‹ L'école de J Volumes 1 and 2Chapitre 35 sur 71 · TROISIÈME BÉATITUDE · texte numérisé non relu

TROISIÈME BÉATITUDE

Heureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés.

Par ceux qui pleurent, il faut entendre, et les chrétiens qui, ayant eu le malheur d'offenser Dieu, reviennent sincèrement à lui, détestent et réparent leurs péchés, et consacrent le reste de leurs jours à la pénitence; et les âmes pures et innocentes, qui, sevrées de bonne heure des fausses joies du monde, embrassent une vie sérieuse et austère, s'occupent des exercices de piété, gémissent profondément sur leur misère, et s'affligent de voir Dieu si mal servi, si offensé, et tant d'âmes courir à leur perte éternelle.

Jésus-Christ prononce que ces personnes sont heureuses, parce que la consolation les attend, et une consolation solide, intime, qui dissipera toutes leurs peines, et qui ne passera jamais. Vous serez dans la tristesse, dit-il ailleurs à ses disciples, et le monde sera dans la joie; mais votre tristesse sera changée en joie, et cette joie, personne ne vous la ravira\ David représente les vrais serviteurs de Dieu dans cette vie mortelle, comme des laboureurs qui ensemencent leurs terres dans le travail et dans les larmes, mais qui, au temps de la

* Jean, xvi, 20.

moisson, viennent pleins d'allégresse recueillir leurs gerbes, et les rapportent chez eux. Dieu lui-même essuiera les larmes des jeiix de ses élus, et tarira leurs pleurs *; il n'y aura plus pour eux ni deuil, ni lamen-tation, ni douleur, ni mort; parce que le premier état est passé'*, et qu'en leur faveur Dieu créera un nouvel état de choses, où se trouvera tout bien, sans aucun mélange de mal.

Mais quoi! ses amis sont-ils prives de toute consolation sur la terre, et n'en goûtent-ils pas, au contraire, qui sont d'un ordre supérieur à celles que le monde peut donner? D'où vient donc la paix habituelle de leur âme, et la sérénité de leur visage? Pourquoi saint Paul témoignait-il ressentir une joie surabondante parmi toutes ses tribulations? Pourquoi disait-il que le Dieu de toute consolation le fortifiait tellement dans ses peines, qu'il le mettait même en état de consoler les autres qui étaient éprouvés par l'affliction? Voilà un Apôtre, qui non-seulement avait fait un divorce absolu avec les plaisirs du monde, mais qui était la victime de ses plus cruelles persécutions; dont la vie n'était qu'un tissu de travaux, de périls, et de croix de toutes les sortes; qui n'y cherchait aucune espèce de soulagement auprès des créatures; qui n'en demandait pas même à Dieu, ravi qu'il était de souffrir pour lui; voilà, dis-je, un Apôtre soutenu, consolé si puissamment d'en haut, qu'il répandait sur les fidèles souffrants la surabondance et le superflu de sa joie. Pourquoi saint François-Xavier, au milieu de ses travaux apostoliques^ îûondé des douceurs

* Ps. cxxv.

* Apoc, XXI

célestes, s'ccriait-il : C^est assez, Seigneur, c'est assez; ma faiblesse ne saurait en supporter davantage? Pourquoi ne s'est-il jamais trouvé aucun saint, aucune âme intérieure, je ne dis pas qui ait voulu échanger les peines et les épreuves de la vertu contre les vains plaisirs de la terre, mais qui ait souhaité que Dieu les diminuât, et qui n'ait rétracté les plaintes que la nature laissait échapper de temps en temps? Ceci est un fait attesté par toute leur histoire. Il fallait donc que ces peines ne fussent pas sans consolation, et qu'ils fussent élevés au-dessus d'elles par une force divine.

Oui, et j'en atteste ici les pécheurs convertis, les larmes de la pénitence sont plus douces sans comparaison que toutes les voluptés du siècle. Mais si les [armes de la pénitence ont tant de douceur, que sont donc celles de L'amour?

