I II
à la fois aux plaisirs des sens et à l'orgueil de la raison, prescrivant la mortification la plus sévère et l'humilité la plus profonde. Il confond ainsi la fausse sagesse, qui s'entendait avec la nature corrompue, ou n'invitait riiomme à devenir meilleur qu'en le rendant plus superbe; et il exige de lui la réformation la plus complète par rapport aux deux substances qui le composent, sans qu'il puisse s'en applaudir, comme si elle était son ouvrage. Il n'admet aucun tempérament sur cette entière abnégation : point de milieu, dit-il; ou renoncez-vous, ou je vous renonce; vous ne pouvez m'appartenir qu'à cette condition.
Quelle parole encore une fois! et qui peut la porter?
Cependant, c'est un Homme-Dieu, c'est la sagesse incarnée qui parle de la sorte.
Il est descendu sur terre pour nous apprendre le chemin du bonheur, et il ne nous en montre point d'autre que celui du renoncement. Il y a marché le premier; et, quoiqu'il n'eût rien à réformer en lui-même, il a renoncé en tout à son propre esprit et à sa propre volonté. Il nous invite à le suivre, nous à qui cette réformation est nécessaire, si nous voulons arriver au même terme de l'éternelle félicité.
Un pareil langage, inouï jusqu'alors, dans la bouche de Jésus-Christ, mérite sans contredit toute notre attention. Il faut' l'approfondir, non pour l'examiner, mais pour nous instruire, et pour reconnaître qu'il est digne du législateur divin qui l'a prononcé.
Qu'est-ce donc que se renoncer? Jusqu'à quel point faut-il se renoncer? Quels sont les fruits du renoncement? Quelle en sera la récompense? Autant de questions qu'un chrétien ne saurait trop pénétrer,.
Qu'est-ce que se renoncer? Et que doit-on entendre par là?
Pour nous en former une juste idée, entrons le plus avant que nous pourrons dans la nature de Thomme, L'homme est composé de deux substances, l'âme et le corps : l'àme qui gouverne; le corps qui est l'instrument et l'exécuteur des volontés de l'ânjte. L'union de ces deux substances fait le moi; c'est l'âme qui prononce ce moij mais elle ne le prononce pas pour elle seule; elle y comprend le corps qui lui est étroitement uni. Se renoncer, ce n'est pas pour l'âme se séparer de son corps, encore moins se séparer d'elle-même. Cette dernière séparation est absurde et contradictoire; nul être ne peut se séparer de soi. L'autre est possible ; mais elle serait contre l'institution du Créateur, qui ne nous permet pas de séparer ce qu'il a uni.
Se renoncer ne peut pas être non plus combattre en soi des penchants invincibles qui précèdent tout usage de la liberté, et qui sont une suite nécessaire de notre existence. J'aime nécessairement mon corps ; je suis dans la nécessité de pourvoir à sa conservation et à ses besoms. Si dans certains cas je sacrifie ma vie, ce ne peut être que par des vues d'un ordre supérieur; et me l'ôter par désespoir est un attentat où il entre de la folie. Mon âme s'aime elle-même aussi nécessairement qu'elle se connaît; et, parce qu'elle s'aime, elle veut son bonheur, qui est l'objet de tous ses désirs, le but de tous ses projets et de ses démarches, en un mot sa fm à laquelle il ne lui est pas libre de renoncer.
