‹ L'école de J Volumes 1 and 2Chapitre 36 sur 71 · CINQUIÈME BÉATITUDE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME BÉATITUDE

Heureux ceux qui sont miséricordieux , parce quon leur fera miséricorde.

Nous avons tous un besoin extrême des miséricordes du Seigneur, et pour cette vie et pour l'autre. C'est sa providence miséricordieuse qui, par rapport aux élus, arrange les événements de telle façon, qu'ils arrivent sûrement à leur fin dernière. C'est par une pure miséricorde que Dieu nous pardonne nos péchés, autant de fois que nous revenons à lui avec un humble repentir. C'est par une attention pleine de miséricorde, qu'il nous préserve d'une foule de tentations, où noire faiblesse succomberait. Toutes les grâces personnelles, connues ou inconnues, qu'il ne cesse de nous faire malgré nos infidélités, sont autant d'effets de sa miséricorde. C'est à elîe que nous devons la grâce spéciale qui nous assure la persévérance et qui nous prépare à la sainte mort; qui tranche le fi\ de nos jours au moment que nous sommes en bon état. Enfin, c'est elle qui couronne et récompense nos bonnes œuvres, et, si Dieu y est engagé par sa justice, ce n'est pas qu'il nous la doive, mais il se la doit à lui-même, en conséquence de ses promesses toutes gratuites. Hélas! que sont nos bonnes œuvres en elles-mêmes? Et quel jugement Dieu en porterait-il, s'il les examinait avec rigueur? Malheur à la vie la plus louable, s'écriait saint Augustin, si vous la disentez, sans égard à votre miséricorde! Cette miséricord i, selon l'Écriture, est au-dessus de toutes les œuvres de Dieu, nous accompagne donc depuis la naissance jusqu'au dernier soupir, et elle nous suit jusqu'au tribunal redoutable, qui doit décider de notre sort éternel.

Or, il est de la nature de la miséricorde d'être gratuite; ce n'est point une dette, mais un bienfait pur; et le bienfaiteur est en droit de l'attacher à telle condition qui lui plaît. Jésus-Christ nous déclare ici, et en quan-

tité d'endroits de son Évangile, que Dieu fera mise'ricorde à ceux qui auront fait miséricorde au prochain, qui auront eu pour lui un cœur charitable et compatissant, qui l'auront assisté, au moins par leurs désirs et par leurs prières, dans ses nécessités corporelles et spirituelles : Heureux donc, par rapport à la vie éternelle, les hommes de miséricorde !

Mais ne le sont-ils pas déjà dans celle-ci, autant qu'il est possible de l'être?

Est-il un sentiment plus doux, plus ami du cœur, que celui de la compassion? Est-il un plaisir égal à celui de soulager les misérables? Est-il un moyen plus sûr de gagner la confiance et l'amour? Et, si cela est vrai du soulagement des misères temporelles, combien plus l'est-il de celui des misères spirituelles? Quel autre que celui qui l'a éprouvé, peut apprécier la consolation d'un ministre du Seigneur, lorsqu'il réconcilie un pécheur avec Dieu et lui ramène une brebis égarée; lorsqu'il rassure une âme dans ses perplexités, qu'il la conseille dans les affaires de sa conscience, qu'il la décide dans ses doutes, qu'il l'encourage dans sa faiblesse, qu'il lui rend la joie dans ses peines, qu'il la soutient dans ses tentations; surtout lorsqu'il la dispose à une mort chrétienne, et qu'il réussit à la faire entrer dans les bons sentiments qu'il lui suggère! Combien, soit dans les villes, soit encore plus dans les campagnes, un prêtre, connu pour son zèle et sa charité, n'est-il pas estimé, aimé, recherché? Et s'il est sur la terre un genre de considération auquel il soit permis d'être sensible, n'est-ce pas celui-là? L'Évangile ne tend donc qu'à faire des heureux en ce monde et en l'autre; toutes ses maximes, tous ses préceptes n'ont point

d'autre objet. L'homme charitable, en s'employant au bonheur des autres, assure le sien propre.

