère principalement par ce moyen. Il se propose de nous faire sentir l'excès de notre misère et de notre faiblesse, et le besoin extrême que nous avons de sa grâce; ce que nous ne connaissons bien que dans ces occasions périlleuses. Ce sentiment, qui s'acquiert par des expériences réitérées, nous met sur la voie d'une profonde humilité, la plus essentielle vertu du Christianisme; il empêche les retours de l'amour-propre, il le combat, il le détruit peu à peu. Dieu veut aussi ranimer et fortifier notre confiance en lui; car c'est alors que nous l'invoquons avec plus d'ardeur et que nous lui crions : Sauvez-moi, Seigneur! je péris '. La prière de l'homme tenté part tout entière de son cœur et du fond même de ses entrailles; elle est bien autrement vive, pressante, et remplie de foi, que celle qu'il fait dans un état tranquille. Et cette confiance s'accroît encore plus, lorsque Dieu, après avoir longtemps laissé agir les vents et la tempête, ramène ensuite un calme inespéré, ou lorsque, se rendant à nos supplications au plus fort de l'orage, il nous rassure par sa présence, nous tend la main, et nous tire d'un danger qui semblait inévitable. Il veut doubler notre amour, dont notre fidélité lui est alors une preuve éclatante. Les efforts pour résister à une tentation extrême et qui dure pendant quelque temps sont extraordinaires, et il n'y a qu'un grand amour qui en soit capable. Cet amour qui déploie

* Matth., VIII, 25,

SIXIEME LEÇON. 7f

toute sa force élargit l'âme, agrandit sa capacité, et, en l'étendant, s'étend lui-même avec elle. Dieu veut exercer notre patience. Les maux extérieurs, tels que les maladies et les autres de cette nature, sont bien moins efficaces pour produire en nous cette vertu, qu'une longue tentation, qui est un poids tout autrement accablant, et une bien plus grande épreuve pour l'âme qui déteste le péché et se voit néamoins sans cesse sur le point de le commettre. Un tel état souffert avec calme et soumission à la volonté divine élève la patience à un très-haut degré de perfection. Enfin Dieu se propose d'augmenter nos mérites et notre récompense. Les mérites qu'on accumule par une résistance soutenue aux tentations sont immenses, et Dieu seul peut les apprécier. L'âme qui les acquiert ne les connaît pas; souvent elle croit avoir donné son consentement, tandis qu'il n'en est rien, et ses mérites sont ainsi mis à couvert de la vaine gloire qui pourrait les ravir.

Que de raisons donc de ne pas craindre les tentations qu'il plaît à Dieu de nous laisser éprouver, et auxquelles nous ne donnons nous-mêmes aucune occasion! Ames pusillanimes qui les appréhendez si fort, et qui redoutez la vie intérieure parce qu'elle y est sujette, rassurez-vous par les considérations que je vous mets sous les yeux, et souvenez-vous de ces paroles de la Sainte Écriture : Heureux Lliomme qui supporte la tentation, parce qu après avoir été éprouvé, il recevra la couronne de vie, que Dieu a promise à ceux qui l* aiment \ C'est la doctrine de l'apôtre saint Jacques parlant de toutes les sortes d'épreuves, parmi lesquelles les tentations sont,, sans contredit, les plus grandes,

1 Jacq., 1, 12.

J'ai dit encore que la présomption nous y fait infaiîli- Mement succomber.

Saint Pierre en est un exemple frappant. Plus confiant en lui-même que les autres apôtres, il osa, malgré la prédiction expresse de Jésus-Christ, protester qu'il ne le renierait pas, quand même tous les autres le feraient. A.ussi tomba-t-il plus lourdement que tous les autres; ils s'enfuirent au moment de la prise du Sauveur, mais lui le renia jusqu'à trois fois avec imprécation et serment. Ne nous appuyons donc jamais sur nos forces; elles sont nulles, et de nous-mêmes nous ne sommes qu'impuissance. Ne comptons pas non plus sur une certaine ardeur de courage qui nous vient de la grâce sensible; rien n'est plus équivoque et plus trompeur. Loin du danger, on se croit, on se sent même capable de tout affronter; mais dans l'occasion, quand cette grâce sensible disparaît, on est aussitôt vaincu qu'attaqué. Saint Pierre s'appuyait ainsi; il aimait son Maître, il Taimait plus que les autres, croyait-il; il était bouillant de zèle pour ses intérêts, et, ne consultant que son zèle, il répondit témérairement de ses dispositions intimes qu'il ne connaissait pas. Ne nous rassurons point trop non plus par nos victoires passées; ce n'est pas nous qui les avons remportées, c'est la grâce; la faiblesse est toujours notre unique partage. Combien se sont rendus à la tentation, après avoir longtemps résisté! Ils se sont glorifiés de cette résistance, comme si le principe en avait été en eux ; et Dieu les a abandonnés à eux-mêmes, afin qu'ils apprissent d'où leur venait la force.

