‹ L'école de J Volumes 1 and 2Chapitre 33 sur 71 · LES HUIT BÉATITUDES · texte numérisé non relu

LES HUIT BÉATITUDES

Jésus-Christ, de la montagne où il était assis, ouvrit le long discours qu'il fit au peuple en lui déclarant qui sont ceux qu'il tient pour heureux, et qui le sont en effet'.

Prêtons l'oreille : ce discours s'adresse à tous tant que nous sommes ; rien ne nous intéresse autant que ce début, et celui qui parle mérite seul toute notre croyance. Il s'explique avec une autorité divine sur la plus importante matière de la morale, clairement, simplement, en peu de mots, sans étalage de principes et de raisonnements.

Les philosophes ont de tout temps raisonné sur le bonheur. Pouvaient-ils ne pas approfondir ce sujet, eux qui se donnaient pour enseigner la sagesse, qui n'est autre chose que la science propre à rendre l'homnifi heureux? Mais ils n'ont jamais réussi à s'accorder sur ce point; l'un a défmi le bonheur d'une manière, l'autre d'une autre, et ils ont ouvert, pour y conduire, des routes tout à fait opposées. Ils n'ont tous exposé que de vains systèmes, qui péchaient par le fondement, et qui d'ailleurs avaient le grand défaut de n'être pas à la portée de la multitude, comme si le plus grand nombre des hommes étaient exclus du bonheur, ou qu'il ne fût pas du devoir d'un maître de la sagesse de les mettre tous en état de parvenir à leur fin. Aussi leurs assertions n'ont-elles produit aucun fruit: elles ont dégénéré en disputes, et n'ont servi qu'à exercer les esprits dans les

t Matth., y, 3 et suîv.

écoles, et les hommes de lettres dans leur ôabinet, sans devenir une règle de vie, ni pour les savants, ni pour les ignorants. C'est que deux choses manquaient à ces prétendus sages : la lumière pour convaincre, et l'autorité pour persuader. Jésus-Christ seul, en qualité de Raison suprême, a réuni à la lumière la plus éclatante tout ce que l'autorité a d'imposant. De là, la simplicité et la force de son discours; il éclaire et il touche; il soumet les esprits, et il gagne les cœurs.

Dans le christianisme même, le monde a ses idées sur le bonheur; car qui n'est pas philosophe en cette matière? Et ces idées sont directement opposées à celles de Jésus-Christ. Pour juger sûrement de quel côté est la vérité, il suffit de faire attention aux principes que suivent Jésus-Christ et le monde dans l'estimation du bonheur. Le monde considère le bonheur uniquement par rapport à la vie présente, et il le fait consister dans la jouissance des objets sensibles. Jésus-Christ le considère principalement par rapport à la vie future, et il l'établit ici-bas dans l'usage des moyens qui nous mènent à réternelle félicité. De plus, sans exclure de cette vie passagère toute espèce de bonheur, il le met dans une paix intime du cœur, indépendante de ce que l'âme éprouve à l'occasion du corps et des objets extérieurs.

Sans aller plus loin, et sans consulter l'expérience qui décide souverainement ici, lequel des deux raisonne le mieux, de celui qui constitue le bonheur d'un être intelligent, libre, capable de vertu et de vice, destiné manifestement à l'immortalité, dans un état fixe, assuré, éternel; ou de celui qui attache le bonheur d'un tel être à un état changeant, incertain, d'une durée très-courte et sur laquelle on ne peut compter? De celui qui le place dans la possession d'un Bien infiniment au-dessus de

Phomme, dont la connaissance ravira son esprit cradniiralion, et dont l'amour remplira son cœur d'une joie ineffable ; ou de celui qui le met dans la possession d'objets très-inférieurs à l'homme, qui ne peuvent satisfaire le désir immense qu'il a de connaître et d'aimer? De celui qui établit le bonheur, le siège du bonheur dans le centre même de l'âme, d'où il se répand sur toutes ses facultés, et sur le corps qui lui est uni, autant qu'il en est capable; ou de celui qui le fait résider dans l'imagination, dans ce que l'âme à de sensitif, et par où elle tient au corps, en sorte qu'il dépend de ses organes et de sa bonne constitution? De celui enfm qui, dès cette vie, nous donne dans la paix du cœur un gage du bonheur à venir; ou de celui qui tient le cœur toujours inquiet, toujours affamé, et ne lui offre rien qui le contente?

Y a-t-il à balancer, et peut-on ne pas convenir que du côté de Jésus-Christ se trouvent la vérité et la sagesse, et du côté du monde le mensonge et la folie?

Après ce raisonnement général, qui est évident et sans réplique pour une âme droite, venons à l'explication de chaque béatitude, et mettons les maximes du monde en parallèle avec celles de Jésus- Christ.

PREMIÈRE RÉATITUDE.

Heureux, dit le Sauveur, ceux qui sont pauvres d'esprit, parce que le royaume des deux est à eux.

