DEUXIÈME BÉATITUDE
La seconde béatitude est celle-ci : Heureux ceux qui soJil doux y parce qu'Us posséderont la terre.
La douceur dont parle ici Jésus-Christ n'est pas précisément celle du caractère, qu'on apporte en naissant, et qui peut être cultivée par l'éducation. C'est, sans contredit, une belle qualité de l'âme, et celle qui nous procure le plus d'agrément dans le commerce de la vie, tout le monde aimant à vivre avec un caractère doux, surtout s'il ne dégénère point en mollesse et en fadeur. La douceur dont il s'agit dans l'Evangile est une vertu surnaturelle, fondée sur les motifs de l'amour de Dieu et du prochain, et acquise avec le secours de la grâce par des efforts continuels sur soi-même. Les personnes douces par caractère sont ordinairement moins capables de cette vertu que d'autres plus vives et plus impatientes, parce que la douceur naturelle est communément jointe à la faiblesse, qui ne permet pas à l'âme de se faire au besoin une certaine violence. On paraît doux, on cède, on souffre parce qu'on n'a pas la force de résister et de repousser ce qui déplaît. La douceur surnaturelle consiste à supporter les défauts du prochain, les injures, les injustices, et les autres mauvais traitements, sans irritation et sans impatience, a ne pas
éclater en plaintes et en murmures, à ne conserver ni tielni rancune, et à pardonner sincèrement.
Les âmes douces posséderont la terre.
Elles auront en héritag^e celte terre des vivants, à'où. la mort, soit de l'âme, soit du corps, est bannie pour jamais. Elle sera leur partage, parce que la douceur chrétienne ne va pas sans le cortège des autres vertus, et qu'on ne peut la pratiquer constamment dans toute son étendue, sans que la grâce règne dans le cœur. Quand il arriverait même qu'une telle âme tombât dans quelque faute grave, Dieu, à qui la douceur plaît infiniment, accourrait bien vite à son secours; il la relèverait, et ne permettrait pas qu'elle mourût dans .son péché. C'est dans cette confiance que le Psalmiste disait à Dieu : Seigneur, souvenez-vous de David et de toute sa douceur '. Le bonheur essentiel lui est donc assuré, et il n'en faut pas davantage pour vérifier la parole de Jésus-Christ.
Mais n'en demeurons pas là, et voyons si l'âme douce par vertu jouit du bonheur qui appartient à cette vie.
Il n'est pas en notre pouvoir d'empêcher que le prodiain n'ait certains défauts, souvent très-incommodes; ni de l'en corriger, ni même quelquefois de l'en avertir; cependant il faut vivre avec ce prochain. Ce sera un père, une mère, un mari, un frère, une sœur, un maître, une maîtresse, des enfants, des domestiques même, d'autres personnes qu'on ne peut se dispenser de voir, et avec qui diverses raisons et divers inlérôls nous lient. Quel moyen d'être heureux, dans une pareille position,
1 Ps. CXXXI.
qui est journalière, qui dure quelquefois toute la vie, et où les occasions de s'impatienter sont coatinuelles, si la vertu de douceur ne vient à notre aide? Cette vertu n'empêche pas, je l'avoue, qu'on ne souffre, dans le commencement; mais, à force de se réprimer, on parvient à ne plus éprouver en soi de contrariétés ni de révoltes; à peine sent-on à la fin quelque légère émotion; on possède une paix habituelle, que toute la turbulence, toutes les tracasseries, toutes les vivacités, tous les emportements même ne sauraient altérer. N'est-ce pas là être heureux?
Qui n'est pas exposé aux mauvais procédés, aux injures, aux injustices de toute espèce? Il faudrait pour cela être exempt d'affaire, et n'avoir rien à démêler avec personne. Si l'on me dit un mot offensant, si l'on me maltraite, si l'on me frustre de mes droits, si l'on m'intente un procès injuste, et que la douceur me manque, que deviendrai-je? Mais, avec cette vertu, je souffrirai tout patiemment, je pardonnerai de bon cœur, je serai toujours disposé à entrer dans toutes les voies de conciliation, je me relâcherai de mon droit, je ne poursuivrai pas une injustice, par amour de la paix. N'est-ce pas encore là être heureux? Celui qui n'éprouve aucune contradiction, qui n'a point d'injure à essuyer, à qui l'on ne fait aucun tort, l'est-il davantage? Non; car, s'il jouit d'un plus grand repos extérieur, en revanche il n'a pas l'avantage de pratiquer la plus consolante des vertus, ni de s'en rendre le témoignage ; il est privé des grâces spirituelles dont Dieu récompense la violence qu'on se fait à soi-même. La paix du cœur est le seul bonheur de la vie; on l'a toujours au moyen de la douceur, et l'on ne saurait l'avoir sans elle. Cela est de toute évidence.