Surtout ne nous exposons jamais à la tentation; ce serait une témérité que Dieu punirait, comme il le fit dans saint Pierre. S'il eût fui comme les autres, s'il se lût caché, et qu'il ne se fût pas obstiné à suivre Jésus-

Christ, pour voir ce qui se passerait, il n'eût pas été soupçonné d'être de ses disciples, et ne se fût pas mis dans le cas de le renier. Son motif, en suivant Jésus- Christ, était bon, la chose en elle-même était bonne; mais, après ce que lui avait prédit son Maître, il n'y avait de ressource pour lui que dans la fuite. Quand Dieu nous met lui-même dans le péril, nous pouvons être assurés qu'il nous y protégera; mais quand nous nous y jetons, nous n'avons plus de secours spécial à attendre de lui ; nous nous trouvons réduits aux secours communs qui suffisent pour justifier la Providence, mais non pour nous préserver des chutes. C'est ta faute, nous dira le Seigneur; je ne te devais pas mon assistance spéciale dans une occasion que tu as recherchée, ou à laquelle tu t'es présenté sans mon ordre. Et ne disons pas : C'est pour la cause de Dieu que je me suis exposé, j'avais bonne intention. 11 fallait de plus examiner si telle était sa volonté, et s'il avait dessein de se servir de vous dans cette rencontre; l'œuvre était bonne et sainte en elle-même, mais Dieu ne voulait pas vous y employer, et vous n'en aviez aucune marque. Dans combien de pièges un zèle impétueux, imprudent et mal réglé ne nous précipite-t-il pas tous les jours!

C'est encore s'exposer à la tentation que de rester dans l'occasion plus longtemps, ou d'y revenir plus souvent que Dieu ne le demande, ou de ne pas prendre toutes les mesures nécessaires pour s'y bien conduire. Je dis ceci spécialement pour les ministres du Seigneur dans l'exercice de leur ministère, et pour les personnes pieuses de différent sexe, qui se fréquentent dans la vue de s'édifier, et de s'aider mutuellement à la vertu. Nulle part le démon n'est plus vigilant que dans ces rencontres, ni plus attentif à en tirer parti pour décrier ce

qu'il y a de plus saint. Veillons donc de notre côté, et redoutons les suites de la plus légère indiscrétion.

Enfin la grâce que Jésus-Christ nous a obtenue nous soutient ou nous relève.

Elle nous soutient pour nous empêcher de tomber, quand la tentation nous surprend et que nous n'y avons pas donné lieu, si nous recourons humblement à lui, et «i nous implorons avec foi son assistance. Elle nous relève, comme un regard du Sauveur releva saint Pierre, lorsque Dieu n'a permis notre chute que dans des vues de miséricorde, pour nous faire rentrer en no us-même, pour nous humilier, et nous rendre plus attentif à l'avenir. Ainsi, quoi qu'il arrive, il ne faut jamais laisser ébranler sa confiance, ni croire que tout soit perdu, parce qu'on a eu le malheur de céder à la tentation. Le démon nous porte alors au désespoir, comme s'il n'y avait plus de ressource; c'est là une de ses ruses les plus clangereuses, et notre orgueil ne la fait que trop souvent réussir; car le désespoir est enfant de l'orgueil, et jamais une âme humble n'y est sujette.

Ah! gardons-nous bien de nous y laisser aller, quand nous venons à tomber. Nous avons en Dieu un Père plein de tendresse, qui au premier cri accourt pour nous relever. Nous avons en Jésus-Christ un médecin charitable, toujours empressé à panser et à guérir nos plaies. Dieu peut tirer le bien du mal; il le veut, et il le fera, si nous n'y mettons obstacle. Pierre, par sa faute, où il y eut plus de fragilité que de malice, ne perdit pas l'amitié de son Maître; il n'intéressa même que plus vivement sa bonté et sa compassion. Jésus le regarda, pénétra son cœur d'un vif repentir, et tira des larmes amères de ses yeux. Après sa résurrection, il ne l'en

honora et distingua pas moins par une apparition particulière, il ne l'en établit pas moins le Chef de son Église, et il ne lui retira aucun des privilèges qu'il lui avait assurés. Non, nos chutes précédentes n'affaibliront pas la bienveillance de Dieu à notre égard ; elles ne nuiront point à notre sainteté , si nous en faisons le même usage que saint Pierre, si nous répondons comme lui à la grâce qui nous appelle, si nous sommes humbles et reconnaissants comme lui, et si le pardon de nos fautes nous est un motif d'aimer davantage.