Je ne puis donc exercer le renoncement qu'à l'égard des pensées, des affections, des mouvements, des appétits, qui sont soumis au libre arbitre; et, dans tout c«la, il faut discerner ce qui est conforme ou contraire
à ma nature raisonnable, à sa dignité, à sa destinalion, et à un instinct profond qui m'inspire du respect et de l'amour pour l'ordre moral. J'ai des besoins; je dois les satisfaire, quand aucune raison essentielle ne s'y oppose pas; mais j'ai des désirs qui vont au delà de ces besoins, je dois y renoncer. J'ai des affections légitimes ; mais, pour être justes et approuvées de Dieu, il faut qu'elles soient dans l'ordre; je dois les y tenir assujetties, et renoncer à tout ce qui s'en écarte. J'ai d'autres affections qui me portent à ce qui m'est défendu, ou en soi, ou à raison des circonstances; je ne dois jamais m'y livrer. J'ai des passions; mais, parleur nature, elles doivent être soumises à la droite raison; et, lorsque la raison les condamne, ou dans leur objet, ou dans leur excès, i! faut que je les réprime. Mes sens ont un usage nécessaire ou permis, mais ils peuvent en avoir un dangereux, qui irriterait mes passions, et produirait en moi des désirs illicites ; je dois à cet égard les mortifier. A plus forte raison en faut-il dire autant des facultés de l'âme, de l'imagination, de la mémoire, de l'entendement, de la volonté. Ma raison instruite et guidée par la religion doit en régler l'usage, et leur interdire tout ce qui me porterait au vice, ou m'éloignerait de la vertu. Gela, c'est renoncer, non à ces facultés mêmes, mais à des images, à des souvenirs, à des raisonnements, à des vouloirs, ou mauvais, ou frivoles et inutiles, ou déplacés et à contre-temps. Je me dois une certaine estime à cause delà dignité de nia nature; mais si cette estime passe les justes bornes, elle dégénère en orgueil; si elle porte sur des fondements peu solides, elle dégénère en vanité; et il faut que je renonce à cet orgueil, à cette vanité. Je ne puis m'empêclier de m'aimer moi-même; mais lorsque cet amour devient déraisonnable, qu'il sort
de l'ordre, et qu'au mépris de Dieu et du prochain, il me presse de ramener tout à moi, il faut alors que j'y renonce, et le force de se tenir dans ses véritables limites. Il ne m'est point libre de ne pas chercher en tout mon bonheur ; je ne fais rien en cela que de conforme à ma nature intelligente, et aux premiers desseins du Créateur. Mais, soit par l'erreur de mon esprit, soit par la dépravation de mon cœur, je cherche ce bonheur où il n'est pas, et où il ne peut pas être; je le cherche aux dépens du bonheur d'autrui, auquel le mien ne doit pas nuire, et, pour y parvenir, j'emploie des moyens inj ustes ; il est clair que, dès que je reconnais cette erreur, cette dépravation, cette injustice, je suis obligé d'y renoncer, et de réformer ce qu'il y a de vain et de répréhensible dans la poursuite de mon bonheur. Ce sont là les principaux objets sur lesquels l'Évangile m'assujettit à la loi du renoncement.
Mais pourquoi faut-il que je me renonce de la sorte?
C'est que, sans cela, j'avilis, je dégrade, je pervertis ma nature raisonnable ; je ne suis plus homme, ni chrétien. Les païens ont connu les quatre vertus de Prudence, de .Tustice, de Force, de Tempérance, dont ils ont fait la base de leur morale. Et qu'est-ce que la prudence, sinon une vertu qui m'apprend à distinguer les cboses que je dois, ou que je puis faire licitement, de celles dont il faut que je m'abstienne? Puis- je être juste? puis-je être fort? puis-je être tempérant, si je ne me renonce à chaque instant? Et aurai-je jamais l'habitude d'aucune vertu, si je n'acquiers celle du renonce' ment? Tout le monde sait les deux mots auxquels Épictète réduisait sa doctrine : Abstenez-vous, et sou''frez. Qu'est-ce que s'abstenir, sinon se renoncer? Et la
patience, qu'est-elle aulre chose qu'un renoncement continuel? Ce que le christianisme ajoute à ces préceptes puisés clans la saine raison, n'est qu'une obligation à un renoncement plus étendu et plus parfait.
