JÉRÉM., XXXI
que tu ne dois qu'à Celui qui est leur Auteur et le tien. Ce que j'ai fait pour toi, dans l'ordre de la nature, est inappréciable, et tu ne m'aimes pas! Tu abuses au contraire tous les jours de mes bienfaits pour m'offenser !
Mais cela n'est rien auprès de ce que tu me dois dans l'ordre de la grâce. Je t'ai créée pour être heureuse éternellement de mon propre bonheur, pour me voir, pour me posséder, pour être inséparablement unie à moi et plongée à jamais dans un torrent de délices ineffables. Telle est ta fin; et, pour y répondre, je t'ai embellie et enrichie de dons surnaturels, proportionnés à une si haute destinée. Je ne t'ai demandé, pour t'assurer la possession du bien immense que je t'avais promis, que l'amour et l'obéissance. Tu t'es révoltée contre moi dans les chefs de ta race, et tu avais tout perdu sans plus de ressource de ton côté; mais je t'ai tout rendu avec avantage en te donnant, dans mon propre Fils, un Libérateur qui s'est livré pour toi par un amour incompréhensible : il s'est fait homme afin de pouvoir, par sa mort, te réconcilier avec moi; il t'a mérité, par son sacrifice et par l'effusion de son sang, les grâces surabondantes et les secours nécessaires pour que tu parviennes à ta fin; en qualité de Pontife et de Médiateur, il ne cesse d'intercéder pour toi et de solliciter ton pardon, quand tu t'es' rendue coupable, et que tu ne t'obstines pas à le refuser; enfin, par une invention admirable de son amour, il te nourrit lui-même de sa chair, il t'abreuve de son sang, il se transforme, pour ainsi dire, en toi, ou plutôt il te change toi-même en lui. Et, pour tant de grâces signalées, pour la gloire et la félicité éternelles où je prétends te fai atteindre, qu'ai-je voulu de toi? Que tu aimes ton Auteur, ton Bienfaiteur, ton Sauveur, ton Rémunérateur ! Et tu as
trouvé la condition trop dure! Ce commandement te parait trop difficile, et peut-être l'as- tu taxé d'injustice?
Ah! mon Dieu! que dire, et que répondre? Silence! honte! confusion! repentir! protestation généreuse de vous aimer désormais de tout mon cœur, de tout mon esprit, de toute mon âme et de toute ma force!
Imprimez en moi, ô mon divin Maître! cette grande et première leçon. Gravez-la en traits de feu, et qu'elle ne s'efface jamais! Mon esprit en est pleinement convaincu; mais il faut toucher mon cœur insensible, dur et ingrat. N'est-ce pas un mystère inconcevable qu'il ne goûte point une telle leçon? qu'il ait pour elle une sorte d'aversion, et qu'il se refuse constamment à la mettre en pratique? Quel est donc l'excès de sa perversité et de sa corruption ! Ah! ôtez-moi ce cœur de pierre, et donnez-moi un cœur de chair! Hélas! il n'est de pierre que pour Dieu, trop charnel d'ailleurs, et trop sensible pour les créatures. Il aime, car quel est le cœur qui n'aime point? Mais il n'aime que lui, et il s'aime mal, d'un amour injuste et désordonné. S'il vous aimait par-dessus tout, comme il le doit, il s'aimerait par là légitimement et parfaitement, puisqu'il aimerait son souverain et son unique bien. Puisque la source de son bonheur est hors de lui, puisqu'elle n'est qu'en vous, il faut donc que son propre amour le fasse sortir de luimême et s'élancer continuellement vers vous, ne cherchant plus son repos qu'en vous.
0 mon Dieu! que de ce moment je ne vive plus que pour vous et en vous! Ainsi soil-ilî
l'amour de dieu {Suite),
L'obligation d'aimer Dieu étant pour le chrétien la plus essentielle et la plus indispensable des obligations, celle d'où les autres découlent comme de leur source, et où elles doivent remonter, il n'y a rien qui lui importe comme de s'assurer, autant qu'il le peut, s'il la remplit au moins de manière à ne pas mettre son salut en danger.
Or, on ne saurait avoir une entière certitude sur ce point, et il faut se contenter d'une assurance morale. Triste condition de l'homme ici-bas, de ne pouvoir se répondre à coup sûr qu'il satisfait pleinement à son premier devoir, d'où dépend sa félicité éternelle! Saint Augustin disait à Dieu : Ma conscience me rend ii?i lémoi(jnage certain que je vous aime. D'autres saints, avant et après lui, ont pu dire de même; mais ni Augustin, ni les autres, n'ont su, sans une révélation expresse, que leur amour fût au degré où il devait être pour mériter le ciel. D'où vient cela? C'est qu'en effet, il n'est pas possible de déterminer ce point avec précision. On sait bien que le moindre degré de charité pure suffit pour être sauvé; mais comment s'assurer qu'on a la cliarilé pure même dans le plus bas degré? L'amourpropre ne nous fait-il pas illusion? Et la conscience elle-même est-elle sur ce point un témoin qui ne soit point sujet à faillir? C'est de Dieu que vient la charité surnaturelle dans son principe, c'est lui qui la met dans le cœur, et lui seul a une pleine connaissance de son œuvre.
Si, comme le dit si bien saint Bernard, la mesure
86 l.'ECOLE DE JESUS-CHRIST.
d'aimer Dieu est de Caîmer sans mesure, qui se flattera de l'aimer de la sorte? Ce ne sont pas assurément les grands saints, qui s'accusent au contraire sans cesse de ne pas l'aimer assez; toujours mécontents d'euxmêmes sur ce point, ils n'ont point de désir plus ardent et plus constant que d'aimer davantage; et c'est là même la preuve qu'ils aiment comme ils doivent. Mais cette preuve n'est pas pour eux, ils ne peuvent s'y appuyer par réflexion, elle n'est que pour Dieu, qui sonde leurs cœurs, qui voit avec plaisir leurs dispositions intimes et qui jouit de leur amoureuse inquiétude à ce sujet. Mais eux-mêmes considérant ce qu'est Dieu, ce qu'il mérite, ce qu'il a fait pour eux, sentent vivement ieur impuissance de s'acquitter dignement envers lui par leur amour, et ce sentiment qui les excite à des efforts continuels pour l'aimer davantage, les consume sans cesse j)ar de nouveaux désirs, et leur cause en même temps une douleur inexplicable de ne pouvoir parvenir au comble de leurs vœux. C'est là le tourment de l'amour divin, tourment délicieux qu'il n'est donné qu'à peu d'àmes d'éprouver, parce qu'il en est peu qui se mettent en devoir d'aimer Dieu de tout leur cœur.
Mais entrons plus avant dans la pensée de saint Bernard, et, pour en mieux connaître la vérité, considérons quelle est la force des paroles du précepte.
Et d'abord, prenons pour règle que, quand il s'agit de Dieu, et surtout de l'amour que nous lui devons, il faut donner aux expressions de la loi qui l'ordonne toute retendue dont elles sont succeptibles. Si donc, à raison de l'infinité de l'objet, celte étendue peut aller à l'infini, si d'ailleurs les termes du commandement n'admettent
ni modification, ni restriction, leur en imposer serait en affaiblir le sens et le dénaturer.
Il m'est commandé d'aimer Dieu de tout mon cœur^ de tout mo7î esprit, de toute mon âme, de toutes mes forces. C'est Dieu qui parle ainsi; pouvait-il s'exprimer d'une manière plus énergique, plus absolue, plus illimitée? Trouvez-moi ici quelques bornes, soit du côté des facultés en elles-mêmes ou dans leur exercice, soit du côté de la pureté du motif, soit enfin de la continuité de l'amour; il n'y en a point, et il ne saurait y en avoir. Tout ce qui dans l'homme est capable de concourir à l^amour de Dieu, intelligence, mémoire, volonté, puissances effectives et sensitives de l'âme, tout doit y être employé. Il ne faut pas excepter le corps et ses facultés, ni même les choses extérieures, en tant qu'elles sont à la disposition de l'âme. Mais tout ce qu'elle est, tout ce qu'elle a, tout ce qu'elle peut, tout ce qui dépend d'elle, doit être consacré à l'amour de Dieu, et non pas seulement en partie, mais en entier, tout le cœur, tout l'esprit, toute l'âme, et toutes les forces.
Quant à la pureté du motif, elle est indiquée par ces paroles : le Seigneur ton Dieu. Qui pourrait dire en effet jusqu'où doit aller la pureté de motif d'un amour qui a pour objet l'Être unique, absolu, infiniment parfait et infiniment aimable en lui-même, l'Être par qui et pour qui seul tous les autres existent? Il n'y a qu'en Dieu que Tamour divin est pur comme il doit l'être; dans la créature, il est nécessairement mêlé et imparfait, et c'est pourquoi la créature est obligée de travailler sans cesse à le purifier; elle sait qu'elle le peut toujours faire, et qu'alors même qu'elle vivrait ici-bas des millions de siècles, occupée tout entière et sans cesse à cet objet, jamais son amour ne parviendrait à un degré
de pureté leile nu'elle n'ait plus rien à y ajouter.