Me voilà instruit, Seigneur, par les lumières que vous m'avez données; il ne s'agit plus pour moi que de les mettre à profit. Que je demeure donc bien persuadé que le démon veut ma perte, et qu'il y travaille sans cesse avec autant de fureur que de malignité! Que je me rassure néanmoins contre cet ennemi invisible, si rusé et si acharné, par la pensée qu'il n'a de pouvoir sur moi, qu'autant que vous lui en donnez; que si son intention est mauvaise, la vôtre est bonne, et qu'en cela vous n'avez en vue que ma sanctification! Faites encore, ô mon Dieu ! que le sentiment de ma propre faiblesse ne m'abandonne jamais! qu'il m'inspire la défiance de moi-même, la vigilance, la prudence, le recours continuel à vous qui êtes fidèle, qui ne permettrez pas que la tentation soit au-dessus des forces que je reçois de votre grâce; à vous qui me soutiendrez puissamment contre les assauts de mon adversaire, et qui me relèverez, si je vous invoque, après qu'il m'aura terrassé! 0 mon Sauveur! protégez-moi dans cette longue guerre, qui ne doit finir qu'avec ma vie ! Soyez mon bouclier contre les traits enflammés du méchant ; guérissez les

blessures que j'en ai reçues, et préservez-moi d'en recevoir de nouvelles; ou, si vous le permettez, accordezmoi d'en bien user pour mon salut! Ainsi soit-ii!

l'amour de dieu.

Un docteur de la loi ayant demandé à Jésus-Christ quel était le grand commandement, Jésus lui répondit : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme et de tout votre esprit. C'est là le plus cjrand et le premier commandement^ .

Et de quelle loi l'amour de Dieu est-il le premier et le plus grand commandement? De toute loi dont Dieu est l'auteur, de la loi naturelle, de la loi mosaïque et de la loi évangélique. Et ce commandement est si nécessaire du côté de Dieu, qu'au cas qu'il donnât l'existence à des créatures raisonnables, il ne pouvait se dispenser de le leur imposer; si nécessaire de notre côté, que sans l'amour de Dieu, il nous est absolument impossible d'être bons et heureux. Il est tellement conforme à notre nature intelligente et libre, que nous n'avons d'intelligence que pour connaître Dieu, de volonté que pour l'aimer, de liberté que pour appliquer de notre choix notre esprit à connaître, et notre cœur à aimer Dieu. Je serais donc un monstre dans l'ordre moral, si je n'aimais pas Dieu, si je ne reconnaissais pas cette obligation, ou si, la reconnaissant, je ne Faisais pas ce qui dépend de moi pour l'accomplir; je me dégraderais, je m'éloignerais de ma fin, je renoncerais autant qu'il

• Matth., xxn, 36, 37.

est en moi à ma nature ; je me mettrais au-dessous de la bête, qui est fidèle à l'instinct qu'elle a reçu du Créateur, tandis que je repousserais et que je contrarierais l'instinct profond qui me porte à aimer mon Dieu.

Mais pourquoi Dieu m'a-t-il imposé cette loi d'amour? C'est qu'il est toute vérité, toute perfection et tout bien. Or, la vérité, la perfection, le bien, sont essentiellement aimables, et, dès qu'on est capable de les connaître, on est obligé de les aimer. Ainsi, demander sur quoi est fondée cette loi, c'est demander pourquoi Dieu est ce qu'il est, et pourquoi je suis ce que je suis. Comme il est infiniment digne d'amour par la nécessité de son Être, je suis tenu en toute manière de l'aimer par la constitution du mien. Car Dieu n'est pas une vérité, une perfection, un bien purement en idée; c'est une vérité qui est le principal objet de ma raison, une perfection qui est la règle et le modèle de mes mœurs, un bien qui est l'objet du désir intime de mon cœur, et l'unique source de mon bonheur.

Le précepte d'aimer Dieu est donc un précepte né, pour ainsi dire, avec moi, un précepte inhérent au fond de mon être, un précepte qui constitue ma nature morale. S'il ne me regardait pas, je cesserais d'être homme, et descendrais au rang des brutes. Faut-il s'étonner, après cela, que ce soit le premier et le plus grand commandement?