Mais ma nature est-elle donc essentiellement mauvaise; et pourquoi Dieu l'a-t-il faite telle, qu'il faille que j'y renonce sans cesse? Voilà le problème que le paganisme n'a jamais pu résoudre, depuis qu'il a perdu la trace de la révélation primitive. Non, votre nature n'est pas essentiellement mauvaise, et ce n'est pas à ce que vous tenez de Dieu qu'il vous est commandé de renoncer. Mais l'homme n'est plus tel qu'il est sorti des mains du Créateur, et le péché l'a vicié dans son fond et dans toutes ses facultés. Même en son état d'innocence, comme il était défectible, aucas qu'il fût éprouvé par la tentation, comme il le fut en effet, il avait quelque résistance à se faire, quelque renoncement à pratiquer, pour demeurer fidèle à l'obéissance due à son Auteur. Car enfin il n'est devenu coupable que pour avoir cédé à ce principe inexplicable de défectibilité que toute créature renferme en soi, et pour avoir ainsi donné prise à la suggestion du tentateur. Il a été superbe, et s'est voulu égaler à Dieu; il a été curieux, et a voulu acquérir une connaissance du bien et du mal, qui lui était interdite; il a raisonné sur la défense que Dieu lui avait faite, comme si elle eût été l'effet de l'envie, et de la crainte que l'homme ne lui devînt tout à fait semblable; il a regarde! avec trop de complaisance le fruit défendu, et s'est laissé tenter par sa beauté et par le goût qu'il promettait; pour tout dire, il a écouté le démon, il s'est écouté lui-même, et il ne devait écouter que Dieu; il devait se renoncer en tous ces points, et il n'eût pas péché.
Mais, depuis sa chute, malade dans toutes les parties de sa nature, il faut, non pour se guérir lui-même, mais pour que la {jrâce le guérisse et le maintienne en santé, qu'il pratique bien d'autres renoncements. 11 est plein de ténèbres en son esprit; et il ne tend qu'à s'égarer par ses fausses idées et ses vains raisonnements; il faut donc qu'il se défie sans cesse de ses lumières prétendues, qu'il y renonce, et qu'il s'appuie sur celles qui lui viennent de Dieu et qu'il doit demander avec humilité. Sa volonté a de la répugnance au bien et du penchant au mal; il faut qu'il force cette répugnance, qu'il îatte contre ce penchant; qu'il haïsse, qu'il affaiblisse, qu'il détruise en lui ces deux ennemis, non par sa propre force, elle n'y suffirait pas, mais par celle que Jui communique la grâce, c'est-à-dire l'attrait divin qui le pousse au bien, et qui l'éloigné du mal. La concupiscence l'attire continuellement vers les objets sensibles, et le sollicite à en jouir; ses sens sont toujours ouverts pour en recevoir les impressions ; sa chair lui (ait souvent éprouver des révoltes humiliantes, auxquelles il est exposé à consentir; le corps ne tend qu'à asservir l'âme, et à la rendre le ministre de ses plaisirs. S'il ne combat cette concupiscence toujours renaissante ; s'il ne captive ses sens inquiets, volages, curieux, insatiables de nouveaux objets; s'il ne mortifie sa chair rebelle, qui ne demande qu'à être flattée, et qui est avide de sensations voluptueuses; s'il ne tient le corps dans la dépendance de l'esprit, dont il s'efforce toujours de s'affranchir, il oublie Dieu, il s'oublie lui-même, il devient brute, et pire que la brute, employant sa raison à satisfaire et à justifier ses appétits grossiers. C'est donc une nécessité pour lui qu'il se renonce, à moins qu'il ne veuille renoncar à Dieu, son principe et sa fin, renoncer à sa haute
destination, renoncer à son bonheur présent, renoncer à sa qualité d'être raisonnable, être l'objet de ses erreurs et de ses passions, l'esclave de son corps et des objets extérieurs, vivre dans une inquiétude, une a{;itation, un ennui, un dégoût, un tourment continuels.