Les mondains n'en croient rien, parce qu'ils n'ont rien éprouvé de semblable, et qu'ils n'en ont pas même l'idée. Mais le bon sens permet-il qu'en cette matière on s'en rapporte à leur jugement? Peuvent-ils s'y appuyer eux-mêmes, et, s'ils étaient équitables, ne conviendraieut-ils pas qu'on ne doit point les consulter ici, puisque l'expérience leur manque, et qu'ils ne se sont jamais mis en devoir de l'acquérir? Ils ne cessent de dire : Heureux ceux qui rient! Heureux ceux qui goûtent les plaisirs de la vie, qui ont Tart et les moyens de les varier et de les multiplier !

Mais, premièrement, l'Évangile, par la bouche de l'éternelle vérité, a décidé le contraire : Malheur à vous qui riez, a dit Jésus-Christ, à vous qui avez icibas voire consotatiQu! Vous pleurerez un jour, et vos larmes ne tariront plus, et rien n'en adoucira l'amer-

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tume*. Ils s'étourdissent sur cette terrible menace de pleurs éternels et de grincements de dents, parce qu'ils n'y pensent pas; le moment n'en approche pas moins, et, lorsqu'il sera venu, leur joie se changera en une tristesse profonde et irrémédiable.

Secondement, cette joie qu'ils vantent si fort estelle réelle? Pénètre-t-elle le fond de l'âme, ou s'arrêtet-elle à la surface? Est-ce une joie que la raison puisse avouer, qui tienne l'homme dans le calme, et lui laisse le libre usage de ses facultés intellectuelles? Est-elle sans mélange de chagrins? Est-elle durable, et souslrait-eile à l'ennui, ce poison de la vie humaine?. . . Qu'ils répondent ici de bonne foi, après avoir réfléchi sur la nature de cette joie, et sur les effets qu'elle produit dans leur âme. Si elle n'est pas telle que j'ai dit, la pure raison la désavoue, et ne souffre point qu'on y attache le bonheur.

De quelle source vient-elle, après tout?

Serait-ce des passions? Mais, de l'aveu de la philosophie, de celle même d'Épicure, les passions sont ennemies de toute sagesse, hors de laquelle il n'y a point de bonheur... Les passions sont honteuses, on se les dissimule à soi-même; l'homme mettra-t-il son bonheur dans ce qui fait sa honte? Les passions sont déréglées et désordonnées; le bonheur se trouve-t-il hors de la règle et de l'ordre?... Enfin, les passions sont tristes; il n'en est pas une qui ne dévore et ne consume l'âme qu'elle obsède; pas une dont, avec quelque réflexion, on ne gémisse d'être captif, et dont on ne désire ardemment être délivré. Laissons donc les passions, et n'y cherchons pas le bonheur avec lequel elles sont incompatibles.

Quels sont les autres plaisirs du monde? Le jeu? Le

* Luc, VI, 2^ et sulv.

monde en a perverti la nature et la destination. Ce n'est plus un divertissement, mais une occupation sérieuse, qui tient bandée toute l'attention de l'esprit, qui agite le cœur par des mouvements contraires. C'est une amorce pour la cupidité, un commerce d'intérêt, où rhabiîeté et quelquefois la fraude cherchent mutuellement à se surprendre; une tentative du hasard, où la fortune du joueur est toujours en danger, où le plaisir du gain est balancé d'un moment à l'autre par la douleur de la perte; une loterie, dont on attend la chance suspendu entre la crainte et l'espoir, où l'on remet sans cesse pour ravoir ce qu'on a perdu, et où l'on se ruine par l'appât de s'enrichir; une mer orageuse, où un flot vous élève, un autre vous abaisse, où un vent vous pousse, un autre vous repousse, et où vous risquez à tout moment le naufrage. Le joueur, soit qu'il gagne, soit qu'il perde, fait bonne contenance; mais qui lirait dans son âme, le verrait agité des passions les plus violentes. Et vous appelez plaisir ce qui en soi est une torture, ce qui dans ses suites altère la santé, dérange les affaires, réduit ou expose à l'indigence?