Enfin, pour ce qui est de la continuité de l'amour, i! est évident que l'obligation d'aimer Dieu embrasse tous les instants dç notre vie, puisque les raisons de l'aimer subsistent toujours, et qu'elles ne nous laissent aucun intervalle où nous puissions nous en dispenser. L'amour de Dieu, dans l'intention et par les dispositions de Tàme, ne doit pas être moins continuel que la prière. D'ailleurs, l'amour est la vie du cœur ; aimer, pour lui , c'est respirer et vivre, et c'est ce qui a fait dire à saint Grégoire de Nazianze que les actes d'amour divin doivent être aussi fréquents que ceux de la respiration, Dieu étant plus nécessaire à la vie de l'âme que l'air à la vie du corps; d'où il est aisé de conclure que cet amour doit influer sur nos actions, même les plus ordinaires, les surnaturaliser et les sanctifier. Saint Paul le prescrit : Soit que vous mangiez, dit-il, soit que vous buviez^ soit que vous fassiez quelque autre chose, faites-le pour la gloire de Dieu '. Agir pour la gloire de Dieu, c'est sans contredit agir par le motif de Tamour le plus pur, et si le manger, le boire, le dormir, les délassements honnêtes nécessaires à l'esprit et au corps, et les autres actions de cette nature, doivent être animés par le motif de la gloire de Dieu, à plus forte raison faut-il en dire autant des actions plus sérieuses et plus importantes de la vie.
Au reste, gardons-nous de croire que ce ne soit ici qu'un simple conseil, et une chose de perfection; c'est une véritable obligation, et la plus étroite de toutes celles qui peuvent lier l'iiomme. Exclure de propos délibéré la gloire de Dieu d'une pensée, d'une parole ou de
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quelque action que ce soit; ou penser, parler, agir par un motif incompatible avec celte g^loire, est un péché certain et plus ou moins {jrief, selon l'intention de la personne et la qualité de la matière. Que les âmes timorées ne s'alarment point : je ne dis point que manquera cette obligation, qui pèsesur tous nos actes libres, soit toujours une faute considérable ; mais je dis que c'en est une, et que le chrétien, à quelque moment qu'on le surprenne, et qu'on lui demande le motif qui le fait agir, doit être en état de répondre que c'est le motif prochain ou éloigné de la gloire de Dieu.
Si cela est exactement vrai, où en sont la plupart des chrétiens? et de quelle multitude innombrable de fautes leurs jours ne sont-ils pas remplis?
Mais, dira-t-on, la chose est si petite et de si peu de valeur en elle-même!... Qu'importe! Dieu regarde inoins à la chose, qu'à son motif; et c'est l'hommage de ce motif qu'il revendique, et qui en dernière analyse doit remonter jusqu'à lui. Votre vue prochaine sera votre *anté, votre établissement, votre fortune, votre amusement même! mais il faut que tout cela se rapporte à une fin chrétienne et surnaturelle, qui n'est autre que la gloire de Dieu.
Vous demanderez comment il est possible d'avoir toujours en vue l'amour de Dieu. Et moi, je demande comment un chrétien peut être un moment sans avoir cette vue, je ne dis pas expresse et formelle, mais intentionnelle et virtuelle. Aimez de tout votre cœur, et vous concevrez sans peine comment celui qui aime fait tout par l'amour et pour l'amour. Ne savez-vous pas ce que nous apprend une médiocre attention sur notre âme, que toutes passions se réduisent à l'amour, et que c'est
l'amour qui gouverne notre vie? Ce qui vous rend la chose difficile à comprendre et plus encore à pratiquer, c'est que vous n'aimez pas Dieu, ou que vous l'aimez avec partage ; c'est qu'un autre amour, en un mot, domine ou balance le sien.
Le chrétien mondain, esclave de l'amour-propre et passionné pour les biens sensibles, ne concevra jamais ce que c'est qu'aimer Dieu, ni quelles sont la nature et l'étendue du précepte de cet amour. Aussi en réduit-il l'obligation. Il pense y avoir satisfait pouvu qu'il s'acquitte de quelques devoirs extérieurs de religion, et qu'il ne tombe point dans certaines fautes grossières. Gela lui suffit, et il n'a dans l'esprit et dans le cœur que ses affaires dont il poursuit ardemment la réussite, ses goûts et ses fantaisies qu'il suit librement à toutes les heures dont il dispose, les plaisirs de la table, de la société et du jeu, qu'il s'accorde sans scrupule pourvu qu'il n'y commette aucun excès notable. Quelle place pour l'amour de Dieu en tout ceci où il n'entre pour rien? Cet homme n'aime que soi et son bien-être; il n'aime que le monde et ce qui appartient au monde; le cœur en lui est plein de tout autre chose que de Dieu, pour qui il est insensible, à qui il ne pense qu'avec effort, et dont le souvenir l'importune.
Il en est qui aiment assez Dieu pour éviter ce qui a quelque apparence du mal; mais ils ne vont pas plus loin, et ils n'aiment pas assez pour se porter vers tout ce qui paraît bon. Cette disposition est très-ordinaire aux âmes qui servent Dieu par amour-propre, dans la crainte de se perdre, ou dans la vue de se sauver. Ce n'est pas précisément l'offense de Dieu qu'elles craignent, mais le mal qui en résulterait pour elles-mêmes. Or, quand on aime véritablement quelqu'un, on n'a pas
moins d'empressement pour faire ce qui lui plaît, que pour s'éloigner de ce qui lui déplaît; on ne se contente pas de ne point l'offenser, on veut lui plaire; on en cherche, on en saisit avidement les occasions; on se reproche d'avoir manqué celles qui se sont présentées. Si l'amour ne produit pas cet effet, il ne mérite pas ce nom selon les idées du monde lui-même ; pourquoi le mériterait-il suivant celles de Dieu, et comment le Seigneur consentirait-il à se payer d'un amour dont au fond il n'est pas l'objet? Si vous m'aimiez, pourrait-il dire, vous en tiendriez-vous à ne pas me déplaire, parce qu'il y va de votre intérêt? Ne vous occuperiezvous pas du soin de me plaire, en faisant le bien qui m'est agréable? N'auriez-vous pas autant de regret d'un acte de vertu que vous auriez omis, que d'une faute que vous auriez commise? Si ma gloire et la sanctification de mon nom étaient votre principal objet, n'iriez-vous pas au-devant de mon bon plaisir? Faudrait-il qu'une chose vous fût rigoureusement commandée pour que vous la fissiez, et ne vous suffirait-il pas que je l'aie pour agréable? Ceux qui m'aiment se proposent ce qui est bon, meilleur et parfait, ils ne considèrent que mon intérêt; c'est là qu'ils cherchent et qu'ils trouvent le leur. Jugez donc de mon amitié, et de ce qu'elle exige, par les principes et par les règles de l'amitié humaine; et confondez-vous.
Chrétiens lâches et imparfaits, qui êtes sans comparaison le plus grand nombre, vous vous flattez d'aimer Dieu, et néamoins vous ne vous gênez en rien ; vous vous plaignez des moindres efforts, vous comptez sans cesse ce que vous coûte son service, et vous croyez qu'il est votre débiteur plutôt que vous n'êtes les
siens; comment ne remarquez-vous pas votre erreur? Quelle étendue donnez-vous donc à l'amour de Dieu? Celle qui vous plaît, qui ne vous contraint point, et ne vous assujettit à rien de pénible. Appelleriezvous cela de l'amour envers les hommes? Et vous voulez que ce soit aimer Dieu! En vérité, vous êtes aveugles, et vous vous trompez grossièrement.
Je remplis, dites-vous, l'essentiel du précepte. Qu'en savez-vous? De quelle autorité, et d'après quelle règle distinguez-vous dans ce précepte ce qui est essentiel et ce qui ne l'est pas? Montrez-moi que Dieu vous autorise à faire une telle distinction ; i>ommez-moi un saint qui l'ait faite, et qui l'ait suivie dans la pratique. Je vous déclare nettement que vous arrêter à ce que vous appelez l'essentiel de l'amour de Dieu, c'est aller ouvertement contre l'essence même de ce précepte, dont la nature est de ne point avoir de limites.
J'entends, direz-vous encore, par l'essentiel, ce que je ne puis omettre sans m'exposer à la damnation. Eh bien, s'il en est ainsi, je vous défie d'abord de pouvoir le déterminer jamais avec assurance ; puis, dans le doute, si vous ne vous prononcez pour Dieu contre vousmême, vous courrez le risque que vous redoutez; enfin cette disposition basse, servile et intéressée à borner le précepte à ce qui ne vous expose pas à votre perte, doit vous faire trembler, car il est au moins douteux qu'elle n'exclue pas l'amour de Dieu, qui réclame pour son objet Dieu envisagé et aimé en lui-même et pour luimême. Si vous l'excluez ainsi habituellement, il est à craindre que vous ne soyez pas dans l'habitude de la charité ; et si vous n'êtes pas dans la charité habituelle, vous êtes évidemment dans un état de damnation. Cela est évident.