Fût-il seul au monde, il faudrait qu'il se renonçât ainsi pour son véritable intérêt. Mais il naît, il vit en société, et la société ne peut subsister, si chacun des membres qui la composent, à commencer par les chefs, jusqu'au dernier des sujets ou des citoyens, ne préfère le bien général à son bien personnel. Que de nouveaux renoncements, que de sacrifices à faire, si l'on ne veut pas introduire parmi les hommes tous les genres de désordres et de crimes, être toujours dans la crainte et les alarmes pour sa propre sûreté, ne connaître d'autres droits que la force, qui passe à tout moment d'une main à l'autre, être la victime de la fraude et de la violence d'autrui, et, avec la ruine du corps de la société, entraîner celle de tous les individus! Dieu qui veut que la concorde, l'union, la paix, régnent dans tous les gouvernements, a donc dû ordonner aux souverains et aux peuples tous les renoncements qu'exige cette fin, leur interdire tout désir, tout projet, toute action nuisible à l'ordre public, et enchaîner par ses défenses l'amourpropre, auteur de tous les maux qui jusqu'à ce jour ont ravagé le monde. Remarquez que je ne parle que de ce qui est nécessaire pour prévenir les crimes. Il faut pousser le renoncement plus loin, pour la pratique des vertus qui rendent la société commode, douce, aimable, avantageuse à chacun en particulier, en sorte qu'autant qu'il se peut, dans le bien public, chacun trouve le sien.
Ce qui est vrai de la grande société ne l'est pas
moins de la petite, qui est la famille. Si le mari et la femme, les parents et les enfants, les frères et les sœurs, les maîtres et les serviteurs ne se soumettent franchement et de bon cœur à la loi du renoncement portée par Jésus-Christ, il est impossible que la paix domestique subsiste, que l'innocence, lasubordination, l'amour, la confiance, les égards mutuels s'y maintiennent; et chaque maison deviendra, ou pourra devenir à tout instant un enfer pour ceux qui l'habitent. Les motifs humains ne suppléeront jamais en ce point à l'Évangile ; et il ne se trouvera point de famille parfaitement et constamment unie, là où les principes de la morale chrétienne ne seront point observés. J'en appelle à l'expérience, et je conclus que, sous quelque aspect que vous envisagiez l'homme, soit par rapport à Dieu, soit par rapport au prochain, soit par rapport à lui-même, seul, en famille, en société, le renoncement lui est indispensable.
Détracteurs de l'Évangile, car c'est par cet endroit surtout qu'il vous déplaît, osez à présent blâmer dans Jésus-Ghiist une leçon que vous admirez dans un Sénèque, un Marc-Aurèle ; une leçon qu'il n'a fait que perfectionner, une leçon dont il nous a donné l'exemple, et dont ses mérites et sa grâce nous ont rendu la pratique possible. Les éloges que vous prodiguez sur ce point à des sages profanes tournent contre vous et font votre condamnation. Vous les louez impunément, parce que vous êtes quittes envers eux pour une admiration stérile, qui ne vous oblige à rien. Mais vous sentez malgré vous dans la doctrine de Jésus- Christ une autorité qui vous subjugue, qui vous juge, et qui vous condamne ; et voilà pourquoi vous vous révoltez contre elle, vous la censurez, vous la blasphémez.
Mais jusqu'à quel point faut-il se renoncer?
Jusqu'au point où cela est nécessaire pour remplir parfaitement la loi de Dieu; il ne peut y avoir de doute jà-dessus pour un chrétien. Or, la loi de Dieu ne peut être parfaitement observée, que ce renoncement ne soit universel, absolu, continuel.