Sont-ce les festins? Ils sont sérieux, gênants, contraints, mornes et silencieux chez les grands du monde. On mange, on boit, et l'on se tait; rarement la conversation y est libre, parce que vous êtes observé de ceux qui vous servent. Pour ce qui est des mets délicats, et des vins exquis, on y est bientôt accoutumé, et l'on n'en devient que plus difficile à contenter. L'appétit qui est le meilleur assaisonnement des viandes, et la bonne disposition de l'estomac qui en facilite la digestion, se trouvent plutôt chez le pauvre, qui vit frugalement de son travail, que chez le riche, qui se met à table sans avoir faim, et dont l'estomac chargé de superfluités fait

ma! ses fonctions. Si manger est un plaisir auquel l'hoinnie doive faire attention, ce n'est pas l'opulence fastidieuse qui le goûte le mieux. Restent l'excès, la débauche, l'ivresse, qui accompagnent les repas des voluptueux. Une âme honnête, un homme sensé, nommera-t-iî cela un plaisir? Et ceux qui lui donnent ce nom n'en sont-ils pas démentis par les effets de l'intempérance?

Sont-ce les spectacles, où l'on accourt avec tant d'empressement, et d'où l'on sort vide et fatigué? Le jeu des grandes passions ne fait que réveiller les nôtres, et l'âme y est plus occupée d'elle-même que de ce qu'elle voit ou entend. Les mouvements violents se succèdent en elle avec tant de rapidité, qu'ils lassent, qu'ils épuisent, et qu'on ne tiendrait pas au plus beau spectacle, s'il durait un peu trop longtemps. Pour la comédie, elle fait rire, il est vrai, mais d'un rire convulsif, qui s'excite par secousse, qui n'est qu'un effet de l'imagination, et qui a besoin d'être ménagé pour n'être point à charge. Un tel rire, amené par machine, est-il jiroduit par la joie proprement dite? Est-il l'indice du contentement et de la sérénité de l'âme? Vous laisse-t-il la réflexion et la possession de vous-même? Et, quand il cesse, ne retombez-vous pas dans vos chagrins et votre mélancolie?

Tels sont les principaux divertissements du monde. Font-ils des heureux? A-t-on même jamais songé à y chercher le bonheur?

Non ; ils ne sont tout au plus qu'une diversion momentanée aux soucis qui assiègent les mondains. Que prouve le besoin qu'ils en ont? Il prouve que leur existence leur pèse, qu'ils sont malheureux habituellement, et qu'ils ne pensent qu'à s'oublier eux-mêmes. Mais que gagnent- ^ . 13

ils à se perdre de vue dans cette succession rapide de faux plaisirs? Ils s'interdisent la réflexion, le seul moyen qui pourrait les tirer de ce triste état. De tels remèdes, qui n'ont d'autre but que d'empêcher l'homme de rentrer en lui-même, supposent qu'il ne saurait vivre avec soi, qu'un ennui secret le ronge, et que, pour se distraire, il a recours aux objets sensibles. Ce ne sont que des palliatifs dangereux, qui, en suspendant le mal par intervalles, ne font que l'augmenter, et le rendre plus intolérable. Je ne dis rien ici dont chacun ne porte la preuve en son cœur.

J'ai donc raison de conclure que celui qui ne peut se passer de ces sortes de plaisirs est malheureux par cela même, et que, par leur usage, il le devient davantage, d'autant qu'à la longue ils perdent leur vertu.

Les vrais chrétiens n'ont pas besoin de remèdes semblables, ce qui est une marque infaillible qu'ils sont heureux, puisqu'ils peuvent habiter impunément avec eux-mêmes.

Ils s'en privent, d'abord par principe de conscience, et Dieu les dédommage amplement de ce léger sacrifice. Ils ne tardent pas à voir qu'ils n'y ont rien perdu, et que, pour une joie superficielle, ils ont acquis une gaieté foncière, une gaieté douce, tranquille, inaltérable, qui est le fruit de la solide piété. Les amusements modérés ne leur sont pas interdits dans l'occasion ; ils savent les goûter avec d'autant plus de satisfaction, que la conscience ne leur reproche rien, et qu'en s'y prêtant, ils ne perdent pas la jouissance intime de Dieu.