Mais vous, âmes fidèles, qui aimez Dieu sincèrement, et qui n'avez d'autre désir que de l'aimer davantage; vous qui vous désolez, lorsque, rentrant dans votre cœur, vous ne sentez pas cet amour, et qui pour cette raison vous affligez des fautes les plus légères, craignant qu'elles ne vous fassent perdre votre miique bien, rassurez-vous, non point par vous-mêmes, mais sur les décisions d'un confesseur pieux et éclairé; il est bon d'avoir cette crainte, mais qu'elle ait sa mesure, et qu'elle n'aille pas jusqu'au trouble.
Et pour vous tranquilliser davantage, sachez que les fautes de pure fragilité où n'entre point le propos délibéré, dont on se repent, dont on s'humilie, dont on travaille à se corriger, et dont on demande instamment à Dieu d'être préservé, n'affaiblissent point l'amour de Dieu en nous; les bons effets qui les suivent contribuent beaucoup au contraire à l'augmenter. Sachez encore distinguer soigneusement l'amour réel de l'amour sensible, l'amour simplement affectif de l'amour effectif. L'amour réel est tout spirituel, comme son objet; il réside dans le fond de la volonté, et il ne se fait pas sentir par lui-même; mais il préside aux intentions, il inspire les motifs et il gouverne les actions. Il ne paraît point, on n'y réfléchit même pas, mais c'est lui qui anime tout. L'amour sensible, au contraire, ne dépend pas de nous et vient de Dieu; c'est une certaine suavité que Dieu répand dans notre cœur, quand il lui plaît, ou qu'il le juge nécessaire pour notre avancement. Souvent il se glisse de l'amour-propre dans le désir qu'on a d'éprouver ce doux sentiment; et l'on ne peut pas en douter, lorsque ce désir n'est pas tranquille, ni parfaitement soumis à la volonté divine. Si donc on est privé du sentiment de l'amour, il ne faut pas pour I 9
cela croire qu'on en ait perdu la réalité. Mais, au contraire, jamais Tamour n'est plus pur que quand il est dégagé de tout sentiment, de toute réflexion, et même de toute connaissance; car le sentiment n'est pas dans les profondeurs de l'âme où est le siège de l'amour, il n'est que dans les puissances inférieures.
L'amour affectif est très-bon en lui-même ; mais c'est par les effets qu'il faut juger de sa solidité. En vain je multiplierai les actes d'amour de Dieu; s'ils sont stériles, ils ne servent qu'à me faire illusion, et il n'est pas rare qu'on s'y laisse tromper, prenant une vaine démonstration pour la chose même. Le véritable amour est donc effectif et se produit par les œuvres. Jésus- Christ l'a déclaré lui-même : Celui-là. a pour moi de l'amour, quia mes commaiidements et qui les cjarde *. L'action et la pratique des vertus sont la vraie preuve de l'amour ; et en effet, il en coûte pour agir, et pour faire violence à sa nature; et il ne coûte rien de dire qu'on aime, si l'on s'en tient là. L'amour effectif d'ailleurs n'est pas sans affection; qui pourrait se captiver et se mortifier sans cesse pour Dieu, s'il ne lui était affectionné? Mais cette affection demeure habituellement dans le cœur, et ne se produit que de temps en temps par des actes formels; quelquefois elle est si profonde, qu'elle ne se laisse point voit; elle est devenue alors, pour ainsi dire, naturelle à l'âme, et Dieu la lui cache souvent, afin qu'elle ne trouve aucun appui en elle-même, et qu'elle perde l'habitude de se regarder.
Si donc il est des occasions, comme dans les grandes tentations, où vous ayez besoin de vous rassurer sur votre amour pour Dieu, examinez ses effets. Voyez si
1 Jeaît, XIV, 21.
vous êtes fidèle à vous mortifier, à écouter la grâce pour faire ce qu'elle demande de vous, à ne vous épargner en rien, dès qu'il s'agit de plaire à Dieu, à vous reprocher les plus légers manquements, à réparer et à expier les moindres fautes. Si telle est votre disposition habituelle, mettez votre conscience en repos, et ne vous tourmentez point pour savoir si vous aimez; mais continuez d'aimer avec simplicité, sans faire sur vous-» même tant de réflexions et de recherches, qui n'ont pour principe qu'un amour-propre raffiné, et qui ne peuvent avoir pour résultat que de nuire à votre progrès spirituel.
0 mon Dieu! je ne savais pas jusqu'ici ce que c'est que de vous aimer. Votre amour est un océan sans rive et sans fond, où il faut que je me plonge et que je m'abîme. Combien j'ai été loin de vous aimer comme je le dois et comme vous le méritez! Que je commence enfin, que je recommence chaque jour, et que je ne mette plus de bornes et plus de terme à mon amour! Qu'il aille toujours croissant, et que je le trouve toujours trop faible et trop peu digne de vous, ô beauté, ô perfection infinie ! Quand donc mon amour répondrat-il à celui que vous avez pour moi? Jamais; cela est impossible, et c'est pour cette raison que je ne dois jamais être satisfait de moi-même sur ce point. Vous m'avez aimé en Dieu, et je ne vous aimerai, et ne puis vous aimer qu'en pauvre et misérable créature. Du moins, Seigneur, accordez-moi de vous aimer de toute la capacité de mon cœur; élargissez-le, videz-le de toute autre affection, et remplissez-le seul, dès ce moment et à jamais. Ainsi soit-iU
LA PRATIQUE DE l'aMOUR DE DIEU.
Tout est commandement, ou conseil, dans l'Évangile; tout en lui, par conséquent, tend à la pratique. Ses lumières, les sentiments qu'il inspire, ne nous sont donnés que pour cela; et si nous n'en faisons pas cet usage, ils ne servent qu'à nous rendre plus coupables.
A quoi sert d'être instruit de la nature, des propriétés, des avantages de Tamour divin ; d'avoir même de bons désirs et des mouvements affectueux, si nous n'en venons pas aux effets? Moins de théorie, et plus de -pratique, disent les bons et solides chrétiens. Les principes et les motifs sont nécessaires, parce qu'ils poussent à l'action, la dirigent et la soutiennent; mais enfin c'est à l'action qu'il faut venir et que l'on doit tout rapporter. Prenons donc le parti de raisonner moins sur cette matière, et d'agir davantage.
La pratique de l'amour de Dieu embrasse dans ses détails presque toutes les vertus chrétiennes, puisqu'elles ne sont pas autre chose, sous des noms différents, que l'exercice de cet amour en différents objets. Mais, pour circonscrire une leçon qui serait immense, je ne parlerai que de l'amour pris en lui-même, et encore ne dirai-je pas tout, pour ne pas anticiper sur ce que d'autres leçons me donneront lieu d'expliquer.
L'amour ou la charité est un don de Dieu; nous commençons à l'avoir, lorsque Dieu en met le désir dans notre âme. Ce désir en est comme une première étincelle, c'est à nous, par notre coopération, de la convertir en un feu qui
nous embrase. Jésus-Christ déclare qu'i7 est venu apporter ce feu sur la terre, et qu'il ne veut autre chose, sinon qu'il s'allume \ Puisque Dieu désire que nous l'aimions, il est toujours disposé à nous accorder son amour, si nous le désirons aussi de notre côté ; demandons-lui donc instamment, fréquemment, persévéramment, ce don précieux; dirigeons vers ce but toutes nos prières, qu'il soit l'objet de nos saintes aspirations. Le dirai-je? dans le service de Dieu, nous pensons trop à nos intérêts, et pas assez aux intérêts de Dieu. Rien n'est plus ordinaire que de rencontrer des âmes occupées toujours de leurs péchés, toujours inquiètes du pardon, et ne songeant qu'aux œuvres satisfactoires, et à gagner des indulgences. Cela est bon, et je n'ai garde de le blâmer; mais il seraitmeilleur, même pour l'objet qu'elles se proposent, de songer davantage à l'amour de Dieu, de tourner de ce côté-là leurs principales pratiques, et de le demander sans cesse comme la grâce par excellence. Avec l'amour elles auraient tout ce qu'elles désirent d'ailleurs, et elles l'auraient plus sûrement et plus abondaaiment. Ne cessons donc de réitérer nos instances, jusqu'à ce que nous soyons exaucés. Et quand nous aurons lieu de croire que l'amour a pris possession de notre cœur, demandons-en chaque jour un accroissement nouveau, et la grâce d'y persévérer jusqu'à la mort. Jamais on n'insistera trop auprès de Dieu sur ce point, et jamais on ne lui fera de prière plus agréable. Mais n'allons point chercher dans les livres une formule meilleure que l'expression du désir et de la prière, que nous devons porter sans cesse au fond de notre cœur. Il ne faut pas néanmoins s'en tenir là.
* Luc, XII, 49.
L'amour s'accroît par l'exercice, et cet exercice dépend de nous. Faisons-en donc souvent des actes exprès et formels, jusqu'à ce que nous en ayons acquis l'habitude, et qu'il nous soit devenu aussi naturel d'aimer que de respirer. Outre les temps destinés à la prière, ayons encore pour ces actes d'autres moments réglés dans la journée, et prions Dieu de nous les inspirer si souvent, qu'ils deviennent en quelque sorte continus.