S'il n'est pas universel, et que vous ne haïssiez pas, que vous ne poursuiviez pas dans votre nature tout ce qu'elle a de vicieux, vous ne pouvez plus répondre de vous-même, et vous ignorez où vous précipitera l'indul- {^ence que vousavez pour elle sur un seul point. Vous coupez les branches d'un vice, mais vous en laissez subsister les racines; il revivra, et poussera de nouvelles branches, que vous vous lasserez enfin de couper, et qui seront la source de votre perte. En vain arrêtez-vous la main, si vous n'arrêtez pas le désir; tôt ou tard le désir forcera la main. C'est la première pensée, le premier mouvement qu'il faut réprimer, dès que vous vous en apercevez et que Dieu vous en donne l'inspiration. Si vous négligez la pensée, vous vous y complairez, et bientôt l'action suivra ; cette action réitérée vous conduira à l'habitude, et un mal en amènera un autre plus grand. Qu'est-ce qu'un regard? rien en apparence; il n'en faut qu'un, même passager et très-rapide, auquel vous ne renonciez pas, pour allumer une passion violente, dont vous ne serez plus le maître, et qui vous portera aux derniers excès. Un regard rendit David adultère et homicide, et, sans l'avertissement d'un prophète, il ne se serait pas reconnu- Qu'estce qu'un petit gain illicite? Les grandes rapines commencent presque toujours par là. Un mot, un geste, un manque volontaire d'attention est souvent la source des haines les plus cruelles, et des plus terribles vengeances. Tout mal dans l'origine n'est qu'une étincelle,
qui n'aurait pas de suite, si l'on avait soin de l'éteindre; il est trop tard de venir au secours, quand elle a produit un vaste incendie. Tout le monde sait cela; il n'est personne qui, à la naissance d'une passion, voulût aller aussi loin qu'elle peut mener; et néanmoins on ne prend nulle mesure pour y renoncer au premier abord, et l'on juge que la loi qui l'exige, est trop sévère.
C'est le même danger, si le renoncement n'est pas absolu, si vous le soumettez à des conditions, à des restrictions, à des réserves. La nature aura toujours gain de cause, dès que vous disputez avec elle sur le plus et le moins, et que vous lui permettez de dire ses raisons. Ce n'est rien, vous dira-t-elie; cela n'aura pas de suite; j'en resterai là. Ne vous y fiez pas, ou plutôt soyez assuré du contraire. A peine aura-t-elle ce qu'elle désire, qu'elle vous fera une nouvelle proposition, que vous aurez plus de peine à lui refuser. Fixer le renoncement à de certaines bornes est une chose impraticable. Vous aurez beau vous promettre de vous en tenir à ces bornes, vous ne le pourrez pas, vous ne le voudrez pas. La réserve que vous aurez mise, la restriction que vous aurez faite, vous affaiblira sur les points où vous croyez être le plus ferme; et vous ne tarderez pas à lâcher pied, même dans les occasions les plus importantes.
Le renoncement doit être continuel, c'est-à-dire qu'il n'y a pas un seul instant dans la vie, où vous ne deviez être sur vos gardes, pour résister aux premières impulsions de la nature. Elle agit toujours de son côté contre la grâce ; il faut que vous lui opposiez toujours une action plus forte, car c'est une chimère d'espérer vous tenir en équilibre avec elle. Le moment où votre effort laiblira, où votre vigilance se relâchera, sera celui de votre chute. Attentive à profiter du moindre avantage,
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la nature vous surprendra ; et, si elle redevient la maîtresse, il vous sera plus difficile de la subjuguer de nouveau.
Embrassons donc le renoncement dans toute son étendue, et prenons la résolution de nous combattre en tout jusqu'à la mort. Qu'on fasse attention à ce que je vais dire : ce n'est que de ce moment que cette pratique vous paraîtra douce; elle est toujours dure pour quiconque ne l'embrasse qu'en partie. C'est un [fait dont les âmes courageuses d'une part, et les âmes lâches de l'autre, rendent témoignage. Je sais que, malgré nos bonnes résolutions, il nous échappera encore bien des faiblesses; mais si notre volonté est sincère, Dieu y aura égard; il nous relèvera lui-même, il nous soutiendra, et nous accordera la persévérance.
Nous recueillerons les fruits du renoncement, à mesure que nous le pratiquerons. Ces fruits sont innombrables; je n'en rapporterai que les principaux.