Le croirait-on? C'est parmi les personnes absolument séparées du monde, c'est dans les cloîtres les plus austères, que séjourne la vraie joie, la joie innocente et pure,

où l'âme reprend de nouvelles forces pour mieux servir Dieu, et mieux pratiquer les exercices de l'oraison et de la pénitence. C'est là qu'on rit de bonne grâce, parce que c'est le cœur qui rit. Et ce rire, il ne faut qu'un rien pour Texciter. Il est si naturel, il démontre un tel contentement intérieur, que les gens du dehors, qui en sont quelquefois témoins, n'en sont pas seulement étonnés, mais jaloux et envieux. Je dois le dire ici pour la gloire de Dieu : je n'ai vu personne rire de meilleur cœur, qu'une âme qui aux épreuves intérieures les plus terribles, joignait des austérités effrayantes, et qui, dans les intervalles de ses affreuses tentations, était la gaieté même. Oh! que cette âme, que j'ai eu le bonheur de pratiquer longtemps, vérifiait bien la parole de Jésus- Christ son époux : Heureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés! Nulle vie plus dure, plus désolante pour la nature, par l'accumulation, la continuité, la durée des croix et des humiliations; en même temps, nulle vie à l'intérieur plus gaie, plus sereine, plus abondante en une joie céleste qui se communiquait à ceux qui l'approchaient.

QUATHIÈME BÉATITUDE.

Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu'ils seront rassasiés.

C'est la quatrième béatitude.

L'âme, ainsi que le corps, a besoin de nourriture; elle a sa faim et sa soif, qui sont plus ardentes, et qui se font sentir vivement, lorsqu'elle rentre en soi. Ce besoin vient de ce qu'elle ne se suffit pas à ellemême, ce qui n'appartient qu'à Dieu. Mais tout aliment n'est pas propre à apaiser cette faim et cette soif:

il en faut qui soient conformes à la nature de l'âme, proportionnés à l'immensité de ses désirs. Comme ses deux principales facultés sont l'entendement et la volonté, ses deux principaux désirs sont de connaître et d'aimer : ils n'ont point de bornes, et ne peuvent être remplis que par la jouissance d'un objet infini. Il est impossible à l'âme de s'arrêter au fini ; partout où elle l*aperçoit, elle se porte au delà, ne pouvant souffrir aucun terme ni à sa connaissance, ni à son amour. Ainsi, comme il n'y a point d'autre objet infini que Dieu, il est le seul aliment de l'âme, le seul capable de contenter sa faim et sa soif.

La vie présente n'est pas le lieu où elle puisse être pleinement rassasiée ; cela lui est réservé pour la vie future.

Mais, ici-bas, elle doit tendre à s'assurer un jour ce rassasiement éternel. Jésus-Christ lui en enseigne le moyen par ces paroles : Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice. Par la justice, il entend la sainteté, et l'assemblage des vertus dont elle résulte. En effet, la sainteté seule nous approche de Dieu, qui est saint par essence, et qui ne peut s'unir à ce qui ne l'est pas. Il faut donc que, pour être heureux, le chrétien veuille être saint, et qu'il travaille à le devenir. Plus il sera dévoré de cette faim et de celte soif, plus il sera un jour rassasié. Dieu, auquel il aura désiré d'être uni, Dieu, dont il se sera sans cesse approché par sa pensée, par son amour et par ses œuvres, consommera cette union de foi et de désir par une autre union immédiate et intime; il le fera entrer dans sa joie, et partagera avec lui son éternelle félicité. Alors toute faim, toute soif, tout désir cessera. On possédera le Souverain

Bien, et l'on aura l'assurance de le posséder à jamais. Je serai rassasié, s'écriait le Prophète-Roi, lorsque votre gloire se n\anifestera \ Vos élus, dil-il ailleurs^ seront enivrés de L'abondance de voire maison; et voua les abreuverez du torrent de vos délices, parce qxie la source de la vie est en vous, et que nous verrons la lumière dans votre lumière même ^. Notre àrne aspire à connaître, et la lumière divine, se découvrant à elle, lui ouvrira un trésor infini de connaissances, et lui montrera tout en soi; elle y verra de quoi contenter la plus vaste intelligence, de quoi admirer dans les siècles des siècles. Notre àme est avide de jouir, et Dieu lui déploiera toute la magnificence de ses biens; il les lui prodiguera; il fera couler en elle le torrent intarissable de la plus pure volupté. Elle sera ainsi heureuse, et toujours heureuse, selon la capacité de son être.