Mais ayons soin de ne pas les faire superficiellement et par routine ; qu'ils soient toujours profonds, dictés par le cœur, et accompagnés d'un certain recueillement. L'amour de Dieu est une passion à sa manière, et beaucoup plus forte même que les passions naturelles les plus violentes, puisqu'elle peut les dompter toutes. Or, le propre des passions n'est-il pas de nous tenir toujours occupés de leur objet, à ce point de ne vivre que pour lui, et moins en nous qu'en lui? Il en doit être ainsi de l'amour de Dieu, il faut qu'il ramène à soi toutes nos pensées et toutes nos affections, et que ses actes se succèdent presque sans interruption dans notre cœur. C'est ce qu'on éprouve dans les premiers temps de la vie intérieure, alors que tout est amour, qu'on ne respire que l'amour, et que ce sentiment absorbe tous les autres, et cela dans les délices et de grandes douceurs. Il serait alors impossible de compter les actes qu'on multiplie le jour et la nuit, et qui vraiment n'en font qu'un seul par leur continuité.
Ainsi s'exercerait l'amour dans un cœur où Dieu régnerait en Souverain. Ah! si l'on savait ses douceurs, que ne ferait-on pas pour les éprouver ?
11 ne suffit pas d'exercer l'amour; il faut encore le purifier.
L'amour-propre vient s'y mêler tout d'abord. C'est presque inévitable, et Dieu le souffre pour un temps. Mais, à mesure que nous recevrons des lumières, et que Dieu nous révèle ce qui se glisse d'impur de notre part dans cette flamme céleste, il est de notre devoir d'être très-attentifs et de purifier le saint amour de tout ce qui le ternit et le souille. Étudions-nous à dégager nos motifs de ce qui est étranger à Dieu; accoutumons-nous à envisager par-dessus tout sa gloire, son bon plaisir, l'accomplissement de sa volonté, et, sans exclure les motifs secondaires, que celui-là tienne toujours le premier rang.
C'est une disposition qui n'est pas commune, même parmi les meilleurs chrétiens; elle est cependant excellente et la plus glorieuse pour Dieu, et il n'est personne qui ne doive s'efforcer de s'y établir. Je montrerai plus loin que tel est le but de l'Oraison Dominicale; elle conduit droit au pur amour, si l'on sait se pénétrer des sentiments qu'elle renferme.
Or, ce n'est pas l'ouvrage d'un jour que de purifier ainsi parfaitement les motifs de son amour pour Dieu. L'amour-propre^ chassé d'un endroit, revient par un autre, et se reproduit sous de nouvelles formes. Je ne pense pas que l'on puisse, avec la grâce ordinaire, le bannir entièrement de l'âme, si Dieu n'entreprend luimême l'ouvrage, et s'il n'emploie le creuset des épreuves pour séparer de la charité tout alliage étranger. Faisons néanmoins ce qui dépend de nous, et conjurons Dieu de mettre la main à l'œuvre, afin de suppléer à notre insuffisance, quand il le jugera bon. Dieu le fera certainement, si notre prière est sincère, et si nous ne négligeons rien de notre part pour obtenir une si grande grâce.
Mais personne n'ignore que l'amour s'accroît par les exerrices de piété, par les bonnes œuvres et par la fréquentation des sacrements. Tout dépend de la manière dont on s'acquitte de ces choses. Si l'amour anime vos prières, vos prières à leur tour augmenteront l'amour. Si vos bonnes œuvres se font par le motif de l'amour, uu accroissement d'amour en sera la récompense. Si l'amour vous conduit à la table sacrée, vous en sortirez chaque fois avec un nouveau degré d'amour. Et si vous ne retirez pas ces fruits de tant de prières, bonnes œuvres et communions, n'en accusez que vous-mêmes, et l'imperfection de vos dispositions. Vous récitez grand nombre de prières ; mais votre esprit n'y est pas attentif, et ces prières ne partent point de votre cœur. Vous ne priez que pour vos intérêts, et vous oubliez que vous n'en avez pas de plus grand que de bien aimer Dieu. Vous lui demandez tout, hormis l'amour, que vous devriez demander par-dessus tout. Vous faites de bonnes œuvres, mais l'amour-propre y entre pour beaucoup; vous avez des vues humaines, vous vous recherchez vous-mêmes, et, sur un si grand nombre, à peine en est-il une seule qui soit purement faite pour Dieu. Vous communiez, mais par habitude, et sans penser à une si grande action ; ou bien, c'est avec frayeur, et presque sans aucun sentiment d'amour. Vous avez un bon motif, vous voulez gagner une indulgence, honorer un saint, satisfaire à une dévotion particulière; mais avez-vous cherché à vous unir à Jésus-Christ, comme à la source de l'amour? Si cette intention est la meilleure, la plus convenable pour un sacrement qui n'est qu'amour et dont la fin est d'augmenter l'amour en nous, que n'en faites-vous usage, sans négliger toutefois les autres, et pourquoi votre pensée principale ne se porle-t-elle point là?
Saint Paul vous exhorte à être jaloux des dons les plus parfaits ' ; et l'amour les renferme et les surpasse tous, et, selon la doctrine du même apôtre, ils ne sont rien sans l'amour.
L'amour même profane, et à plus forte raison l'amour divin, le plus intime des amours, cherche la retraite et le silence, pour s'entretenir avec l'objet aimé.
Dieu, qui est toujours présent au cœur qui l'aime, le porte à s'éloigner, le plus qu'il lui est possible, des créatures, à se dégager à certains moments de toute autre affaire, à se recueillir, pour s'occuper uniquement de lui, et pour jouir en son centre et en silence du plus délicieux des entretiens. C'est le saint exercice de la présence de Dieu et de l'oraison, qui est à la fois le principe et l'effet de l'amour. Aimez Dieu intimement, vous l'aurez toujours présent, vous n'aspirerez qu'à vous trouver seul avec lui, et vous fuirez les affaires et les hommes qui vous distrairaient de sa présence. Alors vous ne ferez plus que vous prêter aux choses extérieures, et autant que Dieu l'exigera de vous ; vous ne vous y livrerez jamais, car vous aurez une occupation intérieure, que vous préférerez à toutes les autres.
Est-ce ainsi que vous vous y prenez pour nourrir et conserver l'amour, vous qui faites profession de dévotion? Vous croyez aimer Dieu, et vous n'aimez ni la retraite, ni le silence, ni l'oraison. Vous ne pensez qu'à vos affaires, vous avez une multitude de rapports, et vous ne cherchez qu'à les multiplier. La solitude vous pèse, vous ennuie et vous est insupportable; votre journée se passe à recevoir ou à rendre des visites, à
» J Cor., xii, 31.
lire ou à écrire des lettres, à satisfaire votre curiosité des nouvelles publiques, et à débiter ce que vous en savez; vous consacrez après cela quelques moments à Dieu, n'ayant plus à lui présenter qu'un esprit distrait et un cœur sec. Si vous faites une lecture de piété, vous ne la suivez que des yeux et vous ne l'entendez pas, vous ne la goûtez pas ; elle fait tout au plus sur vous une impression superficielle qui s'efface à l'instant. Si vous voulez prier, ne trouvant rien dans votre fond, il vous faut recourir à un livre. Si vous voulez méditer, votre âme est sans cesse traversée par des pensées étrangères, et le recueillement vous est presque impossible. Pour l'oraison proprement dite, et l'entretien secret du cœur avec Dieu, vous ne les connaissez pas, vous ne les aimez pas, vous êtes hors d'état de les pratiquer. Il vous paraît inconcevable qu'on puisse passer une heure en silence devant la majesté divine, et vous appelez cela perte de temps, pieuse fainéantise, ou même illusion dangereuse. Et néanmoins vous vous flattez d'aimer ! Ah ! vous n'avez jamais réfléchi sur la nature et les effets de l'amour.
Vous, âmes intérieures que Dieu a attirées à la solitude, pour vous parler au cœur, et vous faire goûter les douceurs de l'oraison par l'infusion de son saint amour, gardez-vous bien, surtout lorsque cet amour aura cessé d'être sensible, de vous répandre au dehors, autrement que par l'ordre de Dieu; gardez-vous de vous dissiper par des conversations inutiles, d'être curieuses de ce qui se passe dans le monde, de vous charger d'affaires sans nécessité, même sous le prétexte du zèle et de la charité; gardez- vous particulièrement de négliger l'oraison, dans quelque état de langueur, de sécheresse et d'insensibilité que vous vous y trouviez. Pourvu que vous n'y ayez point donné occasion, soyez tranquilles;
NEUVIEME LEÇON. lOa
et si vous avez quelque reproche à vous faire, mettez-y ordre au plus tôt; mais, encore une fois, ne quittez jamais l'oraison, qui est le principal aliment de l'amour. Si vous ôtez à l'amour sa nourriture, il s'affaiblira peu à peu, et enfin il périra.
Mais ne pensez pas que vous puissiez persévérer, ni dans le recueillement, ni dans l'oraison, ni dans l'amour divin, sans la mortification du cœur. Voilà le point capital, dont il ne faut jamais interrompre ni relâcher la pratique.