Le monde impie et libertin n'ose point calomnier la charité; mais il y substitue la bienfaisance et l'humanité, et il prétend que, sans recourir à aucun motif surnaturel, il suffit de se souvenir qu'on est homme, pour faire du bien à ses semblables. Suivant cette philosophie, aussi fausse qu'éblouissante, c'en est fait d'abord du soulagement des besoins spirituels, qui sont sans contredit les plus importants; ils sont négligées, abandonnés, comptés pour rien. Nos prétendus sages pensent qu'ils en tarissent la source par leurs principes irréligieux, et qu'ils rendent par là le plus grand service aux hommes. Sans aller plus loin, ce qui vient d'arriver en France, et dont elle se ressentira longtemps ', montre clairement, à qui sait réfléchir, combien est funeste à un État la destruction de la religion, et l'oppression de ses ministres. Qu'y ont gagné ceux qui ont accrédité, ou fait passer en décret de tels principes, et ceux qui les ont suivis? Par quels affreux moyens les a-t-on mis en pratique! Et à quelle extrémité a-t-on réduit toutes les conditions, en bannissant du royaume la charité chrétienne et ceux qui l'exerçaient !

Ensuite, cette belle philanthropie qui se moque des secours spirituels, et qui apprend à s'en passer, est-elle du moins attentive à prévenir et à soulager les besoins temporels? Rien de plus humain, de plus bienfaisant dans les écrits, dans les discours, dans les projets; mais qu'est-elle dans l'exécution? Quelques largesses peut-être énoncées hautement, faites avec ostentation, distribuées

ï La révolution de la fin du dîx-Kuitième siècle.

sans discernement, presque aussitôt taries et desséchées; voilà tout ce qu'elle a produit. On sait d'ailleurs quels étaient les desseins de ces zélés partisans de l'humanité, et ils ont enfin mis au grand jour ce que cachaient de si beaux dehors. Qu'on fasse sonner si haut qu'on voudra ces mots de philanthropie et de bienfaisance ; je soutiens que les sentiments qui répondent à ces mots sont étrangers à quiconque n'a pas et ne veut point avoir de religion ; je soutiens que tout ennemi de la charité chrétienne est égoïste, intéressé, dur, insensible, plus disposé à dépouiller le pauvre du peu qui lui reste, qu'à suppléer à ce qui lui manque ; je soutiens que la vue d'un homme indigent ou souffrant, loin d'exciter sa compassion, lui fait horreur, qu'il en détourne ses regards, et qu'il prend ses mesures pour l'éviter; je soutiens que la misère honteuse, qui se cache aux yeux du public, et ne se découvre qu'en secret, n'a point d'accès auprès de lui, qu'elle ne l'émeut point, et qu'il la rebute toutes les fois qu'il n'est pas retenu par un motif de vanité; je soutiens enfin que les aumônes qu'une fausse gloire lui arrache ne sont accompagnées d'aucune de ces démonstrations d'attendrissement, d'intérêt et de pitié, auxquelles le pauvre est plus sensible qu'au bienfait même. On sait, et je n'ai pas besoin de le dire ici, ce qu'a valu aux pauvres la spoliation du clergé faite par ces philosophes si humains. Ils ont ravi à l'indigence ses ressources et son patrimoine, et elle inonde aujourd'ui les villes et les campagnes; elle couvre la surface de la France.

Mondains, pour qui la miséricorde n'est qu'un vain nom, l'humanité qu'un voile qui couvre votre avarice et votre dureté, un prétexte pour décrier la religion chrétienne, vous ne faites point d'heureux, vous ne

l'êtes point vous-mêmes, et vous vous préparez une éternité de malheur; car celui qui na pas exercé la miséricorde subira un jugement sans miséricorde^^ à plus forte raison celui qui, ayant banni cette vertu de son cœur, s'est efforcé de l'arracher du cœur des autres.

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