Gomme mon bonheur est attaché à son observation, mon malheur est une suite inévitable de sa transgression. Mettant à part ce que la révélation m'apprend touchant la félicité des bons et les tourments des méchants dans une autre vie, la raison seule me démontre que, vu la nature de Dieu et la mienne, et les rapports

nécessaires qui sont entre l'une et l'autre, je ne puis être heureux qu'en l'aimant, et qu'il est de toute nécessité que je sois malheureux en ne l'aimant pas.

Ceci est une affaire d'expérience; il n'est besoin que de réfléchir sur soi-même et d'être de bonne foi pour en convenir. Il est vrai qu'ici-bas le bonheur d'aimer Dieu n'est pas sans mélange de souffrances et de maux temporels, sans quelque inquiétude de perdre un si grand bien par notre faute, et que les folles espérances, les fausses joies, les jouissances illusoires des méchants, émoussent ou suspendent en eux par intervalles le sentiment du malheur de ne pas aimer Dieu. Mais il n'en est pas moins vrai aussi que dans les uns le sentiment du bonheur, et dans les autres celui du malheur est habituel et prend toujours le dessus au premier moment de réflexion. Au reste, quelles que soient les vicissitudes de cette vie passagère, comme l'amour de Dieu sera pur, fixe et immuable dans l'autre vie, le bonheur qui en résultera participera aux mêmes qualités. De même la privation de cet amour, n'étant distraite ni trompée par la jouissance d'aucun autre objet, s'y fera sentir dans toute sa force et sans aucune interruption, et ce sera le plus grand et l'inexplicable tourment des réprouvés, dont il ne nous est pas possible d'avoir une juste idée sur la terre.

Mais quelles doivent être les qualités de l'amour de Dieu? Telles sans doute que Dieu les mérite et les exige. 11 faut l'aimer de tout notre cœur, de toute notre âme, de tout iiotre esprit *, et un autre évangéliste ajoute, de toute notre force ^

* M\UG. XII. ^3.

Pesons bien ces expressions et voyons si elles n'épuisent pas tout ce qu'il y a en nous de faculté de connaître et d'aimer.

11 faut aimer Dieu d'un amour de préférence, qui ne souffre entre lui et tout autre objet aucune comparaison. C'est une suite nécessaire de l'infinité de son être. Il faut l'aimer sans partage, et ne nous permettre aucun amour qui affaiblisse tant soit peu le sien. Sa jalousie en serait blessée, et sa sainteté s'en offenserait. Il faut que toutes nos pensées, tous nos sentiments, tous nos désirs, toutes nos actions se rapportent à cet amour par une intention générale ou particulière, ou du moins qu'il n'y ait rien qui exclue ce rapport; car une telle exclusion rendrait vicieux, et plus ou moins criminel aux yeux de Dieu, tout acte libre qui y serait sujet. Les paroles mêmes du précepte nous mènent là; et leur donner une moindre étendue serait évidemment en altérer le sens. Il faut aimer Dieu ainsi toujours, et à tous les instants où nous avons et devons avoir la jouissance de nos facultés, car elles ne nous sont données que pour cela, et c'est là leur plus essentiel exercice.

Ne croyons pas que dans aucun état, soit avant, soit sous la loi de Moïse, encore moins sous la loi chrétienne, cet amour, tel que Dieu l'exige de nous, ait été ou puisse être naturel, c'est-à-dire que l'homme soit capable de remplir ce précepte par ses propres forces, et sans le secours de la grâce. Nous ne pouvons ignorer qu'à sa création même l'homme a été mis par une bonté toute gratuite de Dieu dans un état au-dessus de l'exigence de sa nature, destiné à un bonheur qui ne lui était pas dû et qu'il était incapable de mériter par lui-même, par conséquent, élevé à une justice d'un ordre supérieur, revêtu de la grâce sanctifiante, aidé

de moyens surnalurels proportionnés à sa fin, et, par suite, oljli(;é d'aimer Dieu d'un amour qui surpassât sa capncilé naturelle. Le Créateur a donc mis lui-même dans son cœur le g^erme de cet amour, et, depuis que l'homme l'eut perdu par sa désobéissance, il lui eût été impossible de le recouvrer, si Dieu ne lui en eût donné différents mo^^ens selon les temps. Depuis Jésus-Glirist, le germe de l'amour divin, ou de la charité, nous est communiqué par le Baptême ; quand le péché l'a étouffé dans notre cœur, il renaît en nous par la Pénitence, si nous répondons aux grâces que Dieu nous y prépare, car c'est toujours Dieu qui nous donne la charité, ou qui la rend à nos âmes.