L'amour de Dieu a un ennemi irréconciliable en vous : Tamour-propre. Ces deux amours sont incompatibles j si l'un des deux règne, il exclut nécessairement l'autre. Si donc vous voulez que l'amour divin fasse en vous des progrès, attaquez de front l'amour-propre ; combattez-le en tout, poursuivez-le de retranchement en retranchement, et ne lui donnez point de trêve, que vous ne l'ayez banni de votre cœur. Cet ouvrage est assurément celui de Dieu, mais il est aussi le vôtre, et sa réussite exige de vous les plus grands efforts, une volonté déterminée et constante. Priez Dieu sans cesse pour qu'il vous éclaire sur la malignité et la subtilité de cet ennemi, qu'il vous en découvre les ruses et les détours, et qu'il vous donne une force invincible afin de ne le ménager en rien. C'est ici la pratique la plus indispensable et la plus difficile, et c'est une maxime reconnue que l'amour de Dieu ne vit en nous qu'à mesure que l'amour-propre y meurt; mais quoique tout le monde convienne de cette vérité, il y a très-peu de personnes qui veulent acheter 'amour de Dieu par le sacrifice de l'amour-propre.
L'amour divin s'accroît encore par tout ce qui con-
trarie la volonté, par tout ce qui rabaisse l'orgueil de l'esprit, et par tout ce qui détache des choses de la vie. Aussi les contradictions, les humiliations, les disgrâces humaines sont précieuses à l'âme qui aime Dieu ; elle s'étudie à les recevoir chrétiennement, et à en tirer profit pour l'avancement de son amour. Elle s'exerce à étouffer la sensibilité, les réflexions, les révoltes intérieures et les murmures; elle n'admet point les plaintes, les confidences, les recherches des consolations humaines, les justifications, sinon dans l'absolue nécessité. Elle se reproche même les premiers mouvements indélibërés d'impatience et d'irritation, et elle continue à travailler sur elle-même, jusqu'à ce qu'elle soit devenue comme insensible à tous les traitements et à tous les événements.
L'amour s'accroît enfin par les sacrifices de toute espèce, qu'ils soient intérieurs ou extérieurs.
L'amour, de sa nature, n'aspire qu'à donner; il n'est satisfait qu'autant qu'il donne, il abhorre jusqu'à la moindre réserve, et il est heureux, lorsqu'il s'est dépouillé de tout pour Dieu.
Que les occasions de donner quelque chose à Dieu vous soient donc chères; n'en négligez aucune, et, s'il ne s'en présente pas, gémissez, et demandez à Dieu qu'il en fasse naître. Donnez de grand cœur, avec joie, et sans autre regret que celui de ne pas donner davantage, et plus il en coûtera à la nature, plus votre amour s'accroîtra. Il sera en vous à son plus haut degré, lorsqu'après vous avoir tout ravi, Dieu restera seul en vous, et sera l'unique possession de votre cœur ; vous pourrez alors dire avec vérité, comme saint François : Mon Dieu, vous m'êtes toutes choses; je n'ai rien hors de vous, et j'ai
tout en vous; votre richesse, votre félicité fait la
Ceux qui aiment n'ont besoin d'aucune leçon sur tout ceci ; ils n'ont qu'à écouter et à suivre les inspirations de l'amour; car, de même qu'il est le plus doux, il est aussi le plus impérieux des maîtres, je dirais le plus tyrannique, s'il n'était infiniment juste dans ses prétentions. Quand l'amour a une fois engagé un cœur par ses attraits, avec quelle force il le domine, et avec quelle autorité il lui commande ! Il le dépouille sans pitié, il cherche partout s'il reste encore quelque chose à lui donner, il s'empare de ce qu'on n'a pas le courage de lui céder et qu'on n'ose cependant lui refuser. Il fait sa proie de tout, il dévore tout, et, n'étant jamais rassasié, il veut qu'on lui fournisse à toute heure des aliments nouveaux. Le feu n'est qu'une faible image de son activité et de son avidité insatiable. Il faut qu'il règne seul dans une âme; dès qu'il la possède et en dispose à son gré, il brise et renverse tout ce qui lui fait obstacle, et il change et convertit en lui toutes les pensées de l'esprit et tous les mouvements du cœur.
Livrons-nous donc, et dévouons-nous à l'amour divin ; puis laissons-le faire, et correspondons fidèlement à son action.
0 mon Dieu ! vous seul connaissez la mesure d'amour que vous m'avez destinée, et que je dois remplir. Ne souffrez pas que par ma faute les desseins éternels de votre bonté sur moi n'aient point tout leur effet. Je veux, Seigneur, les accomplir parfaitement; mais que puis-je sans vous, puisque c'est vous qui me faites vouloir? Accordez-moi de vous aimer de toute la plénitude
<ïe mon cœur, de vous aimer toujours, de vous aimer de plus en plus, de vous témoigner mon amour par tous les moyens possibles. Ah! combien il s'en faut que j'aie commencé de vous aimer dès que j'ai pu vous connaître! J'aurai donc toujours à me reprocher d'avoir commencé trop tard; mais faites que je repare le passé par mon ardeur et ma fidélité à l'avenir. Je n'ai plus qu'un seul désir, c'est de ne pas sortir de ce monde, que je ne sois parvenu au degré d'amour que vous m'avez fixé, et par lequel je dois vous glorifier dans l'éternité. Ainsi soit-il !
DIXIÈME LEÇONs
Après avoir dit que le plus grand et le premier commandement est l'amour de Dieu, Jésus-Christ a ajouté : Le second lui est semblable : Vous aimerez votre prochain comme vous-même '.
Jésus-Christ entend par le prochain tous les hommes sans exception, et il fonde ce précepte sur le premier, auquel, dit-il, celui-ci est semblable. C'est-à-dire que, parce que je dois aimer Dieu, je dois aimer aussi tous les hommes faits à l'image et ressemblance de Dieu. Si j'aime l'original, il faut que mon amour s'étende en proportion sur l'image qui le représente. Cette qualité d'être l'image de Dieu, formée de sa main, et pour cela destinée à le connaître, à l'aimer et à le posséder, est le plus beau de nos titres, le pi^emier principe de toutes les qualités que le Créateur a mises en nous, et le fonde-
* Matth., XXII, 39.'
ment de tous nos devoirs, tant envers Dieu qu'envers nos semblables. Envers Dieu : l'image n'existe que pour l'original, et s'y rapporte entièrement; envers le prochain: la même image de Dieu que je reconnais en moi, je la reconnais dans tout autre homme, et je dois le même amour à ceux qui sont de même nature que moi, comme tels je dois les chérir ni plus ni moins que moimême.
Or, ce précepte de l'amour du prochain est renfermé dans deux grandes maximes, dont l'une me défend de lui nuire : Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît '; et l'autre m'oblige à lui faire du bien : Faites aux hommes tout le bien que vous désirez que tes hommes vous fassent '. Ces deux maximes, l'une de l'Ancien Testament et l'autre du Nouveau, comprennent tout. Elles sont un guide sûr pour la conscience, et je n'ai qu'à les appliquer en toute rencontre à la conduite que je tiens à l'égard des autres, soit dans mes jugements, soit dans mes affections, soit dans mes paroles, soit dans mes actions. Les abus et les désordres, toutes les injustices, et presque tous les maux qui inondent la terre, viennent de ce qu'on manque à la première; la seconde, si on l'observait exactement, donnerait l'innocence et la paix, le bonheur et l'union à tout le genre humain,
La raison nous les dicte très-clairement, et nous les portons dans le cœur. Si nous y sommes fidèles, la raison et notre cœur nous approuvent de concert; si nous les violons, le cœur et la raison conspirent pour nous con-
i ToB., IV, 16.
« Matth., VII, 12.
damner. Nous ne pouvons de sang-froid nous faire illusion ni sur l'un ni sur l'autre point. La lumière naturelle et l'instinct moral souscrivent donc à l'équité et à la nécessité de ce grand précepte de l'Évangile, et, dans tous les temps, l'idolâtre comme le chrétien, le peuple grossier comme l'homme cultivé et réfléchi, ont admiré cette belle sentence d'un poëte païen : Je suis homme, et rien de ce qui intéresse un autre homme ne m'est étranger.
Si cela est, pourquoi ce précepte si juste, si conforme à notre nature, est-il si universellement et si constamment» violé dans l'une de ses parties, et négligé dans l'autre ? Quel est le chrétien qui n'a pas à se condamner lui-ineme sur ce point? Vous voudriez que le prochain ne vous fit tort en rien; mais, par toutes sortes dévoies, vous cherchez à vous enrichir aux dépens du prochain. Vous êtes jaloux de votre honneur et de votre réputation; mais, par vos critiques, par vos médisances, souvent par vos calomnies, vous avez noirci l'honneur et déchiré la réputation des autres. Vous voulez qu'on excuse vos défauts, que l'on souffre votre humeur, qu'on vous passe vos inattentions, vos méprises et vos procédés irréguliers; mais vous n'excusez rien dans le prochain, vous ne souffrez rien, vous ne pardonnez rien. Vous êtes délicat, sensible, inexorable sur vos droits et vos prétentions; mais vous foulez aux pieds les droits et les prétentions des autres. Vous aimez la droiture, la franchise et 'la vérité dans autrui ; mais vous pratiquez la fausseté, la dissimulation et le mensonge. Vous désirez qu'on applaudisse à vos succès, qu'on s'en réjouisse, que l'on vous en félicite ; mais vous portez une basse envie aux succès de votre prochain, vous en êtes chagrin, et leur souvenir vous ronge secrètement. A votre avis, vous
êtes digne de parvenir à tout ; mais le prochain est indigne de tout. Vous attendez des autres de Ja consolation dans vos peines, du secours dans vos embarras; mais vous êtes indifférent et froid envers eux dans leurs malheurs, vous ne les regardez plus alors, vous ne les connaissez plus, et vous les abandonnez dans leur indigence, ne leur donnant aucun secours, aucun genre de service, ni par vos lumières, ni par votre crédit.