Les pauvres d'esprit, c'est-à-dire de cœur et d'affection, sont ceux qui, s'ils possèdent des richesses, n'y sont pas attachés, et en font un usage raisonnable; ou, s'ils n'en possèdent point, n'en désirent pas, et se contentent du nécessaire pour leur subsistance. Ces deux

sortes de pauvres sont très-rares; il est peu de riches dont le cœur ne soit attaché aux richesses; il est peu de pauvres qui ne désirent être riches, et que ce désir ne porte à employer des moyens illicites pour le devenir.

A ne regarder les choses que philosophiquement, les pauvres dont parle Jésus-Christ ne sont-ils pas heureux?

L«s premiers jouissent véritablement des richesses, et ils ne sont pas tournsentés à leur sujet; ils en sont les maîtres, et nullement les esclaves ; ils les possèdent, et n'en sont pas possédés. En se donnant les soins convenables pour conserver leur fortune, et même pour raméliorer, ils sont néanmoins exempts d'inquiétude, et, s'ils souffrent quelque perte, elle ne les afflige point. Du reste, ils n'intentent point de procès, qu'ils n'y soient forcés; ils ne commettent point d'injustice; ils sont libéraux, bienfaisants, toujours prêts à soulager ceux qui sont dans le besoin, moins pour eux que pour les autres. Par là, ils s'élèvent au-dessus de l'envie qui ne lance point contre eux ses traits envenimés; ils se font des amis par les ressources qu'on est toujours assuré de trouver en eux ; les indigents les comblent de bénédictions. Heureux eux-mêmes, ils font le bonheur de tous ceux qui les environnent.

Les seconds n'ont pas l'embarras inévitable dos grandes possessions, ni des pertes considérables à essuyer ou à craindre; ils ignorent le tourment des désirs; s'ils ont peu, ce peu leur suffit. Une nourriture frugale et favorable à la santé est le fruit de leur travail ; et, dans la satisfaction des premiers besoins de la nature, ils goûtent un plaisir innocent, que le riche ne trouve pas au milieu de l'abondance et des aises de la vie. Au jugement des sages païens, cette médiocrité est préfé-

rable à l'opulence, et la peinture qu'on en volt dans leurs écrits, toute charmante qu'elle est, est encore audessous de la réalité.

Voilà de quoi le monde lui-même tombe d'accord, pour peu qu'il réfléchisse, et il ne saurait refuser le titre d'heureux à ceux qui usent bien des richesses, ou qui savent s'en passer.

Mais leur bonheur est bien plus grand, à envisager la chose d'une vue chrétienne.

Le cœur des uns et des autres, dégagé des biens de la terre, se tourne tout entier vers les biens célestes; il en jouit déjà d'avance, et, fondé sur la promesse de Jésus- Christ, il sait que le royaume des cieux lui est assuré, s'il se maintient dans son détachement. Quel bonheur que celui de l'espérance chrétienne, lequel ne peut nous manquer que par notre faute, portant du côté de Dieu sur une base inébranlable! II est à moi, ce royaume céleste et éternel, peut se dire le riche pauvre d'esprit, le pauvre content de sa pauvreté; il est à moi; j'en ai la parole expresse de Jésus-Christ qui en est le Roi; pour en être privé, il faut que je veuille le perdre, et à Dieu ne plaise que je conçoive un si funeste dessein; j'espère que sa bonté m'en préservera, et que je ne serai jamais assez insensé pour sacrifier un bien éternel à l'affection des biens périssables.

Un chrétien qui pense de la sorte, qui se nourrit d'une si douce espérance, qui vit de manière à ne pas la rendre vaine, n'est-il pas heureux d'un bonheur surnaturel, sans parler de l'autre bonheur que la sagesse humaine ne lui conteste point?

Plus heureux encore, en tous sens, que les uns et les

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autres, sont les pauvres volontaires, qui, pratiquant le conseil de Jésus-Christ, et pour marcher plus librement à sa suite, se sont dépouillés de tout, et ont fait vœu de ne rien posséder sur la terre. Ils n'ont nul souci, ni pour acquérir, ni pour conserver; la maison qu'ils habitent leur fournit le nécessaire; une ou deux personnes sont chargées de pourvoir aux besoins de tous. L'égalité est parfaite entre eux sur ce point, et, ne connaissant ni le mien ni le tien, rien ne les empêche de n'avoir qu'un cœur et qu'une âme, comme les premiers chrétiens de Jérusalem. Ils ont une pleine liberté de s'occuper des choses du ciel, et de s'employer au service spirituel ou temporel du prochain. S'ils sont remplis de l'esprit de leur état, et fidèles à leur vocation, ce sont des anges sur la terre qui partagent déjà le bonheur de ceux du ciel, ne pensant qu'à Dieu, ne voyant, ne travaillant que pour Dieu. Si le monde les croit malheureux, c'est qu'il ne les connaît pas, et que leur genre de bonheur n'est pas à sa portée.