L'ordre régnera au dedans de nous ; la raison y sera soumise à Dieu ; les passions à la raison ; les sens et la chair à l'esprit. Nous parviendrons par degré à la parfaite liberté des enfants de Dieu ; nous aurons un empire absolu sur nous-mêmes, avec la force d'arrêter tout mouvement désordonné dès sa naissance, et de résister aux premières suggestions du démon. Nous aurons encore l'incomparable avantage de ne plus pécher grièvement, ni depropos délibéré ; mais légèrement, par inadvertance, par surprise, par pure fragilité, en sorte que nos fautes, qui n'auront nulle fâcheuse suite, ne serviront qu'à nous entretenir dans l'humilité et la défiance de nous-mêmes. Nous jouirons d'une paix solide et constante ; car, à proportion qu'on avance dans la pratique
du renoncement, les combats deviennent moins fréquents, moins longs, moins pénibles, et les victoires ne coûtent à la fin presque aucun effort.
La présence de Dieu, la facilité de prier, le goût des choses célestes accompagneront cette paix. Plus on se renonce pour Dieu, plus il se communique, parce qu'il trouve en nous une plus grande pureté de cœur.
Pour le prochain, c'est par le renoncement qu'on gagne son estime et son affection ; on vit d'autant mieux avec tout le monde, qu'on est plus mort à soi-même, et Ton ressent beaucoup moins vivement ce qu'on a occasion de souffrir des autres.
A l'égard des maux inévitables de la vie, de quelque genre qu'ils soient, le renoncement nous élève au-dessus, et nous apprend à les convertir en biens.
Tels sont les avantages qu'on en retire dès ce monde. Mais, quelle n'en sera pas la récompense dans l'éternité!
Si le Ciel est assuré à ceux qui meurent en état de grâce; si le moindre degré de gloire et de bonheur du dernier des élus dépasse sans comparaison tout ce que l'esprit peut concevoir, et le cœur désirer, à quelle gloire, à quel bonheur seront élevées les âmes qui se sont continuellement appliquées à se renoncer sur la terre! Si un verre d'eau froide donné à un pauvre aura sa récompense, combien plus grande sera celle d'un acte de renoncement! La charité envers les misérables est si douce à pratiquer! le renoncement à soi-même est si pénible ! Quelle différence Dieu ne mettra-t-il donc pas entre ces deux actions, lui qui en est le juste estimateur et le magnifique rémunérateur î Et que ne don-
nera-t-il pas à une liabitude de renoncement, poussée jusqu'aux points les plus délicats et les plus imperceptibles, jusqu'à la destruction tolale du 77io£ humain, au moins dans le désir! Reposons-nous-en sur Dieu; il se donnera à nous dans la même mesure que nous nous serons donnés à lui par le renoncement. Je m'en tiens là : ce que je dirais de plus pour développer cette idée ne ferait que l'affaiblir.
0 mon Dieu ! quel changement se fait tout à coup en moi! Je craignais le renoncement, comme le précepte le plus dur de l'Évangile; je le taxais presque de tyrannie, et je le trouve infiniment juste et raisonnable; je l'aime, je le désire, je veux me dévouer à sa pratique pour la douceur même de ma vie. Oh! que j'ai été aveugle jusqu'ici! que j'ai méconnu mes vrais intérêts, quand j'ai cru que le renoncement était opposé à mon bonheur! Au contraire, il est la seule route qui y conduise.
Faites, Seigneur, que je demeure toujours invinciblement persuadé de cette vérité, et qu'elle soit désormais la règle et la base de ma conduite. Il faut se renoncer, pour être heureux dans cette vie et dans l'autre. Autant donc que je veux être heureux, autant dois-je vouloir me renoncer. Je prends ce parti, Seigneur; et, dès ce moment, je mets la main à l'œuvre sous la direction de votre grâce. Aidez-moi, soutenez-moi, et don nez- moi la force d'y persévérer jusqu'à la fin! Ainsi soit-il!
TREIZIÈME LEÇON. 13d