Mais, ici-bas, cette faim et cette soif de la justice ne la tourmentent- elles point? Dieu n'exige-t-il pas d'elle des devoirs pénibles, pour l'élever à la sainteté; et tout devoir à remplir n'est-il pas en soi un obstacle au bonheur présent, en ce qu'il gêne la liberté?

Ainsi pensent et parlent les mondains, et même les chrétiens imparfaits. Les uns et les autres blasphèment ce qu'ils ignorent.

Non, la faim et la soif de la justice ne sont pas, ne peuvent pas être un tourment pour Tâme guidée par la droite raison, éclairée et animée par la grâce. Elle a dans son fond un respect, une estime, un amour innés, pour tout ce qui est honnête, juste, saint, conforme à l'ordre. La

' Ps. XVI.

* Ps. XXXV.

Orâce développe ces premiers germes mis dans l'âme par le Créateur ; elle étend ses lumières ; elle échauffe sa volonté ; elle l'excite à pratiquer ce qui est l'objet de son approbation et de son amour, et lui donne la force de surmonter en soi ce qui s'y oppose.

Les devoirs que Dieu exige de l'homme pour l'élever à la sainteté ne sont point pénibles par eux-mêmes. Leur difficulté vient de la résistance de la nature corrompue. Mais la grâce, lorsqu'on a pris le parti de la suivre, aplanit peu à peu cette difficulté, qui disparaît presque entièrement par la force des bonnes habitudes. Du reste, il est absolument faux que tout devoir en soi soit un obstacle au bonheur présent d'un être raisonnable, à qui la raison même intime ces devoirs; au contraire, ce n'est que par leur accomplissement qu'il rend heureuse sa condition présente ; et il ne saurait les violer, qu'il ne devienne malheureux par les reproches intérieurs qu'il a à essuyer. Il n'est pas moins faux de dire que le devoir gêne la liberté. Elle ne nous est donnée que pour faire le bien et l'embrasser à notre choix, parce que sans cela nulle action ne serait moralement bonne, ni digne de récompense ; et, quand nous l'assujettissons au devoir, nous remplissons sa destination; au lieu de la resserrer, nous l'élargissons ; au lieu de la captiver, nous la mettons plus à l'aise. Être libre n'est pas faire tout ce que l'on veut, mais faire tout ce qu'on doit, avec le pouvoir de ne le faire pas; et tenir sa liberté soumise à la règle immuable de l'ordre, c'est en faire un légitime usage, dont dépend le bonheur.

Ce bonheur commence donc ici-bas par la faim et la soif de la justice, ou de la sainteté, et il sera parfait dans le ciel par notre union indissoluble avec Dieu, qui est la sainteté même. Si nous ne devons être rassasiés

pleinement que là-haut, nous ne laissons pas que d'apaiser cette faim sur la terre par la pratique de nos devoirs. Elle se réveille à la vérité, et se fait sentir à tout instant ; mais ce n'est pas un sentiment importun pour quiconque veut le satisfaire; ce serait même mie vraie douleur pour l'âme chrétienne de ne le pas éprouver. Elle se croirait morte au bien, et à la grâce principe de tout bien ; elle ne s'estime heureuse, et ne l'est en effet, qu'autant qu'elle a du goût et de l'ardeur pour la vertu, et qu'elle est affamée de son exercice. N'est-ce pas être heureuse par anticipation, que de connaître, d'aimer et de servir ici-bas Celui dont la vue et l'amour feront notre éternelle félicité?

Le monde se trompe donc lourdement, lorsqu'il tient pour malheureux ceux qui n'ont faim et soif que des biens surnaturels ; ces biens lui semblent purement imaginaires, parce qu'il ne les voit, ni ne les touche pas, comme si le bien d'une substance spirituelle pouvait être quelque chose de sensible. Pour lui, sa maxime est que ceux-là sont heureux, qui sont rassasiés de richesses, d'honneurs et de plaisirs; qu'ainsi, c'est du côté de ces biens, les seuls qu'il juge réels et solides, que l'âme doit tourner sa faim et sa soif.