Heureux les riches, dit le mondain, car les biens de la terre sont à eux. Quand ce bonheur serait réel, il ne pourrait appartenir qu'à un petit nombre, et c'est déjà une preuve manifeste qu'il ne l'est pas. Car le bonheur qui convient à l'homme doit être tel que tout homme puisse y parvenir. Si la plupart en sont exclus, ce n'est plus le bonheur de l'homme, mais celui de la naissance, de la considération ou de l'industrie.

Heureux les riches! mais en quoi le sont-ils? Est-ce en ce qu'ils satisfont pleinement aux besoins de la nature? Mais il n'est pas nécessaire d'être riche pour cela. D'ailleurs, pourvoir aux besoins du corps n'est pas un bonheur pour l'âme ; ce n'est qu'une exemption de

souffrance, ou, tout au plus, un bien-être physique, qui met l'àme en état de s'acquitter des fonctions qu'elle ne peut exercer sans le corps; mais elle a son bonheur à part, qui est d'un ordre plus relevé, et toutes les richesses de l'univers ne procurent pas celui-là. Estce en ce qu'ils ont abondamment les commodités de la vie? Mais ces commodités, dont le commun des hommes se passe sans peine, ne sont, dans le vrai, que des besoins factices; et augmenter ses besoins, ce qui va presque à l'infini, ^ce n'est qu'accroître sa misère et sa servitude. Aussi le riche est-i! plus dépendant, plus esclave de son corps, que le pauvre, et par conséquent plus à plaindre par cet endroit. Est-ce en ce que les richesses mettent à même de jouir de tous les plaisirs? Mais les plaisirs des sens qu'on achète au poids de l'or sont le bonheur de l'animal, si toutefois l'animal est capable de bonheur, et nullement celui de l'homme. Ces plaisirs n'assouvissent pas sa faim ; ils ne font que l'irriter. A force d'en user, il s'en dégoûte; rien ne le mène plus droit à l'ennui que leur satiété. D'ailleurs, leur désordre, leur excès entraîne avec soi tant de suites fâcheuses pour le corps et pour l'âme, qu'il faut être tout à fait déraisonnable pour mettre le bonheur dans les sensations voluptueuses. Tout ce qu'il y a eu de Sages dans l'antiquité ont pensé de la sorte, et Platon l'a démontré. Voilà pourtant le beau côté des richesses. Si maintenant on les considère sous l'autre face, par rapport à ce qu'il en coûte de soins pour les amasser ou les conserver, aux procès où l'on s'engage contre ceux qui nous les disputent, aux désirs toujours renaissants qu'elles allument, à la crainte habituelle de les perdre par mille accidents, dont souvent toutes les précautions ne peuvent garantir, à la certitude de se les voir un

jour ravir par la mort, aux remords de conscience qu'excite un bien acquis ou possédé injustement, à la nécessité de restituer à laquelle on a tant de peine à se soumettre, aux terreurs de l'autre vie qui poursuivent le mauvais riche en qui toute religion n'est pas éteinte, à la haine publique qu'il s'attire par sa dureté et sou insensibilité, à l'envie que sa mollesse, son luxe et son faste font naître en ceux d'une condition inférieure; que sais-je enfin? à tous les maux qui accompagnent ou qui suivent les grosses fortunes, aux vices bas et avilissants qu'engendre dans un homme l'amour de l'argent, aux dangers de tout genre dont l'opulence est menacée, on avouera sans peine, non-seulement que les richesses ne rendent pas l'homme heureux, mais que rien ne contribue davantage à son malheur.

Quant à la croyance et à la pratique de la religion nécessaires pour assurer le bonheur du chrétien dans l'autre vie, qui ne sait que sous ce point de vue Jésus- Christ a lancé l'anathème contre les riches? Qui ne sait que la piété est incompatible avec l'amour des richesses, et qu'il est très-rare de ne pas les aimer, quand on les possède?

Il est donc avéré qu'elles nuisent tout à la fois au bonheur de l'homme et à celui du chrétien, et que, sous tous les aspects : Heureux Les pauvres d'esprit, parce que le royaume des cieux est à eux, parce qu'ils ont incomparablement moins à souffrir sur la terre, et que tout concourt à leur adoucir les peines de cette vie.

Saint Augustin, dans l'exposition qu'il a faite du sermon de la montagne, entend par les pauvres d'esprit les humbles, dont l'esprit et le cœur n'ont point d'enflure.

En prenant les paroles de Jésus-Christ en ce sens, qui peut douter que les humbles ne soient heureux par comparaison avec les orgueilleux? Est-il un tourment de l'àme plus cruel que celui de l'orgueil?... Est-il au contraire une vertu plus béatifiante que l'humilité?... Je ne veux pas m'étendre ici sur ce sujet, pour ne pas réunir trop d'objets sous un seul titre.

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