Mais si dans son piincipe elle vient uniquement de Dieu, son accroissement dépend de nous, et de même que nous devons faire tout ce qui peut nous disposer à la recevoir, ainsi, l'ayant reçue, il est de notre devoir de travailler incessamment à en conserver et en fortifier l'habitude. L'amour de Dieu s'entretient en effet, et s'accroît par l'exercice; c'est un feu qui ne saurait subsister sans aliment; mais aussi il prend de nouvelles forces dans celui qu'on a soin de lui fournir. Son aliment, c'est la prière, l'usage des sacrements, les pieuses lectures, les bonnes œuvres, la disposition habituelle de l'âme, ses actes intérieurs, en général les actions ordinaires que nous pouvons et que nous devons sanctifier, et en particulier celles qui tiennent aux devoirs de notre état.

0 mon Dieu! je n'avais pas compris jusqu'ici la nature de votre premier précepte, ni l'étendue des obligations qu'il m'impose; obligations bien douces, puisque c'est l'amour qui les commande et les fait accomplir; obligations auxquelles mon cœur devrait se porter de

tout son poids, puisqu'il est fait pour vous aimer, et que la pratique de votre loi n'est autre chose que l'exercice de votre amour; mais, liëlas! \é péché a mis en moi un penchant au mal, une répugnance au bien, qui me rendent celui-ci pénible à faire, celui-là difficile à éviter. Il a fortifié en moi l'amour-propre, l'ennemi irréconciliable de votre amour, qui m'attache au bien sensible et présent, me fait rapporter à moi-même et corrompt la pureté de votre service par la recherche de mon propre intérêt; et encore, je l'entends mal, et ne sais point le régler, puisque je le mets avant le vôtre et ne l'en fais pas dépendre. Ou je ne vous aime point, et je ne vous obéis que par la crainte de me perdre; ou je vous sers en mercenaire, en vue de la récompense que je n'envisage que sous l'idée démon bonheur. Je compte avec vous, je calcule, j'examine et je cherche où il y a moins à perdre et plus à gagner; il semble que je ne vous servirais pas, si je n'y étais forcé par la crainte du châtiment, ou bien attiré par l'espoir du salaire!

Est-ce donc vous aimer, ô mon Dieu! que de se conduire ainsi uniquement par ces motifs? Est-ce là l'esprit que vous inspirez à vos enfants? Vous qui êtes la charité! Un père voudrait-il être ainsi aimé sur la terre? Un maître servi de la sorte?

Jusqu'ici ai-jeété chrétien? Je me crois tel, parce que je crains d'être damné et veux me sauver; mais craindre de se damner, vouloir être sauvé, si l'on s'en tient là, ce n'est pas encore aimer Dieu; c'est s'aimer soi-même. Ce n'est pas agir pour lui, c'est travailler pour soi; ce n'est pas s'occuper de sa gloire et de l'accomplissement de sa volonté, c'est ne songer qu'à ses propres intérêts. La première, la plus haute volonté de Dieu, c'est que je l'aime , toutes ses autres volontés aboutissent à celle-là ;

et c'est précisément celle que je n'accomplis pas, ou que je n'exécute que très-imparfaitement.

Et cependant toute la relig;ion chrétienne ne me prêche qu'amour; tout ce que Dieu est en lui-même, tout ce qu'il est par rapport à moi, tout ce qu'il a fait et continue de faire pour moi, tout ce qu'il me promet pour l'Éternité, sont autant de motifs puissants de l'aimer. L'amour est un hommage que je dois à sa beauté, à l'infinie perfection de son être, un tribut de reconnaissance qu'il me faut rendre à ses bienfaits, et le seul retour par lequel je puisse payer son amour qui m'a pré-

0 mon âme ! pense à ces paroles qu'il t'adresse par la voix du prophète : Je l'ai aimée d'un amour éternel \ Je n'avais nul besoin de toi pour ma félicité, tu étais dans le néant, je t'en ai tirée parce que je t'ai aimée; c'est de mon amour que tu tiens toutes les facultés dont j'ai enrichi ta nature : si tu as peur toi-même de l'amour, si tu te crois digne d'être aimée, tu en es redevable à moi seul ; c'est une puissante raison d'aimer ton Créateur. L'amour que tu as pour toi-même sera dans la règle, s'il devient pour toi un motif de m'aimer, et s'il est subordonné à mon amour; il n'est injuste, que parce qu'il s'arrête à toi-même et ne remonte pas jusqu'à moi.

Je ne parlerai pas de cet univers, qui est ton palais, et que j'ai bâti pour toi. Toutes les créatures qui sont à ton usage, et qui n'existent que pour tes besoins ou tes plaisirs, t'invitent à m'aimer, et elles te reprochent ton ingratitude, quand tu fixes en elles-mêmes les affections

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