Mais, en premier lieu, c'est une expérience constante, que ni l'ambitieux, ni l'avare, ni le voluptueux ne sont jamais rassasiés; qu'ils désirent toujours au delà de ce qu'ils possèdent, et par conséquent qu'ils aspirent à être heureux, mais qu'ils ne le sont pas. Et pourquoi ne le sont-ils pas? Parce que ces biens étant d'une nature inférieure à celle de l'âme, leur possession ne saurait la perfectionner; qu'au contraire elle la souille et la dégrade. Or, c'est un principe indubitable que ce qui ne perfectionne

pas l'âme ne peut contribuer à son bonheur, et que ce qui la souille et la dégrade tend directement à la rendre malheureuse. La raison est que la perfection de l'âme est la disposition prochaine à son bonheur, et qu'elle en est même la cause morale. Bon et heureux, méchant et malheureux, sont deux idées qui se tiennent, et dont l'une est la dépendance et la suite de l'autre. La philosophie profane n'a pas ignoré cette vérité, et Socrate raisonne partout sur ce fonde ment.

D'ailleurs, les richesses, les honneurs, les plaisirs, n'agissent que sur les sens et sur l'imagination; et ni les sensations, ni les fantômes de l'imagination ne font le bonheur d'un être intelligent; il lui faut d'autres objets pour contenter ses deux facultés principales, l'entendement et la volonté. C'est pour cela que l'homme qui se flatte vainement qu'il n'aura plus rien à désirer, lorsqu'il jouira de tel revenu, de tel plaisir, de telle dignité ou de telle gloire, reconnaît son illusion au moment qu'il en est en possession. Mais au lieu de se guérir de son erreur, il enfante de nouveaux désirs, et court après d'autres objets de même nature, espérant toujours rencontrer dans les derniers ce qu'il n'a pas trouvé dans les premiers. Il persévère ainsi jusqu'à la mort, où il est tristement et vainement détrompé. On dira que ces vérités sont si connues qu'elles sont triviales; j'en conviens, et néanmoins, malgré toute leur importance, très-peu en font la règle de leur conduite.

En second lieu, qu'est-ce qu'un bonheur que tant de gens se disputent, et auquel si peu arrivent? Qu'est-ce qu'un bonheur auquel plus des trois quarts des humains, par leur condition même, sont forcés de renoncer? Qu'est-ce qu'un bonheur qui ne procure ni la joie, ni la santé; qu'on ne goûte plus, dont on ne s'occupe plus,

si le corps ou l'âme sont mal affectés; que la moindre peine d'esprit fait disparaître? Qu'est-ce qu'un bonheur qu'on ne tient jamais, et qui est toujours prêt à vous échapper? Que devient le voluptueux, quand l'âge et les infirmités lui ont interdit l'usagée des plaisirs, ou que l'habitude et la satiété l'en ont dégoûté? Que reste-t-il à l'avare, quand mille accidents qu'il ne peut prévoir ni parer, lui ont ravi ses trésors? N'est-il pas plus sensible à leur perte, qu'il ne l'était à leur jouissance ? Et lorsque l'amljitieux est forcé de descendre, avec ignominie peutêtre, d'une place où il a eu tant de peine à monter, quel n'est pas son chagrin et son désespoir! Ah! combien sont à plaindre les insensés qui courent après un bonheur qu'ils ne sont pas sûrs d'atteindre, dont ils sont très-souvent frustrés, où ils ne trouvent que vent et fumée, et encore qu'ils ne peuvent répondre de conserver! Quand tout finirait pour eux avec la vie, ils seraient malheureux. Mais de quel bonheur ineffable se privent-ils! et à quel effroyable malheur s'exposent-ils! Celui qui a faim et soif de la justice ne rencontre ni rivaux ni envieux dans cette carrière; tout homme, de quelque condition et dans quelque situation qu'il soit, qu'il soit grand ou petit, riche ou pauvre, savant ou ignorant, sain ou malade, peut y marcher; sa course n'est sujette à être suspendue ou traversée par aucun accident humain; au contraire, tout lui sert à la rendre plus rapide, et il est assuré de parvenir au terme, où, avec l immortalité, il éprouvera un rassasiement parfait de ses désirs.

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