A l'exception d'un petit nombre de cœurs bien faits, tels sont les hommes les uns envers les autres. Ils sont méchants, ou par entraînement de nature et par passion, ou par système et avec réflexion. Quand ils font du bien, souvent c'est par vanité ou par intérêt, par ostentation ou par respect humain, ou bien pour se soustraire aux importunités ; et encore ils ne font le bien que le moins et le plus tard qu'ils peuvent, après avoir fait essuyer de longs refus, avec hauteur et des façons humiliantes qui mortifient ceux qu'ils obligent.
La raison les condamne, mais combien plus la religion, qui prescrit aux chrétiens un amour parfait et d'un ordre surnaturel envers leurs frères! Qu'ils écoutent Jésus-Christ, législateur et modèle de la charité : Je vous donne, dit-il à ses disciples, un commandement nou~ veau, qui est de vous aimer les uns les autres, comme je vous ai aimés ' . Il le dit, il le répète, et il insiste à plusieurs reprises. Et la circonstance est remarquable; c'était au sortir de la dernière Cène, et au moment où il allait consommer son sacrifice, de sorte que ce commandement doit être regardé comme le testament et la dernière volonté de notre divin Maître.
' Jean, xiii, 31.
Aimez-vous, comme je vous ai aimés '. Et comment nous a-t-il aimés ? d'un amour tout divin, qui prenait sa naissance dans l'amour même qu'il portail à son Père, et qui n'en était que l'expansion; d'un amour prévenant et gratuit, qui l'a fait descendre du ciel en terre pour nous. 0 charité incompréhensible! Le Verbe éternel s'est fait homme, il s'est fait chair par amour pour les hommes! Il est né dans le dessein de donner sa vie pour nous ; dès son entrée dans le monde, il a accepté son sacrifice pour nous; tous les jours de sa vie, il a porté chacun de nous dans son cœur ; lorsqu'il versait son sang sur la croix, nous étions présents à son esprit, et il le répandait pour la rémission de nos péchés, afin de nous réconcilier avec son Père, de nous rétablir avec avantage dans nos premiers droits, et de nous mériter le bonheur éternel et les grâces qui peuvent nous y conduire.
Qu'avions-nous fait pour nous rendre dignes d'un tel bienfait? Nous l'avions offensé comme Dieu, et sa justice exigeait notre perte éternelle; comme homme, nous Pavons persécuté, blasphémé, outragé, et nous l'avons attaché à la croix par les mains des Juifs et des Gentils. Sa mort a été l'ouvrage du péché; et nous sommes tous pécheurs. Or, à ce moment, il avait devant les yeux nos iniquités, nos ingratitudes, l'abus de ses grâces; ou plutôt il tes portait dans son corps sur le bois * ; mais il nous aimait, et il ne nous avait pas moins en vue que ses bourreaux, lorsqu'il disait : 3Ion Père! pardonnnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font '. Il n'y a point ici d'exagération, et ceci est vrai à ia lettre.
ï JeA5, XV, 12.
' Pierre, ii, 24.
"^ Luc, xxiir, 34.
DIXIÈME LEÇON. lii
Voilà comme Jésus-Christ nous a aimés; et il ne cesse de nous aimer ainsi, offrant continuellement au ciel son sang pour nous, renouvelant chaque jour, dans toutes les parties du monde, le sacrifice de la croix dans celui de nos autels, pour nous en appliquer les mérites, et, malgré notre résistance obstinée, ne nous abandonnant jamais jusqu'à notre deinier soupir, qui décide notre éternité. Quel exemple d'amour! Et c'est un Dieu qui nous le donne, et qui le propose à notre imitation !
Il a dit qu'il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour sei> amis \ La chose était ainsi avant que Jésus-Christ parût sur la terre, et le seul trait avéré que l'antiquité profane a fourni a été et est encore un sujet d'admiration. Mais Jésus-Christ a plus fait; il a donné sa vie pour ses ennemis, et pour ceux qui la lui ont ravie en effet, et pour ceux qui devaient plus tard la lui ravir par le fait seul de leur mauvaise intention et de leur volonté coupable; et cela non pas une fois, mais autant de fois qu'ils pèchent mortellement. Car, selon la doctrine de saint Paul, quiconque se rend coupable d'un péché mortel crucifie de nouveau, autant qu'il est en lui, le Fils de Dieu, et l'expose à la dérision *.
Or, voilà comme il veut que nous nous aimions.
N'avait-il pas raison d'appeler cet ordre un commandement nouveau, puisqu'il va si loin au delà de ce que prescrit la loi naturelle?
Le chrétien, à l'exemple de Jésus-Christ, doit aimer
ï Jeaw, XV, 13.
* lîébr., VI, 6,
son prochain quel qu'il soit, même son ennemi, au point d'être disposé à sacrifier ses biens, sa réputation , sa vie même pour lui procurer le salut éternel. Si, dans la disposition de son cœur, l'amour ne va pas jusque-là, il n'accomplit pas le grand commandement de la loi nouvelle, il n'est disciple de Jésus-Christ que de nom, il se condamne, et il prononce d'avance la sentence contre lui, puisqu'il renonce à l'amour qui l'a racheté et qui est le premier titre de son salut. Méditons profondément cette vérité, et voyons quels doivent être nos sentiments et notre conduite à l'égard du prochain, d'après une disposition si surnaturelle, si sublime, et en même temps si indispensable.
Jésus-Christ a tellement à cœur l'accomplissement de son commandement, qu'il veut que ce soit à cette marque qu'on nows reconnaisse pour ses disciples '. Toute marque doit avoir quelque chose de distinctif, et qui ne soit nullement équivoque. Il faut donc que les disciples de Jésus-Christ s'aiment entre eux d'une manière qui les fasse reconnaître, qui attire l'attention des autres hommes, et les porte à demander : Quels sont ceux-ci qui s'aiment de la sorte ? Tels étaient les premiers chrétiens de Jérusalem, qui, mettant leurs biens en commun, n'avaient qu'un cœur et qu'une âme. Aussi leur union les rendait-elle chers au peuple, qui leur donnait de grandes louanges, et, par respect, n'osait se joindre à eux. Tels furent ceux qui exercèrent l'hospitalité envers Pacôme et ses compagnons idolâtres avec tant de cordialité, qu'il en fut étonné, et qu'ayant appris ce qu'étaient ces hommes si charitables, il résolut dès lors d'embrasser le christianisme. Tels en général étaient
' Jean, xui, 35.
les fidèles de la primitive Église. Les païens, au rapport de TertuIIien, étaient dans l'admiration de leur charité mutuelle, et ils se disaient les uns aux autres : Yoyez comme ils s'aiment ! On calomnia d'abord les assemblées chrétiennes, les Agapes, et le nom de Frères que les chrétiens se donnaient entre eux; les païens jugeaient de ces hommes nouveaux par eux-mêmes, et ils pensaient qu'il se passait dans leurs assemblées les mêmes désordres que dans les leurs ; mais bientôt ils furent détrompés, et se virent forcés de rendre justice aux enfants delà charité. Quant aux martyrs, ils mouraient non-seulement pour conserver leur foi, mais encore pour la propager; ils priaient pour la multitude qui demandait leur mort, pour leurs juges et pour leurs bourreaux, et le sang des martyrs a été une semence féconde de chrétiens. Les actes conservés de leur martyre témoignent de l'ardeur de leur charité sur ce point, et il est certain que c'est à eux principalement qu'il faut rapporter la conversion de l'univers idolâtre. Au temps de Julien l'Apostat, cet esprit était encore dans toute sa force. Les chrétiens, disait-il lui-même, nourrissent leurs pauvres et les nôtres, et il se plaignait de ce que les païens étaient loin de leur ressembler sur ce point. Ainsi il reconnaissait, malgré lui, que c'est là le plus beau caractère du christianisme, et il fit de vains efforts pour le contrefaire.
0 Charité! l'ornement et la gloire des premiers siècles de l'Église, qu'étes-vous devenue? Vous n'êtes plus connue et pratiquée que par un petit nombre de chrétiens. Il s'en faut bien que vous soyez le caractère distinctif de la plupart. Chacun n'aime que soi, et ne pense qu'à ses propres intérêts; les petits sont vexés, les
pauvres sont négligés, les malades sont abandonnés; et des hommes nés pour le ciel se disputent, s'arrachent mutuellement, par la fraude et par la violence, les faux biens de la terre.