Est-il d'ailleurs une voie aussi sûre pour gagner les cœurs? Et pour citer un exemple connu de tout le monde, n'est-ce point par son incomparable douceur que saint François de Sales a été lliomme le plus aimable et le plus aimé de son siècle? Heureux donc encore un coup ceux qui sont doux, parce qu'ils posséderont la terre des vivants, qu'ils auront toujours le cœur en paix, qu'ils conserveront l'union avec le prochain, et qu'ils seront également chéris de Dieu et des hommes!
Le monde n'ose pas dire : Heureux ceux qui ne sont pas doux, qui ne souffrent rien, qui ne pardonnent rien. Il sent lui-même toute la fausseté, toute l'absurdité d'un pareil langage. Mais il dit qu'il ne faut pas toujours être si indulgent sur les défauts du prochain; qu'il est bon quelquefois de les lui faire sentir, pourvu qu'on ne manque pas aux égards et à la politesse; qu'il faut savoir se faire respecter et craindre; ne pas souffrir qu'on nous marche sur le pied, c'est son expression; repousser une injure, de manière à ne pas donner envie d'y revenir; faire valoir ses droits, et ne pas permettre qu'on y donne la moindre atteinte. Telles sont ses maximes, très-opposées à la douceur chrétienne, et il ne les suit que trop fidèlement dans la pratique.
Mais, je l'en fais juge, se rend-on heureux par là?
Pour le point capital, qui est le bonheur de l'autre vie, il est manifeste que faire de ces maximes la règle de sa conduite, c'est y renoncer, ou peu s'en faut, parce qu'il est impossible que la hauteur, l'intolérance des défauts du prochain, la jalousie de ses droits, le ressentiment trop vif des injures, la détermination à repousser l'injustice, ne conduisent à des fautes considérables, et même à des excès, et que ce genre de péché est celui
dont il est le plus difficile de se repentir. Donc, presque toujours, l'homme ennemi de la douceur chrétienne se perd éternellement et sans ressource.
Mais s'assure-t-il du moins le bonheur de la vie présente? Point du tout. Entrez dans les maisons oii cette vertu n'est ni connue, ni pratiquée, et voyez si le mari et la femme, le père, la mère et les enfants, les frères et les sœurs, les maîtres et les serviteurs contribuent à leur bonlieur réciproque. La politesse, l'intérêt, la crainte sauvent quelquefois les dehors; mais on n'en souffre que plus au dedans. De quel repos jouit l'homme repoussant, superbe, haineux, vindicatif, qui ne peut digérer la moindre apparence d'une offense? Je veux qu'il n'attaque pas, mais il se tient toujours en état de défense; au moindre mot, il a la répartie prête, et, si on ne lui cède, si on ne lui fait des excuses, il est résolu de pousser les choses aux dernières extrémités. Que se passe-t-il alors dans son âme? Quelle agitation! quels transports! quelle fureur! Il en perd la nourriture et le sommeil; û n'aura point de repos qu'il ne se soit vengé, ou qu'on ne l'ait apaisé par une satisfaction. Encore peut-être ne pardonnera-t-il jamais; c'est-à-dire qu'il entretiendra dans son cœur un poison qui fera le tourment de sa vie... C'est bien pire, si avec le désir de se venger, il est dans l'impuissance de le faire.
Et ceux qui sont inexorables sur leurs droits, qui les poursuivent par les voies rigoureuses de la justice, qui ne connaissent ni tempéraments, ni accommodements, et sont toujours prêts à intenter ou à soutenir procès, sont-ils heureux, et peuvent-ils l'être?
Douceur chrétienne, le monde vous a exilée de la région qu'il habite; il en est bien puni, et il le sera un
jour infiniment davantage. Qu'il abjure les maximes funestes à son bonheur; qu'il se soumette au divin Législateur; et, d'un lieu de divisions, de querelles, de haine et de vengeance, d'un enfer anticipé, il fera un séjour de charité, de support mutuel, d'amour, de conciliation, un paradis terrestre.