Faut-il s'étonner que la Foi s'éteigne quand la Charité est si refroidie? Jésus-Christ n'a-t-il pas déclaré que la charité qui unit ses disciples serait la principale preuve de leur foi et de sa mission? Que tous ensemble, dit-il dans sa dernière prière, soient un comme vous, mon Père, êtes en moi, et moi en vous, afin qtie le monde croie que vous m'avez eiivoyé ^ Et encore : Qu'ils soient consommés dans l'unité, et que le monde connaisse que vous m.' avez envoyé^. Ainsi, au jugement de Jésus-Christ même, la charité envers le prochain et l'union mutuelle des esprits et des cœurs sont la démonstration la plus sensible de la divinité de sa religion. On discutera peut-être avec quelque bonne foi sur les autres preuves; en sa conscience on se rendra toujours à celle-ci, et jamais on ne balancera à avouer qu'une religion qui ordonne et qui inspire de tels sentiments, a vraiment Dieu pour auteur. Lors donc que je manque à la charité en quelque manière que ce soit, je porte atteinte, et en moi et dans les autres, à la vérité du Christianisme, et j'ébranle le fondement principal de la Foi; si je n'aime que faiblement mon prochain, on a le droit de dire que je ne crois que faiblement; et si je suis dur et insensible, on peut dire que je ne crois pas.
Divin Maître de la charité, modèle infiniment parfait de cette vertu descendue du ciel avec vous, répandez»
* Jeaît, XVII, 21.
3 Ibid., 23.
la dans mon cœur, et que son feu consume en moi tout ce qui lui fait obstacle! Que par votre secours, et à votre exemple, j'aime désormais mon prochain, comme vous m'avez aimé vous-même !
Que de reproches j'ai à m'adresser sur ce sujet! Non, je n'ai pas encore été chrétien; je n'ai pas encore porté la marque de vos disciples. Rendez mon cœur aussi vaste que l'univers; faites qu'il s'intéresse au salut de tous les hommes, qu'il vous prie sans cesse pour ce grand objet, et qu'il soit disposé désormais à le procurer par tous les sacrifices. Rendez mon cœur droit et juste envers mes frères; ce n'est pas assez, faites qu'il soit affectueux, tendre, compatissant, prévenant, généreux, toujours prêt à obliger; qu'il soit doux, patient, désintéressé, éloigné de toute jalousie, de toute malignité et de toute envie. Enfin formez-le sur le vôtre; que votre Cœur adorable soit toujours présent à ma pensée, que je m'attache à en exprimer en moi tous les sentiments, et que, pénétré de reconnaissance pour l'amour que vous m'avez témoigné, je m'acquitte de ma dette envers vous dans la personne de mes frères, que vous m'avez ordonné de regarder et de traiter comme d'autres vous-même ! Ainsi soit-il !
LA PRATIQUE DE l'aMOUR DU PROCHAIN.
L'amour-propre n'est pas moins ennemi de l'amour du prochain que de l'amour de Dieu; il est le seul obstacle à l'accomplissement de l'un et de l'autre précepte.
Jaloux de notre propre excellence, nous mettons la
meilleure partie de notre mérite à mépriser les autres; nous tendons de toutes nos forces à nous élever audessus d'eux, et, si nous ne pouvons y réussir, nous leur portons envie; nous les rabaissons, au moins dans notre esprit, et nous nous consolons par là de leur élévation. C'est V orgueil, et toutes ses suites si préjudiciables à l'amour du prochain.
Nous aimant d'un amour exclusif, ou, ce qui revient au même, n'aimant rien que par rapport à nous, nous cherchons notre bonheur aux dépens du bonheur d'autrui, ou du moins sans nous en mettre en peine; sa fortune nous fait ombrage, elle nous semble presque un vol de ce qui nous appartient ; car nos passions insatiables convoitent tout, s'approprient tout, et croient tout légitime, pour arriver à leur fin. C'est la cupidité, avec toutes les injustices qu'elle entraîne.
Délicats à l'excès sur ce que nous croyons nos droits, et quelles bornes mettons-nous sur ce point à nos prétentions? nous nous offensons de la moindre chose; si nous le pouvons, nous rendons au prochain avec usure le mal qu'il nous a fait; et, si nous ne le pouvons pas, nous en conservons dans le cœur du ressentiment et de la haine. C'est la vengeance, avec ses funestes effets. On l'exerce en toute manière; et, tout injuste qu'elle est, elle Dous paraît si raisonnable, que c'est sur ce point que nous avons le plus de peine à nous soumettre à l'Évangile.
Aveugles sur nous-mêmes, et admirateurs de nos belles qualités réelles ou prétendues, nous ne voyons, et nous ne voulons voir dans les autres que leurs défauts; nous leur en prêtons qu'ils n'ont pas, nous calomnions leurs vertus, nous épions leur conduite, pour les trouver en faute; nous ressentons une joie secrète des rapports que la médisance nous fait sur eux, et nous nous empres-
sons de les répandre. C'est la malignité, qui infecte tout de son venin.
Ces vices, et beaucoup d'autres qu'il serait trop long d'énumérer, et qui sont les fléaux de la société, sont les fils de l'arnour-propre.
Il suffirait donc de le bien connaître, et de s'attacher à le combattre, pour pratiquer excellemment le second précepte de la charité.
Mais, quel est l'homme qui fait une étude sérieuse de son amour-propre, qui en observe l'injustice, et qui veut se convaincre qu'il est opposé non-seulement à la religion, mais encore à la raison? On trouve sur l'amourpropre en général assez de réflexions dans les écrits des moralistes; mais ce ne sont d'ordinaire que de vagues et subtiles spéculations, des traits d'esprit, des observations fines; on les lit, on les admire, mais on se garde bien de s'en faire l'application. S'il s'agit de découvrir l'amour-propre d'autrui, on ne manque pas de sagacité; mais on ferme les yeux sur le sien, et, bien que l'on convienne qu'on n'en est pas exempt soi-même, on trouve néanmoins toujours le secret de s'en justifier, lorsqu'il en faut venir au particulier. Presque personne ne veut se connaître; et c'est l'amour-propre qui s'y oppose, craignant de voir sa difformité. Et cependant, saps cette connaissance, point d'humilité; et sans humilité, point de charité.
Mais se reconnût- on dominé par l'amour-propre en certains points, il y a loin de là à s'en corriger. Je l'ai entrepris, dit-on, je n'ai pu en venir à bout; c'est mon caractère; je suis ainsi fait; je ne saurais me réformer; il faut que le prochain me souffre tel que je suis. Ainsi l'on a toujours des raisons pour se justifier, ou pour
s'excuser, et c'est encore Tamour-propre qui les fournit; c'est lui qui, exigeant pour soi la charité des autres, s'en dispense à leur égard. Gomment, après cela, la pratique de cette vertu ne serait-elle pas aussi rare que difficile ?
Le détail des devoirs qu'elle nous impose va infiniment loin. Ce n'est pas une petite chose que d'en avoir une connaissance exacte, et de les remplir selon les occurrences.
Ce que ce précepte a de négatif, en tant qu'il défend de nuire au prochain, est plus borné , et l'on en est pour l'ordinaire assez instruit; ou du moins, avec un peu de réflexion, il est aisé de s'en instruire, parce que cela tient à la loi naturelle, dont les principes sont gravés dans tous les cœurs. Une conscience vraiment timorée n'aura pas de peine à s'abstenir de ce qui nuit au prochain, soit pour le spirituel, soit pour le temporel.
Mais les devoirs positifs que la charité prescrit sont d'une plus grande étendue; et ce sont ceux-là qu'on n'étudie pas assez, et qu'on se met encore moins en peine de pratiquer.
Le monde, à cet égard, s'en tient à la politesse, qui n'est qu'un vain simulacre de la charité, qui ne paye que de mine et de paroles, et qui, pour la bien définir, n'est qu'un commerce mutuel d'amour-propre, une convention de flatter celui d'autrui, afin qu'il flatte le nôtre. La charité n'exclut pas la vraie politesse; elle la suppose même, ou elle la supplée éminemment; mais elle est sincère, cordiale, effective, ce que la politesse n'est point, et elle agit par des motifs bien plus relevés.
Ce n'est que dans l'Évangile, dans les Épîtres des Apôtres, dans les exemples de Jésus-Christ, de ses disciples et des premiers chrétiens, qu'on peut ap-
prendre à fond les devoirs de la charité. Lisez ces divins écrits; étudiez ces modèles, et surtout le Modèle par excellence; entrez dans les sentiments de son cœur; persuadez-vous qu'ils doivent être les vôtres. Priez-le de vous éclairer sur une matière si importante à votre salut et à votre perfection. Pratiquez ensuite selon vos lumières présentes, et vous en acquerrez chaque jour de nouvelles, et vous deviendrez enfin consommé dans la science de la charité.
Elle embrasse presque toutes les vertus, et elle suppose celles qui ont Dieu pour objet immédiat.
Vous pouvez vous en convaincre par la description admirable qu'en fait saint Paul dans sa première Épîlre aux Corinthiens; et ce n'est pas sans raison qu'il a dit : Celui qui aime le prochain a accompli la loi. Saint Jean, l'Apôtre de la charité, pensait de même; et, outre la preuve qu'on en tire de ses épîtres, saint Jérôme rapporte de lui que, dans son extrême vieillesse, ne pouvant faire de longs discours aux fidèles assemblés, il se contentait de leur dire : Mes chers enfants, aimez-vous les uns les autres. Sur quoi, ses disciples lui ayant témoigné leur surprise de ce qu'il répétait toujours la même chose, il leur répondit : C'est le précepte du Seigneur; et il suffit seul, pourvu qu'on l'accomplisse. Qu'on juge par là quelle étendue lui donnaient ces deux grands apôtres. Ils comprenaient parfaitement l'esprit de la loi chrétienne, dont l'amour est la plénitude. Ils savaient que, comme on ne peut pas aimer Dieu sans aimer le prochain, de même il est impossible d'aimer le prochain sans que l'on n'aime Dieu. Ils savaient encore que l'amour légitime de soi-même est inséparable de ces deux amours, et que c'est faute d'entendre
nos vrais intérêts, que nous manquons à l'un et à Fautre.
Ne nous trompons donc point, et ne pensons pas que nous puissions être de parfaits chrétiens, autrement que par la perfection de la charité.
Ne nuire à personne, ni dans ses biens, ni dans sa réputation, ni dans ses droits et ses légitimes piétcnlions; ne lui nuire, ni dans le fait, ni par la volonté et le simple désir, c'est n'être que juste. Et cependant combien peu de chrétiens ont la conscience tout à fait nette sur ce point! Pour être charitable, il faut faire, ou du moins vouloir sincèrement faire aux autres tout le bien que nous voudrions qu'on nous fit dans les mêmes circonstances; encore plus le bien spirituel que le bien temporel, selon notre état et notre portée ; d'autant que le bien spirituel est d'une plus grande conséquence, et que, selon l'ordre divin, le bien temporel doit s'y rapporter. «Je ne fais pas de mal à mon prochain, je ne lui en veux aucun. Que celui que je lui veux m'arrive ! Je tâche de bien vivre avec tout le monde. » Ainsi parlent beaucoup de chrétiens, qui bornent à cela la charité, et qui croient que Dieu n'en demande pas davantage. Ils se trompent bien lourdement, et ils ne font pas réflexion que la bienfaisance de Dieu à l'égard des hommes est le modèle de celle que Jésus-Christ nous propose envers nos semblables. Car c'est à ce sujet qu'il dit : Soyez parfaits i comme voire Père céleste est parfait '. Aimez vos ennemis : faites du bien à ceux qui vous haïssent; priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient, afin que vous soyez les enfants de votre Père, qui est dans les deux *. Dans la distribution que Dit u
* M\TÏH., V, ^8.
fait aux hommes des biens temporels, il ne consulte point leur mérite, mais sa bonté; il fait également lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et tomber la pluie sans distinction sur les justes et sur les pécheurs. Dans l'ordre surnaturel, il veut le salut de tous; il en fournit les moyens à tous. Si à cet égard sa Providence nous est cachée, elle n'en est pas moins effective; et nous verrons un jour avec étonnement que ceux qui seront perdus ont eu plus de lumières et de grâces qu'il ne leur en fallait pour se sauver. Ainsi notre charité doit être universelle, quant aux personnes, aux lieux, aux temps, à tous les genres de biens qui sont en notre pouvoir, et, lorsque le pouvoir nous manque, nous avons toujours la ressource de la bonne volonté, du désir et de la prière.
Pour bien exercer une telle charité, on ne saurait croire à quel point il faut se gêner, se priver, se mortifier en toute manière. Par exemple : vous avez le nécessaire abondant, vous avez le superflu, vous avez toutes vos commodités, et, parce que vous faites quelques légères aumônes, sans rien diminuer de votre luxe et de votre somptuosité, vous êtes tranquille, vous vous flattez d'être charitable. Erreur grossière. S'il y a un pauvre dépourvu du nécessaire, et en faveur de qui vous ne preniez pas sur vos dépenses superflues, sur vos aises, sur l'abondance même de ce que vous appelez nécessaire par rapport à vous, vous péchez contre la charité, et vous répondrez à Dieu de n'avoir pas secouru ce pauvre; vous répondrez même d'avoir ignoré son indigence, dont vous deviez vous informer. Ce que vous devez à votre naissance, à votre rang, à votre place, ne va que bien loin après ce que vous devez aux premières
nécessités du prochain. De même, quoique vous ne soyez pas chargé du ministère spirituel, si faute d'un bon conseil, d'une réprimande, de soin et de vigilance à l'égard de ceux sur qui vous avez inspection; si, faute de recevoir de vous l'instruction et le bon exemple, ils offensent Dieu, ils ne se corrigent pas, ils s'exposent à leur perte, ils se perdent en effet, vous blessez grièvement la charité, et vous serez responsable de l'âme de votre prochain. Si votre humeur, votre impatience, votre hauteur, est pour lui une occasion de chute, sa chute vous sera imputée. Bien plus, quand même vos défauts seraient pour lui un exercice de patience, et serviraient à sa sanctification, vous n'en serez pas moins coupable.
Je ne suivrai point ce détail, qui est immense. Mais je ne craindrai pas d'avancer que la charité est d'une pratique continuelle, et qu'on ne peut y être fidèle sans tendre à toute la perfection du christianisme.
Quelle attention soutenue n'exige-t-elle pas, pour ménager le prochain, pour le supporter, pour excuser ses défauts, pour s'accommoder à son caractère, pour le prévenir, pour deviner en quelque sorte ce qui peut l'obliger? En combien de rencontres ne faut-il pas céder, et se relâcher même de ses droits? Combien de choses ne faut-il pas souffrir, et passer sous silence? Que de mouvements naturels d'amour-propre, de sensibilité, de répugnance, de sentiment, ne faut-il pas étouffer? Et cela, pour accomplir cette seule partie du précepte : Portez les fardeaux les uns des autres '. Sous un certain rapport, l'exercice de la mortification chrétienne est
t Galat., VI, 2
le même que celui de la charité ; et ce n'est que par une mort continuelle à soi-même qu'on parvient au plus haut point de l'amour du prochain.
Car il y a des degrés à l'infini dans la pratique de ce précepte, ou plutôt : chaque degré est susceptible de perfection à l'infini.
Le premier est de faire aux autres tout le bien dont nous sommes capables. Le second, de le bien faire, de le faire à propos, de le faire dans la juste mesure, d'y joindre tout ce qui peut le rendre plus cher, ou plus utile au prochain, et, en obligeant les uns, de ne jamais mécontenter les autres. Le troisième, de faire le bien en toute occasion, soit qu'il nous en coûte ou non, et de ne point consulter là-dessus notre intérêt, notre délicatesse, nos inclinations ou nos aversions naturelles. Le quatrième, enfin, de le faire par les motifs les plus purs et les plus excellents.
Quelle ample matière d'examen pour une âme qui aspire à la perfection de la charité! et quel est le chrétien qui ne doive y aspirer?
Pour aimer le prochain de la sorte, il est absolument nécessaire de le regarder en Jésus-Christ, d'obliger en lui la personne de Jésus-Christ, de souffrir de lui dans la vue de Jésus-Christ, d'avoir en un mot Jésus-Christ toujours présent à l'esprit et au cœur dans tous nos rapports avec le prochain. C'est aussi pour cela que Jésus-Christ, dans l'Évangile, se substitue partout au prochain, et qu'il déclare qu'au dernier jugement il tiendra fait à lui-même, pour le récompenser ou le punir, le bien ou le mal fait au moindre des siens.
Qu'il est difficile de se tenir toujours élevé à une vue
iZk L'ÉCOLE DE JÉSUS CHRIST.
si surnaturelle, et de ne pas envisager souvent l'homme dans l'homme! Cependant, sans cela, vous n'aimerez jamais le prochain comme il faut; l'homme, se présentant à vous avec ses défauts, vous choquera, vous rebutera, excitera votre mépris, vous laissera tout au moins dans une froide indifférence; vous penserez que vous ne lui devez rien ; qu'au contraire, c'est lui qui vous doit. Ou, si vous l'obligez, si vous avez des égards pour lui, ce seront des bienfaits et des égards purement humains, où un amour-propre délicat et irréfléchi trouvera son compte,
^ui ne serait effrayé, ô mon Sauveur ! en considérant l'étendue et la perfection des devoirs de la charité? Mais que je le suis bien davantage, lorsque je jette les yeux sur moi-même, et que je rapproche ma conduite de ces devoirs! Mais ce qui me rassure un peu, c'est qu'il me semble que je déteste sincèrement tous les péchés que j'ai commis en cette matière, et que je suis résolu de les réparer par la pratique la plus exacte de cette vertu. Ce qui me rassure encore plus, c'est que vous êtes la Charité même, et tout prêt à pardonner à quiconque se reconnaît coupable.
Où irai-je, sinon à vous, pour apprendre ce que c'est que la charité, pour trouver dans votre amour pour moi le motif et le modèle de mon amour pour le prochain, et pour recevoir les secours sans lesquels ma faible volonté ne peut rien? Pénétrez-moi de vos sentiments pour mes frères, qui sont les vôtres. Je veux les aimer, parce que vous les aimez, afin de mériter par là d'être éternellement aimé de vous. Ainsi soit-il!
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